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À l’occasion de la tenue du Forum « Les Renouveaux du monde arabe » organisé par Thinkers&Doers à l’Institut du Monde Arabe, entretien avec Hamza Chraibi, fondateur et président de Arab Excellence

Par Hamza Chraibi, Mathilde Rouxel
Publié le 05/02/2015 • modifié le 21/04/2020 • Durée de lecture : 9 minutes

Hamza Chraibi

Partenaire de Thinkers&Doers, organisateur de la manifestation « Les Renouveaux du monde arabe » organisée à l’Institut du Monde Arabe, Arab Excellence est un projet mené par Hamza Chraibi dans le but de proposer des modèles aux jeunes en manque de repères dans le monde arabe. En allant à la rencontre de ceux qui, issus d’un pays de langue et de culture arabes, sont parvenus à l’excellence dans un domaine qui les passionnait, Hamza Chraibi tente de créer les instruments qui permettront aux jeunes défavorisés, comme les futures élites du pays étudiant dans les meilleures universités, de croire en l’accès possible à l’excellence pour tous.

Dans le cadre de ce forum international, qui souhaite avant tout mettre en avant, avec la question du « Renouveau », la jeunesse en action, interroger le meneur de ce projet semblait tout à fait pertinent. Jeune, marocain, engagé et ayant atteint lui-même une forme d’excellence, il offre avec Arab Excellence de nouveaux outils pour répondre aux enjeux nécessaires de l’éducation, tant discutés au cours de ces deux journées de rencontre. Il livre son expertise dans un entretien pour Les clés du Moyen-Orient.

D’où a germé l’idée d’un tel projet ?

J’ai grandi au Maroc jusqu’à l’âge de vingt ans. Je suis ensuite parti pour la France pour obtenir mon diplôme dans une grande école de commerce, puis à Londres où j’ai commencé à travailler. Je me suis rendu compte que beaucoup de personnes dans le monde occidental n’avait pas la même image du monde arabe que celle que j’avais. Je ne pouvais pas penser qu’on puisse confondre arabe avec islam, et avec islamisme : ça m’a vraiment perturbé. D’autre part, ma mère est professeur dans un collège défavorisé et elle me raconte toujours les aléas de son travail : les enfants ne viennent plus en cours, ou s’ils viennent c’est sans cahier, sans stylo. Beaucoup quittent le système scolaire très vite et perdent confiance dans le système éducatif et social. Ainsi, de fil en aiguille, des jeunes non-éduqués se font prendre en main par des cellules terroristes, vont se faire exploser ou agressent des gens dans la rue parce qu’ils n’ont pas d’espoir, au point de trouver la vie de l’au-delà plus intéressante.

Partant de ces constats, j’ai décidé d’agir. J’ai quitté mon travail dans une banque d’affaire américaine et j’ai créé en fin 2012 Arab Excellence, même si je mûrissais le projet depuis longtemps, pour rappeler à ces jeunes que rien n’est impossible.

Comment définiriez-vous votre projet ?

Avec Arab Excellence, mon but est d’aller à la rencontre des grandes figures arabes du monde pour montrer aux jeunes arabes en mal d’espoir qu’il y a des gens, dans leur propre pays mais aussi à l’international, qui ont atteint l’excellence en partant de rien, et qui ont réussi grâce à l’humilité, la persévérance, au travail - à des valeurs positives. Je leur montre ainsi que même si l’ascenseur social est bloqué, il reste les escaliers.

L’idée de ce projet est toujours d’honorer l’accomplissement des Arabes à l’étranger, comme ce qui se fait un peu ici [à ce colloque international des Renouveaux du Monde arabe], ce qui explique notre partenariat avec Thinkers&Doers ; et d’organiser des événements pour inspirer les jeunes, puisque l’objectif principal de mes interventions est d’offrir des perspectives, d’aller vers cette jeunesse arabe, en donnant des conférences, ou en allant dans les orphelinats accompagné d’un « modèle » pour les inspirer.

