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Abū Maʿshar Jaʿfar ibn Muḥammad ibn ʿUmar al-Balkhī, plus souvent nommé Abū Maʿshar ou Albumasar dans le monde latin médiéval est l’astronome/astrologue par excellence dont la production scientifique a été la plus suivie à travers le temps et l’espace depuis Bagdad vers l’ensemble du monde arabe, persan et latin. Certaines de ses sources ont également fait leur chemin en chinois et sanskrit, quoique de façon plus détournée, particulièrement durant les périodes mongoles et mogholes. L’ensemble des œuvres d’Abū Maʿshar, originairement écrit en arabe, a été une pierre de rosette astrale pour révéler les multiples facettes de l’observation stellaire et de l’interprétation des positions des étoiles, des luminaires et des planètes visibles à l’œil nu. Une infinie paternité d’œuvres et d’inspiration lui est attachée. Cet article se veut une introduction à la vie et la production de ce connaisseur des mouvements perçus dans le ciel dont la descendance révèle des transferts culturels aussi fascinants que complexes.
Abū Maʿshar est né en 787 à Balkh, dans le Khorāsān (actuel Afghanistan). Dans de précédents articles [1], nous avons déjà évoqué l’importance de cette zone géographique en tant que centre d’échanges intellectuels, culturels et économiques important traversé par plusieurs Routes de la Soie.
Comme les Barmakides ou les Banū Mūsā, Abū Maʿshar est un polymathe qui a exercé ses talents dans de multiples sphères. Formé à la connaissance des traditions religieuses islamiques, de la philosophie aristotélicienne et des mathématiques, c’est dans le développement de ses théories astrales qu’il a excellé. Ibn al-Nadīm nous rapporte que sa rivalité avec le philosophe al-Kindi (v.801-873) est à l’origine de son engouement pour l’astronomie et l’astrologie. Ses connaissances lui ouvrent les portes de la Bayt al-Hikma où il rejoint à Bagdad, le groupe des savants astronomes, étudie et enseigne les fondements de l’astrologie avec une méthode scientifique et pédagogique sans précédent. Son approche de l’astrologie n’en fait pas une science divinatoire mais une technique de compréhension du monde intégrée dans une vision cosmologique cohérente. Ainsi, l’influence des astres sur le monde sublunaire (dont la Terre) est une conséquence naturelle et nécessaire des lois de l’univers, telles qu’énoncées par Aristote et Ptolémée.
A la base du développement des théories astrologiques, Abū Maʿshar s’appuie sur les tables astronomiques ou zīj dont celles d’al-Kwarizmi, les Zīj al-Sindhind, une version arabisée et augmentée des tables astronomiques indiennes Brahmasphutasiddhanta de Brahmagupta (598-668 après J.-C.). Il se réfère également aux Zīj al-Shāh (Tables royales), compilées au 6ème siècle à l’époque du roi sassanide Khosrow Ier (Anushirvan).
Son œuvre principale, le Kitāb al-mudkhal al-kabīr ilā ʿilm aḥkām al-nujūm (Grand Livre de l’Introduction à l’Astronomie) vise à systématiser tout le savoir astrologique hérité des Grecs, des Perses et des Indiens, en les fondant sur une base philosophique solide. Cette œuvre majeure est une introduction encyclopédique à l’astrologie, divisée en huit livres divisés en chapitres et traitant de la cosmologie et la structure de l’univers, la nature et l’influence des planètes, des signes zodiacaux et des étoiles fixes, les différentes branches de l’astrologie : natale, mondiale, horaire et électorale. Il s’agit d’un traité exhaustif et systématique visant à établir l’astrologie comme une science philosophique et cosmologique complète. Abū Maʿshar développe les arguments pour défendre l’astrologie, les descriptions détaillées des influences planétaires et des aspects. Les destinataires d’une telle encyclopédie sont les astrologues confirmés, les érudits et les philosophes, ceux qui veulent comprendre la science dans toute sa complexité et sa profondeur.
