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A l’occasion de l’exposition au musée de la Marine « Le voyage de l’obélisque Louxor/Paris (1829-1836) », retour sur l’histoire de ce monument

Par Emilie Polak
Publié le 09/04/2014 • modifié le 30/01/2018 • Durée de lecture : 8 minutes

Au XIIIème siècle avant Jésus-Christ, Ramsès II fait ériger à l’entrée du temple de Louxor, près de Thèbes, sur la rive est du Nil, deux obélisques. Dans l’Egypte Ancienne, l’obélisque est un point de contact entre les hommes et les dieux. Rayon de soleil pétrifié, l’obélisque est gravé d’un ensemble de hiéroglyphes célébrant les exploits des hommes et représentant leurs hommages aux dieux. Depuis 1836, cet obélisque trône au milieu de la place de la Concorde. L’exposition « Le voyage de l’obélisque » qu’abrite le musée de la Marine revient sur le long voyage de ce monument. Exploit technique, archéologique et humain le transport de l’obélisque jusqu’à Paris a duré sept ans.

Le cadeau du vice-roi d’Egypte

L’obélisque de la Concorde mesure 22,84 mètres de haut et pèse près de 230 tonnes. C’est un monolithe de granit rose, une roche que l’on trouve dans la région d’Assouan en Egypte. Sur ces faces se trouve une dédicace du pharaon Ramsès II aux dieux qu’il vénère. En 1829, le vice-roi d’Egypte, Méhémet-Ali, promet à la France d’offrir un, puis les deux obélisques d’Alexandrie. Ce don s’inscrit dans une politique très particulière de Méhémet-Ali. Celui-ci oscille depuis plusieurs années entre une alliance diplomatique avec la France et une autre avec l’Angleterre, mais la décision d’offrir l’obélisque aux Français coïncident avec une période de rapprochement franco-égyptien. En effet, à cette époque, l’Angleterre refuse toute alliance entre l’Egypte et la Turquie et tente de limiter l’influence égyptienne au Soudan, d’où le rapprochement de l’Egypte avec la France. Côté français, il y a un véritable engouement pour l’Egypte, encore accru par la traduction des hiéroglyphes par Jean-François Champollion [1] en 1822.

Jean-François Champollion intervient d’ailleurs dans cette affaire. Il trouve peu judicieux le choix des obélisques d’Alexandrie. Sa célébrité est grande à l’époque et son avis s’avère décisif. Le 4 juillet 1829, il suggère à Charles X, alors roi de France, de demander plutôt les obélisques de Louxor. Ceux-ci présentent deux avantages sur les obélisques d’Alexandrie : ils sont moins abîmés et, surtout, ils sont ornés de hiéroglyphes. De plus, Champollion propose à Charles X de demander à Méhémet-Ali d’offrir aux Anglais un obélisque d’Alexandrie et un autre du temple de Karnak : l’un est moins beau que ceux que se voient offrir les Français, quant à l’autre, Champollion sait qu’il est intransportable. Les propositions de Champollion sont adoptées et en novembre 1829, une commission Pour le transport des obélisques égyptiens en France, conduite par le ministère de la Marine, est chargée de définir les caractéristiques du bateau qui transportera les obélisques.

Le 6 février 1830, le baron Taylor est nommé commissaire du roi auprès du vice-roi d’Egypte pour négocier la cession des obélisques de Louxor. Il est reçu par Méhémet-Ali lors d’une audience à laquelle assiste également le consul de France à Alexandrie, Jean-François Mimaut. Le consul fait à Méhémet-Ali la proposition de Champollion : « Vous avez promis aux Anglais un des obélisques de Thèbes. Faites-leur don de celui de Karnak qui est connu pour le plus grand et le plus beau de tous, et dont ils seront fiers, et offrez au roi de France, qui vous en sera gré́, les deux obélisques de Louxor ». Le vice-roi accepte cette proposition qui lui permet à la fois de faire plaisir au roi de France et d’honorer les Anglais, ce qui est conforme à sa politique à l’égard des deux pays. Le consul britannique donne également son accord. Le 3 juin 1830, le baron Taylor confirme au ministre de la Marine le don à la France des deux obélisques de Louxor et d’un obélisque d’Alexandrie.

