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À propos de l’exposition Hossein Valamanesh, « Puisque tout passe »

Par Claire Pilidjian
Publié le 15/10/2021 • modifié le 15/10/2021 • Durée de lecture : 7 minutes

© Hossein Valamanesh, ADAGP, Paris, 2021

Une exploration du sentiment d’appartenance

Né en 1949 à Téhéran, Hossein Valamanesh a grandi dans la petite ville de Khash, dans la province du Sistan-et-Balouchistan, à l’ouest du pays. Il étudie à l’École supérieure des beaux-arts de Téhéran, avant d’émigrer en Australie en 1973, où il est formé à la South Australia School of Art.

Dès les premières œuvres présentées dans l’exposition se manifeste le rapport complexe de l’artiste aux deux sociétés qui l’ont vu évoluer. Sous un planisphère où continents et océans ont été redécoupés, voire dupliqués pour certains, une phrase interroge le spectateur : « D’où venez-vous ? ».

De l’Iran, l’artiste nous propose quelques représentations fragmentaires, mais qui parviennent finalement à saisir comme des métaphores la société iranienne. « Voûte de lotus 2 » s’inspire du plafond de la mosquée du vendredi à Ispahan. La structure géométrique de l’édifice est reproduite à l’aide de feuilles de lotus sur un immense panneau. Dans une autre salle de l’Institut, une installation vidéo, « Char Soo » (« Quatre directions ») transporte le visiteur dans le grand bazar de la ville d’Arak, ancienne plateforme commerciale majeure sur la route qui relie l’Iran à l’Irak. L’artiste a placé quatre caméras à l’intersection de deux galeries commerciales du bazar, et y a filmé une journée entière passants et commerçants. Quatre écrans, situés sur chaque mur de la salle, donnent au visiteur le sentiment d’observer la vie qui s’éveille lentement au fil de la journée : le calme de l’aube laisse peu à peu place à l’agitation, à la foule et à leurs échos.

Lotus Vault. © Hossein Valamanesh ADAGP Paris 2021,crédit photo Marc Domage

Les œuvres d’Hossein Valamanesh ouvrent un espace de réflexion sur les deux appartenances culturelles auxquelles il se rattache. Dans la photographie « Longing, Belonging » (« Se languir, appartenir »), il capture l’embrasement d’un tapis persan dans un paysage aride d’Australie. Réalisée à une période où l’artiste réalise qu’il a vécu plus de temps en Australie que dans son pays d’origine, l’œuvre interroge les thématiques de l’exil, de l’appartenance, mais aussi de l’attachement matériel. Elle contient une certaine violence sacrificielle, mais le feu fait également référence à la philosophie religieuse du zoroastrisme, qui voit dans le feu une représentation de la lumière divine : les prêtres zoroastriens sont ainsi tenus de veiller à l’entretien d’un feu éternel dans les temples.

Une œuvre sous l’égide de la spiritualité soufie

La spiritualité se loge en effet au creux de l’ensemble de l’œuvre de Hossein Valamanesh. L’artiste ne se revendique pas lui-même soufi, mais affirme davantage une posture d’émerveillement face à la complexité et la beauté de l’œuvre poétique de Rûmi, dont de nombreux poèmes se font écho au fil de l’exposition.

La poésie persane naît au IXe siècle, dans un mouvement de promotion de la langue en résistance à l’influence et la conquête arabes. La forme poétique en vogue est d’abord le panégyrique, qui chante les hauts faits des gouvernants qui se lèvent contre la conquête arabe. Dans les siècles qui suivent, la poésie perd cette essence politique et s’oriente vers le mysticisme, en rupture avec la poésie de cour. Elle permet aux poètes l’expression de sentiments individuels, de l’amour, et ouvre un espace de liberté où l’esprit peut expérimenter des choses interdites dans la société.

Les œuvres de Hossein Valamanesh présentées dans l’ancien hammam au sous-sol de l’Institut se rattachent plus précisément à la spiritualité de Rûmi. L’œuvre immense de ce poète rassemble plusieurs dizaines de milliers de vers qui chantent l’amour sous toutes ses formes. « L’amoureux encercle son propre cœur » consiste en une installation où une étoffe de modal blanche tourne à l’infini sur elle-même, évoquant la danse incessante des derviches tourneurs. Les derviches tourneurs sont adeptes de la confrérie des Mevlevi, qui s’inspirent de Rûmi et de sa pratique du sémâ », l’audition mystique, selon laquelle la musique constitue un lien d’accès au divin. Dans leur extase mystique, les derviches entament une danse giratoire tout en composant des poèmes.

The Lover Circles His Own Heart. ©Hossein Valamanesh ADAGP Paris 2021, crédit photo Marc Domage

Hossein Valamanesh emprunte au poète l’idée d’un mouvement infini de l’univers, de ses éléments les plus infimes jusqu’aux planètes de notre système solaire, tournant dans une ronde qui nous connecte les uns aux autres. Le titre de l’œuvre fait quant à lui référence à la quête de l’amour infini, précepte fondamental de la pratique soufie. Dans l’obscurité de l’ancien hammam, la blancheur immaculée de l’étoffe qui rappelle la tunique blanche des derviches, prise dans un mouvement infini, instaure une atmosphère onirique, qui transporte le visiteur dans l’univers spirituel du poète et de l’artiste.

C’est un regard tout aussi hypnotique qui se porte sur le film « Passing Time », dans lequel les mains de l’artiste, en gros plan, effectuent un mouvement des doigts circulaire, sur fond noir, qui ne s’arrête jamais. La circularité et la cyclicité illustrent à nouveau la pensée de Rûmi et à la danse des derviches tourneurs, qui trouvent par le biais de la répétition un sens et un chant onirique dans toute chose.