Ce véritable manuel exhaustif, comparable à un traité complet de physique quantique est également simplifié dans un mémorandum : le Kitāb al-mudkhal al-ṣaghīr (L’Abrégé de l’Introduction à l’Astrologie). Il s’agit d’une version abrégée et didactique, en un seul volume, conçue comme un guide ou un manuel d’étude couvrant l’essentiel de manière synthétique à destination de ses étudiants. Les explications théoriques sont réduites à l’essentiel et l’accent est mis sur les règles pratiques et les principes fondamentaux à retenir avant d’avoir les connaissances nécessaires pour se plonger dans la grande introduction. Cet abrégé est conçu par Abū Maʿshar dans un but de formation pratique et de diffusion. Les deux ouvrages ont été traduits en latin et ont influencé tant la philosophie et l’astrologie savante que les astrologues en devenir dans le monde occidental. Ils ont également enrichi le patrimoine scientifique oriental et des auteurs connus ou moins connus, comme en témoignent notamment les versions détenues par le département des manuscrits orientaux de la British Library. Le plus ancien (Or.7964) étant un manuscrit persan du 13ème siècle alors qu’Abū Maʿshar, d’origine persane, n’a sans doute écrit que dans la langue savante de l’époque, l’arabe. Mais à partir du 10ème siècle, les traductions de son œuvre en grec sont à destination de l’Empire byzantin et en persan, pour des locuteurs iraniens alors que le persan émerge comme une nouvelle langue de culture et de sciences autour des 10ème et 11ème siècles dans les successifs empires samanide, ghaznavide, mongol et ilkhanide.
D’autres œuvres majeures d’Abū Maʿshar ont voyagé dans le temps et l’espace et influencé la pratique d’une large descendance d’astronomes/astrologues tels que son Kitāb al-qirānāt (Livre des Conjunctions) qui traite d’astrologie mondaine et étudie les corrélations entre les configurations célestes (en particulier les conjonctions de Jupiter et de Saturne) et les grands événements terrestres comme la montée et la chute des empires, les religions, les famines, les guerres, etc. Abū Maʿshar développe une théorie cyclique de l’histoire, liant les cycles planétaires à la prophétologie, y compris l’avènement de l’Islam ou la vision apocalyptique présidant la venue de l’Antéchrist qui sera sans cesse réadaptée à chaque époque d’une nouvelle copie du traité. Le Livre des Mille, le Kitāb al-ulūf, explore les cycles de mille ans et leurs relations avec les cultures et les religions.
Le Kitāb al-mawālīd ou Livre des nativités (milād, mawālid), est un traité détaillé sur l’astrologie natale (l’art d’interpréter les thèmes astraux selon l’état du ciel au moment précis de la naissance, voire de la conception) qui a été particulièrement recopié tant pour son contenu que pour sa capacité à se prêter aux illustrations de la position des planètes dans un signe du zodiaque ainsi que les décans qui y sont relatifs. Le Kitāb al-Mawalīd et ses illustrations feront l’objet d’une transmission large, comme en témoigne la première partie du Metaliʿü’s-saʿadet ve-yenabiʿü’s-siyadet (BNF Turc Suppl. 242) réalisée en 1582 pour les deux filles du sultan ottoman Murad III (1546-1595) par Seyyid Mohammed b. Emir Hasan el-Suudî (v.16ème s.) [2]. De manière générale, les thèmes de nativités constituent la principale source historique pour établir des chroniques et situer l’époque de vie des individus avant l’apparition des registres de naissances au 16ème siècle en Europe alors que dans les pays du Levant et la Mésopotamie, hormis les registres religieux, l’apparition des registres de naissance remonte au 19ème siècle.
Dans le monde arabe, persan et turc, Abū Maʿshar est resté l’autorité suprême en astrologie savante pendant des siècles. En Europe médiévale, à partir du 12ème siècle, son influence a été encore plus spectaculaire notamment grâce à la traduction latine de ses œuvres par Jean de Séville (v.1090-v.1150) ou Hermann de Carinthie (1105/10-ap.1154). Pierre d’Ailly (1351-1420), Roger Bacon (1220-1292) ou Guido Bonatti (1210-1296) le citent comme autorité au-dessus de toute autre et Alphonse X demande la traduction de son Introduction à l’astronomie de l’arabe au castillan au 13ème siècle.