Tous les gens que j’ai rencontré – qu’ils soient grand joueurs d’échecs, hommes d’affaires aux États-Unis, grands sportifs – ont tous des points communs qui reviennent, quelle que soit la culture, le pays dans lequel ils ont établi leur carrière, le domaine dans lequel ils travaillent, et qui permettent d’atteindre l’excellence : il y a toujours une « sauce » commune indéniable, une common sauce que j’essaie d’exposer aux nouvelles générations. Le but serait en effet de développer cette « sauce » en tant que plateforme éducative pour que les jeunes étudiants des meilleures universités, mais aussi des milieux défavorisés, puissent apprendre de ces modèles de réussite et acquérir les clés du succès directement à partir de l’expérience, pas de la théorie. Il y a beaucoup de cours sur l’entreprenariat, mais c’est très théorique : il n’existe pas de lieux où il est possible de rencontrer de vrais modèles de réussite auxquels on peut poser des questions pour comprendre son parcours, ses motivations.

Cette plateforme éducative est le vrai projet de l’année prochaine, dans le but de créer un pont entre ces modèles de réussite et les jeunes.

Quelles sont aujourd’hui les applications concrètes d’un tel projet ?

On a eu ce premier événement au Qatar, avec la participation de la sœur de l’émir du Qatar, Cheika al-Mayassa ; en tout petit comité, j’ai présenté ici une séance intitulée « innovation dans l’éducation dans les pays du Golfe ». Je suis intervenu de la même façon aux Nations unies, en Chine également, sur le développement de la jeunesse.

En octobre 2014, je suis parti au Liban. Nous sommes intervenus à Tripoli, où nous avons organisé un workshop pour apprendre aux femmes à cuisiner – parce qu’elles sont de vrais chefs, mais parfois elles n’ont pas toute la tradition. On leur a donc proposé une formation de six mois, pour apprendre ou réapprendre les recettes libanaises, au bout de laquelle était organisée un petit concours. Les meilleurs plats ont été sélectionnés pour être présentés partout, à Beyrouth, au Liban selon leur format. Ce qui est intéressant est que nous avons pu, avec cette manifestation, réunir des femmes de différentes confessions pour qu’elles apprennent, réapprennent, ou perfectionnent leur cuisine ensemble. Cela a permis, à cette petite échelle au moins, d’atténuer les tensions, de les faire vivre ensemble.

À Beyrouth, on m’a sollicité pour une conférence et un workshop à l’American University of Beirut. Là encore, on s’est rendu compte que les jeunes n’avaient pas vraiment les clés pour atteindre l’excellence : pour eux, un modèle de réussite, c’est un sportif ou un homme d’affaire très riche. Lorsque je leur ai montré mes vidéos, et que certaines choses ont ainsi été rendues accessibles, ils ont compris qu’eux aussi pouvaient atteindre l’excellence, qu’ils en étaient capables. Un débat a été engagé, qui nous a permis de leur montrer que l’excellence n’est pas seulement de faire de l’argent ; c’est une notion qui englobe l’humilité, la passion, notre rôle étant de leur montrer que leur passion n’est pas séparée de leur projet professionnel.

J’ai aussi aidé à développer des workshops pour le Comité International Olympique pour les Jeux Olympiques de la Jeunesse en Chine : j’ai fait ces workshops pour que ces jeunes Chinois, ces athlètes, les meilleurs des catégories olympiques de leur âge deviennent des sportifs avec des valeurs, des principes, une vision, de vrais champions, et plus seulement des athlètes.