Dans « Fallen branch », Hossein Valamanesh présente un réseau de branches extrêmement fin, coulé dans du bronze, qui évoque la finesse d’un réseau sanguin. Il s’appuie ici sur l’idée d’évolution, du plus intime au plus vaste, de la matière végétale aux sphères les plus spirituelles de la condition humaine, contenue dans les textes de Rûmi.

« Mast o Mast » (« Ivre et ivre ») reproduit quelques vers tirés de l’Ode 390 du Divân de Chams de Rûmi. Il s’agit d’une calligraphie dont les lettres sont composées d’un assemblage minutieux de sarments de vigne. Rûmi, et Hossein Valamanesh, y célèbrent l’ivresse, considérée à la Cour comme un moyen d’accéder à un état de conscience supérieur, voire une extase mystique :
« Ivres l’empereur et le seigneur, ivres
Ivres l’ami et l’ennemi, ivres
Ivres le verger et la roseraie, la rose en bouton, l’épine et le chardon
Ivres l’eau et le feu, le vent et l’air, ivres
Ivres l’âme et la raison, les pensées, l’imagination, ivres
Ivres le chant, la lyre, le plectre et la viole, ivres »

L’élévation spirituelle est également au centre de l’œuvre « Seven steps », consistant en l’imbrication d’une échelle et d’un miroir, en référence au « Cantique des oiseaux » de Farid al-Din Attar, un poète persan médiéval, qui raconte la quête des oiseaux du monde entiers du Sîmorgh, une majesté souveraine évoquant la splendeur divine. Quelques-uns seulement parviennent à l’issue de la traversée des sept vallées et arrivent au trône de Sîmorgh, qui est en réalité un miroir : la splendeur divine est en leur cœur. Source d’inspiration depuis plusieurs siècles des auteurs d’Orient et d’Occident, l’esprit du Cantique se retrouve dans cette œuvre de Hossein Valamanesh.

Un jeu surréaliste

Selon l’historien de l’art Morad Montazami, Hossein Valamanesh occupe une place à part sur la scène de l’art contemporain iranien. Certaines de ses œuvres sont particulièrement proches du courant surréaliste. « In praise of the beloved » synthétise la femme aimée en deux éléments prosaïques, deux amandes et une paire de faux-cils, symbolisant ses yeux. Plus loin, l’artiste, qui se promène rarement sans son couvre-chef, s’amuse à proposer une représentation de lui-même au travers d’un simple chapeau posé sur une étagère, pourtant empli de sa présence, et qui n’est pas sans rappeler « L’homme au chapeau » de Magritte. Un autre chapeau apparaît plus loin : il s’agit cette fois d’un nid d’oiseau, que l’artiste, qui aime utilise ces matériaux végétaux, emploie comme un couvre-chef dans un autoportrait en sens inverse. Le nid semble redonner naissance à l’artiste entièrement vêtu de noir et les yeux clos, dans une atmosphère mystique célébrant la rencontre intime de l’homme et de la nature.

Jeux et rébus trouvent aussi leur place dans les œuvres de calligraphie présentées à la fin de l’exposition. Hossein Valamanesh joue ainsi sur la proximité sonore entre « Hasti », qui signifie existence en farsi, et « Masti », ivresse. Dans un jeu méditatif, Hossein Valamanesh interroge le rapport entre ces deux termes, exploré par Rûmi dans sa poésie.

L’ironie semble toujours au service de la réflexion sur les grands thèmes abordés par l’exposition, qui s’ouvre sur l’inscription en farsi « Puisque tout passe ». Les minces branchages utilisés pour la calligraphier ont été figés par une technique de moulage à la cire. La durabilité de l’œuvre interroge la dimension éphémère contenue dans le titre de l’exposition.

Cette dernière s’achève par un dernier jeu. Hossein Valamanesh, venu d’Australie pour le vernissage, confie aux visiteurs une carte postale où sont inscrits quelques vers de Rûmi en persan. À la visiteuse qui lui en demande la signification, il répond avec un sourire énigmatique : « Vous trouverez quelqu’un qui parle farsi, il vous traduira ce poème. »

Le tissu d’échos à la poésie persane et à la vie personnelle de l’artiste forme un réseau de significations qui éclairent l’œuvre de Hossein Valamanesh et rendent accessible l’art contemporain qu’il offre à voir. L’Institut des Cultures d’Islam offre un double voyage : on accède au pays d’origine de l’artiste par des photographies, installations et vidéos très concrètes et des images plus symboliques du patrimoine iranien, son architecture, ses objets du quotidien ; mais l’onirisme de l’œuvre de Hossein Valamanesh entraîne le visiteur plus loin encore, à la fois plus haut et au cœur même de la matière et du vivant, dans une initiation à la spiritualité soufie et à la poésie de Rûmi.

Hossein Valamanesh : "Puisque tout passe", Institut des Cultures d’Islam, jusqu’au 3 février 2022, du mardi au dimanche de 11 h à 19 h et le vendredi de 16 h à 20 h, gratuit.

Publié le 15/10/2021


Claire Pilidjian est diplômée de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm en sciences sociales, de l’Ecole des affaires internationales de Sciences Po en « Human Rights and Humanitarian Action » et de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales. Dans son mémoire de recherche, elle s’est intéressée aux enjeux politiques d’une controverse survenue en Jordanie après la diffusion de la première production de Netflix en langue arabe. 


 


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