Dans l’astronomie-astrologie (Jyotiṣa) indienne classique, l’apport d’Abū Maʿshar n’est pas directement perceptible avant le 12ème siècle mais son influence est arrivée de manière indirecte, significative et tardive via la synthèse persano-mongole sous l’Empire moghol. Après la formation de l’Ilkhanat en Perse, l’astronomie/astrologie de langue arabe et persane qui incluait les enseignements d’Abū Maʿshar a connu un grand essor, comme en témoigne la construction de l’observatoire de Maragheh (XIIIème siècle). Cette tradition a aussi été importée en Inde par les Moghols, descendants de Tamerlan, à partir du XVIème siècle.
Les empereurs moghols, comme Akbar (r. 1556-1605) ou Jahāngīr (1569-1627), portaient un vif intérêt à l’astrologie persane pour la politique (comme les révolutions annuelles du soleil ou tāsīr-e sāl et les conjonctions planétaires) et la divination personnelle. Nūr al-Dīn al-Ṭūsī, le savant vizir de Jahāngīr, a supervisé la traduction en sanskrit d’une version abrégée du Kitāb al-Mudkhal al-Kabīr en persan. Cette traduction a pris le nom de Yavanajātaka ou Tājikaśāstra. Le terme "Tājika" (litt. "persan") désigne globalement toute l’astrologie hellénistique et perse transmise via le monde arabisé, par opposition à l’astrologie sanskrite classique ou Jyotiṣa.
L’influence des œuvres d’Abū Maʿshar en Chine est un phénomène indirect et institutionnel, principalement lié à la transmission de l’astronomie et du calendrier arabe et persan sous les dynasties successives Yuan (1271-1368) et Ming (1368-1644). En s’étendant de la Chine à la Perse, l’empire Mongol facilite les échanges entre les savants et la transmission des techniques et savoirs. La dynastie Yuan fondée par Kubilai Khan (v.1160-1227), le petit-fils de Genghis Khan, accueille à sa cour des astronomes et astrologues arabes et persans, ainsi que des médecins et ingénieurs. A la chute de cette dynastie, les Ming conservent les connaissances astronomiques étrangères et les utilisent, notamment pour corriger le calendrier traditionnel luni-solaire chinois dont la précision est essentielle pour préserver le pouvoir politique de l’empereur. L’astronomie arabo-persane, nourrie partiellement par les travaux d’Abū Maʿshar, est transmise à la Chine par le biais des zij, tables astronomiques et méthodes de calcul. Les étrangers venus de l’Ouest, des contrées au pouvoir musulman, sont appelés Huihui et le bureau astronomique chargé de l’application de ces nouvelles connaissances est le Huihui Sitianjian (l’institut d’astronomie Huihui). Il est chargé de comparer les calculs et prédictions chinois avec les techniques arabo-persanes donc, les techniques astrologiques d’Abū Maʿshar. L’œuvre issue de cette transmission, le Huihui Lifa (méthodes de calendrier Huihui) compilé sous les Ming, est arrivée jusqu’à nous.
Abū Maʿshar est le représentant de l’apogée de l’astrologie savante et de sa nécessité scientifique, philosophique ou politique. La question demeure toutefois, en l’absence de sources, de savoir s’il transmet ou met en place un système scientifique original et cohérent sur bases de connaissances hétéroclites, unissant les cultures et transcendant les frontières des savoirs issus des mondes antiques.
Ce savant joue un rôle central dans le développement de l’astronomie, de l’astrologie, de la philosophie, et l’histoire des sciences lui est redevable des ponts établis de la capitale abbasside vers l’Occident, la Chine et l’Inde grâce aux techniques, aux connaissances et à leurs applications.
Bibliographie :
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Florence Somer
Florence Somer est docteure en anthropologie et histoire religieuse, chercheuse à l’Observatoire de Paris et chercheuse associée à l’IFEA (Istanbul). Ses domaines de recherche ont pour cadre les études iraniennes, ottomanes et arabes et portent principalement sur l’Histoire transversale des sciences, de la transmission scientifique, de l’astronomie et de l’astrologie.
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