Le schéma est le même aux Philippines, où je suis intervenu suite à la catastrophe du typhon ; je n’ai pas rencontré là-bas la jeunesse arabe qui est au cœur de mon projet, mais il est intéressant de noter que même ceux qui ne sont pas Arabes sont inspirés par l’histoire des Arabes. Ceux que j’ai rencontrés avaient perdus leurs proches dans la catastrophe du typhon l’an dernier. Ces jeunes ont un peu perdu espoir et leur montrer des modèles de gens qui sont partis de rien et qui sont arrivés à l’excellence, en expliquant clairement qu’une telle perspective ne leur est pas inaccessible, qu’il serait possible pour eux aussi de le faire, leur a permis de réfléchir.

Je suis également intervenu au Maroc dans un orphelinat qui recueille des enfants abandonnés dans les rues, qui n’ont forcément pas d’espoir. On avait invité un champion du monde olympique et nous nous sommes rendus compte que les yeux de ces enfants-là ont commencé à briller. Un échange s’est crée, ainsi que des envies : moi aussi je veux devenir untel ou untel… ils ont commencé à avoir un rêve. A ce moment, 80% du travail est fait parce qu’ils vont travailler pour ce rêve. Nous sommes également présents pour leur donner les clés afin d’atteindre ces rêves.

D’autres projets sont prévus à Tripoli et au Caire, afin de promouvoir le monde arabe et d’aider les enfants défavorisés.

Sur qui travaillez-vous : des gens du pays ou des gens qui ont réussi à l’étranger ?

Au début, je voulais montrer les Arabes qui avaient réussi à l’étranger. Mais je me suis rapidement rendu compte de la contradiction de mon projet. Je n’avais pas pour but d’encourager les jeunes à partir pour réussir. Et en voyageant dans le monde arabe, j’ai commencé davantage à m’intéresser à ceux qui ont su atteindre l’excellence dans le monde arabe même. C’est au cœur du monde arabe que j’ai fait mes plus beaux entretiens, mes rencontres les plus exceptionnelles. Quand je commence à travailler dans un pays arabe, je pourrais ne jamais arrêter d’interroger des gens d’excellence, tellement il y en a. Par exemple, Mohed Altrad, PDG de la fondation Altrad, est intervenu en section entreprenariat pendant le Forum. Il est un jeune bédouin de Syrie, orphelin, qui a grandi dans le désert syrien. Le voilà maintenant à la tête, après trente ans d’efforts, d’une entreprise qui fait des millions de chiffre d’affaire en France, qu’il a monté tout seul. Parmi les jeunes issus de l’immigration en France, il y en a beaucoup qui ont atteint l’excellence.

Chacun a sa passion, son talent, quelque chose qu’il sait faire ou qu’il aime faire. Si on aime ce que l’on fait, on va forcément beaucoup travailler et finir par maîtriser ce que l’on fait. Par exemple, Omar Samra, un Égyptien, était atteint de pneumonie, et à dix ans, on lui a dit qu’il ne pourrait jamais faire de sport, en raison de son souffle court. Le lendemain, il a commencé à s’entraîner. Dix ans plus tard, il est devenu le plus jeune Arabe à escalader l’Everest et les six plus grandes montagnes du monde. Aujourd’hui, sur 1,6 millions de candidats, c’est lui qui a été sélectionné pour devenir astronaute.

Ces histoires-là, il y en a des centaines, des milliers – je n’en avais pas conscience quand j’ai démarré mon projet.

Oui, votre projet est tout à fait pertinent dans un contexte où 65% des populations arabes ont moins de 25 ans.

Ce que je recherche, c’est la création d’un mouvement. Et comment créer un mouvement ? En touchant au cœur du problème, qui est l’éducation. Le vrai problème dans le monde arabe est soit parce qu’il n’y en a pas, soit parce qu’elle est d’un niveau moyen, fermant ainsi des portes à des jeunes qui n’osent pas se lancer dans des projets qui leurs plaisent, dans des métiers qui leur correspondent, qui n’ont pas confiance en eux – mais comment avoir confiance quand on ne sait pas à qui se référer ?