L’odyssée de l’obélisque

Une fois le don accepté et confirmé à nouveau le 29 novembre 1830, puisqu’entre-temps Charles X a été contraint d’abdiquer en raison de la révolution parisienne des Trois Glorieuses (27, 28 et 29 juillet 1830), le transport de l’obélisque peut avoir lieu. Rappelons que l’obélisque de Louxor mesure presque 23 mètres de haut et pèse environ 230 tonnes. Un voilier à fond plat est spécialement construit à Toulon pour le transport de l’obélisque. Ce bateau, baptisé le Luxor, mesure 42 mètres de long sur 9 mètres de large. Il est équipé de cinq quilles afin de mieux répartir le poids du chargement. De plus, ses trois mâts sont démontables puisque le bateau sera amené à remonter le Nil, à traverser la Méditerranée et une partie de l’Atlantique avant de remonter la Seine. De plus, le démâtage rendra plus facile le chargement de l’obélisque dans la cale le moment venu. Ce navire est conçu par l’ingénieur Rolland et présente une difficulté technique : il doit être adapté à la navigation fluviale et à la navigation en haute mer. Les opérations d’abattage et de chargement du premier obélisque de Louxor – l’idée étant d’amener le second par la suite – sont confiées à un jeune ingénieur du génie maritime, Apollinaire Lebas (1797-1873). Le Luxor quitte Toulon le 15 avril 1831 et atteint Alexandrie le 3 mai. La traversée de la Méditerranée a permis au capitaine du vaisseau, Raymond de Verninac Saint-Maur de se rendre compte qu’avec l’obélisque, la navigation sera impossible sans l’assistance d’un navire à vapeur.

Le 14 août 1831, l’expédition débarque près du temple. Il a fallu attendre la mi-juin pour quitter Alexandrie en raison des crues du Nil. Lebas se trouve dans l’obligation de revoir son système d’abattage face à un nouvel imprévu : l’obélisque occidental présente une fissure de 8 mètres ce qui va rendre son transport plus délicat. Le 31 octobre 1831, l’obélisque est abattu. Des dioramas réalisés par Apollinaire Lebas illustrent parfaitement les mécanismes déployés pour cette opération. De plus, des extraits du documentaire « L’odyssée de l’obélisque » retracent ces étapes, ce qui permet au visiteur de comprendre les techniques employées. L’obélisque est ensuite halé pendant tout le mois de novembre : chaque jour, le monument avance d’une trentaine de mètres, ce qui représente environ quinze heures de travail quotidien. Une trentaine de maisons ont été achetées et détruites parce qu’elles se trouvaient trop près du chemin de halage que devait emprunter l’obélisque. Le 19 décembre 1831, l’obélisque est enfin chargé sur le Luxor.

Le voyage retour est particulièrement long. Le bateau est lourdement chargé. Outre l’obélisque, les membres de l’équipage ont ramené un certain nombre d’objets égyptiens. Certains objets sont dédiés au muséum d’histoire naturelle, d’autres sont rapportés en France à titre personnel. Des vases canopes rapportés lors de cette mission figurent dans l’exposition au musée de la Marine. Le chargement étant précieux, aucun risque n’est pris. Le bateau doit attendre pendant sept mois la crue du Nil pour pouvoir naviguer. Une fois arrivé à Rosette, le Luxor éprouve certaines difficultés à franchir la barre du Nil : les cartes marines présentées dans l’exposition rendent compte de l’existence d’une « barre » qui rend difficile l’accès à la Méditerranée. Une fois à Alexandrie, un navire à vapeur, le Sphinx, tracte le Luxor en Méditerranée. Le voyage est considérablement ralenti puisque le Sphinx consomme 960 kilogrammes de charbon par jour : il doit donc s’approvisionner régulièrement. L’expédition fait escale à Toulon où elle est mise en quarantaine sanitaire pendant 25 jours avant de reprendre son périple vers Cherbourg et Lebas quitte alors l’expédition pour rejoindre Paris par voie terrestre afin de préparer l’érection de l’obélisque. L’escale à Cherbourg est l’occasion d’une visite du roi des Français, Louis-Philippe. Le 14 juin 1833, l’expédition atteint Rouen. Le Luxor est ensuite halé par des chevaux jusqu’à Paris qu’il atteint le 23 décembre 1833.