La vision d’Arab Excellence est vraiment, fondamentalement celle-ci : mettre l’excellence à portée de tous en présentant des modèles. C’est une vision qui règle beaucoup de problème, qui réduit les amalgames, qui permet de changer une certaine perception du monde arabe.

Avez-vous mis en place des partenariats pour monter ce projet ?

Au début c’était difficile de mobiliser les sponsors, je n’avais pas de soutien parce que les gens ne pouvaient pas appréhender un projet aussi important, aussi massif, qui débutait seulement.
J’ai vite rencontré des PDG, des hommes d’affaires qui trouvaient mon projet intéressant mais pas encore assez fiable pour assurer un financement. Encore aujourd’hui, j’attends des sponsors qui m’ont été promis. Alors en effet, je me suis retrouvé à faire le tour du monde avec ma petite caméra et mon micro, à aller dans des hôtels très simples voire à dormir chez des locaux, pour reprendre le lendemain mon costume pour un rendez-vous. J’aurais pu abandonner, me dire qu’il était plus raisonnable de reprendre le travail que j’avais, mais j’ai préféré continuer – et en persévérant j’ai finalement trouvé un premier sponsor. Après, même si les choses continuent, tout reste compliqué, la partie n’est jamais jouée. Comme c’est un projet un peu novateur, pas « commun » (ce n’est ni un organisme de recrutement, ni de l’humanitaire), les entreprises qui adhèrent à l’idée d’Arab Excellence ne savent toutefois pas où placer le projet : dans un budget communication, ou dans un budget formation ?

En dépit des déceptions, des gens ont cru en moi. Aujourd’hui, des médias sont avec nous, des entreprises qui souhaitent entreprendre des partenariats, et nous avons plusieurs partenaires sponsors de qualité, comme Abraaj group et Salam International, et nous sommes de plus en plus fréquemment contactés pour monter des événements ou des projets en collaboration, par exemple par les Nations unies, Intel et des structures médiatiques.

Et avoir un partenariat comme celui que vous entretenez avec Thinker&Doers pour un événement comme celui-là doit donner de la visibilité et permettre de nouveaux sponsorings.

Oui, ce partenariat est très important, parce que Thinker&Doers organise un événement similaire chaque année. On a d’autres partenariats, notamment avec les Nations unies où l’on organise des conférences. On est lié avec des universités, qui ouvrent leur salles, leur réseaux et nous aident pour la plateforme éducative, puisque la première cible reste les étudiants des universités, elles nous donnent aussi des fonds pour pouvoir proposer aux jeunes défavorisés, qui n’ont pas les moyens de payer, des formations.

Contacter Hamza Chraib : hamza.chraibi@arabexcellence.org
Site officiel du projet, accès aux vidéos : www.arabexcellence.org
Site de présentation du projet : www.arabexcellence.com

Lire sur Les clés du Moyen-Orient :
« Les Renouveaux du monde arabe », Compte rendu du Forum International organisé les 15 et 16 janvier 2015 par Thinkers&Doers à l’Institut du Monde Arabe

Publié le 05/02/2015


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


Hamza Chraibi is the Founder and President of Arab Excellence, a global Organisation based in 5 countries. Through meetings and interviews of self-made positive role models originally from the Arab world, Arab Excellence aims at honouring the Arab achievements worldwide and inspiring the young generations with Arab success stories they can relate to. More importantly, Arab Excellence is developing a unique online and offline educational program based on the real experiences and stories of these Arab Excellence figures worldwide in order to help students nurture the mindset of Excellence and provide them with different ways of achieving it.
Hamza Chraibi has conducted so far more than 47 interviews with inspiring Arab role models in 5 continents.
He has been speaking on different occasions about this topic ; the United Nations Forum in China, HEC Paris and the American University of Beirut, among others.
Prior to founding Arab Excellence, Hamza Chraibi had an experience within the investment team of the French Sovereign fund (BPI) followed by an experience in Mergers and Acquisitions at J.P. Morgan London.


 


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