Arrivée à Paris

Arrivé à Paris, le navire s’échoue au niveau du pont de la Concorde. Le voyage de l’obélisque aura duré 2 ans et 9 mois. Le monument a parcouru 12 000 kilomètres. L’obélisque tarde à être débarqué puisque son lieu d’installation n’est pas encore déterminé, du moins officiellement. L’obélisque est échoué au pont de la Concorde et ne peut être déplacé que d’une centaine de mètres, ce qui limite le nombre de sites possibles pour l’exposer. De plus, dans tous ses plans d’embellissement de la place de la Concorde, l’architecte Jacques Hittorff fait figurer le monument. Enfin, la place de la Concorde correspond à l’ancienne place Louis XV, rebaptisée place de la Révolution en 1792. C’est sur cette place qu’a été installée la guillotine en 1792, 1119 personnes sont donc mortes sur l’ancienne place de la Concorde, dont Louis XVI, Marie-Antoinette et Robespierre. Louis-Philippe, cousin de Louis XVI souhaite donc sans doute faire oublier le passé sanglant de la place en y installant l’obélisque de Louxor. Comme le souligne Rambuteau à l’époque, l’obélisque « ne rappelle aucun événement politique et il est sûr de rester ». Le 24 avril 1835, il est décidé que l’obélisque sera érigé au centre de la place de la Concorde.

En 1836, un piédestal de granit breton de 9 mètres de haut est installé sur la place afin de recevoir l’obélisque. En effet, le piédestal d’origine, en mauvais état, a été laissé à Louxor, contre l’avis de Champollion. Une pente de 120 mètres est créée afin de hisser l’obélisque jusqu’à son piédestal. Le 25 octobre 1836, 200 000 personnes viennent assister à l’opération de redressement de l’obélisque. Apollinaire Lebas dirige les opérations. Il est placé en dessous de l’obélisque afin de ne pas survivre s’il a fait une erreur dans ses calculs et qu’il y a une rupture dans l’appareil. L’obélisque repose sur son piédestal à 14h30 ce jour-là et un drapeau français est hissé à son sommet.

L’obélisque est classé monument historique en 1937. Un pyramidion de bronze doré, semblable à celui qu’il y avait à l’origine, est posé au sommet en 1997. Le second obélisque de Louxor offert par Méhémet-Ali est resté en Egypte, aucun gouvernement n’ayant entrepris de mission pour le récupérer ensuite. En 1981, cet obélisque est officiellement restitué à l’Egypte par la France, même s’il n’avait jamais quitté Louxor.

Les objets de l’exposition

Au travers de maquettes, dioramas, tableaux, dessins, estampes, cartes et objets issus de collections nationales et privées, dont beaucoup n’avaient encore jamais été présentés au public, l’exposition retrace l’épopée de l’obélisque. La plupart des dessins et aquarelles présentées lors de l’exposition ont été réalisées par Léon de Joannis, lieutenant de vaisseau sur le Luxor. L’attente des crues du Nil lui a permis de dessiner ce qu’il voyait. A son retour, il a publié écrits et dessins. Ce sont aujourd’hui des sources précieuses pour retracer les étapes de cette expédition. Deux dioramas [2] créés à la demande d’Apollinaire Lebas par les ateliers du musée naval du Louvre ont été rénovés avec leurs vitrines originales.

L’exposition se clôt sur une série de photos qui montre différents obélisques égyptiens ayant connu un voyage vers d’autres pays. A Rome, on peut encore voir quatre obélisques datant de l’époque pharaonique et ayant été transporté dans cette ville dès l’Antiquité. Istanbul, ancienne Constantinople possède également un obélisque, fruit des prélèvements des Romains en Egypte. A l’époque moderne, l’Egypte a fait don à d’autre pays que la France de ses obélisques. L’un d’eux se trouve à Central Park, à New York, tandis que l’autre se situe quai Victoria à Londres. Les Anglais ont donc également eu leur obélisque. L’emploi d’obélisque pour orner les villes européennes et américaines a un sens politique. Ces installations sont le signe de la puissance occidentale.

Source :
Panneaux explicatifs de l’exposition

Informations relatives à l’exposition :
http://www.musee-marine.fr
Exposition « Le Voyage de l’obélisque », actuellement au musée de la marine (palais Chaillot, métro Trocadéro, Paris XVIème) jusqu’au 6 juillet 2014.
Entrée : 10€, étudiants : 8€, enfants de 7 à 18 ans : 5€

Publié le 09/04/2014


Emilie Polak est étudiante en master d’Histoire et anthropologie des sociétés modernes à la Sorbonne et à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm où elle suit également des cours de géographie.


 


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