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Alain Gresh, De quoi la Palestine est-elle le nom ?

Par Anne-Lucie Chaigne-Oudin
Publié le 28/10/2010 • modifié le 25/04/2020 • Durée de lecture : 4 minutes

Dans son prologue, Alain Gresh revient sur sa jeunesse passée en Egypte, et sur sa prise de conscience que les événements s’éclairent différemment selon qu’ils sont vécus et analysés dans le monde arabe ou en Occident. Il relate ainsi les efforts de Nasser afin de parvenir à des négociations avec Israël en 1952, les circonstances qui ont conduit Nasser à acheter des d’armes à la Tchécoslovaquie et la crise de Suez de 1956 avec la participation d’Israël, qui « met fin au dialogue et, aux yeux de l’Egypte, l’ancre définitivement dans le camp de l’ ’’impérialisme’’ et du ‘’colonialisme’’ ». Néanmoins, ces événements ne modifient pas la situation des juifs en Egypte dans les années 1960. L’auteur revient également sur la notion de colonisation et de décolonisation, son analyse sur la Palestine s’inscrivant dans le contexte de l’achèvement de ces événements : « c’est dans ce contexte que la Palestine a pris une place centrale. Bien que cette terre ait perdu de sa valeur stratégique et que le conflit y ait fait moins de victimes qu’ailleurs, il est celui qui mobilise le plus largement l’opinion publique internationale. De quoi la Palestine est-elle donc le nom ? D’un antisémitisme sans cesse recommencé qui aurait trouvé ainsi un fertile terrain de défoulement ? De la haine de l’occident nourrie par le monde musulman ? Ou plutôt d’un ordre colonial finissant ? (…) (La Palestine) sera-t-elle le terrain d’un choc de civilisation ou, au contraire, d’un dépassement de cette vision et de l’élaboration de solutions citoyennes, fondées non plus sur des nationalismes agressifs, mais sur le droit et la justice ? » Pour l’auteur, le retour à l’histoire s’impose afin de comprendre la situation actuelle.

La Seconde Guerre mondiale a pour conséquence de permettre aux peuples colonisés de demander aux puissances coloniales française et britannique affaiblies par la guerre d’obtenir la liberté, la démocratie et la justice « au nom desquelles (les puissances coloniales) avaient combattu ». Alain Gresh rappelle qu’à l’époque, la notion d’Occident porteur de la civilisation était omniprésente dans la société, en dépit des mouvements hostiles à la colonisation, et qui se sont exprimés dès le XVIII ème siècle. La Palestine était donc au cœur de cette vision civilisatrice occidentale.

L’auteur rappelle également que le colonialisme était celui de peuplement, c’est-à-dire la « conquête de la terre, (le) refoulement des autochtones, (l’) appui d’une métropole ». Selon lui, « ces caractéristiques (…) furent aussi les ingrédients de l’entreprise sioniste, dont le succès tint avant tout au soutien résolu qu’elle reçut du gouvernement de Londres ». A cet égard, le sionisme, l’action de Théodore Herzl, les décisions du gouvernement britannique lors de la Première Guerre mondiale, la déclaration Balfour, la mise en place du mandat en Palestine ainsi que les grandes étapes de la Palestine mandataire, la création de l’Etat d’Israël et les guerres israélo-arabes de 1948-949 et de 1967 replacent la question dans son contexte historique.

Concernant le sionisme, Alain Gresh rappelle que « durant des décennies, le sionisme a été rejeté par la grande majorité des juifs eux-mêmes », pour plusieurs raisons : religieuses, volonté de s’intégrer dans les sociétés occidentales, adhésion au socialisme ou au communisme. Une évolution se dessine à la suite de la Seconde Guerre mondiale, plusieurs juifs faisant le constat de l’incapacité de l’Europe à les protéger pendant le conflit mondial, et s’interrogeant de ce fait sur l’opportunité d’y demeurer. De même, à la suite de la découverte des camps, l’opinion publique mondiale s’est exprimée en faveur d’un « foyer national » pour les juifs. Mais, globalement, à la suite de la Seconde Guerre mondiale, ni Israël, ni l’Europe, ni les Etats-Unis ne mettent en parallèle la création d’un Etat juif avec le sort des juifs. Dans les années 1960, une évolution se dessine : « c’est dans les années 1960 (…) que se banalise le terme d ‘’holocauste’’ (jusque là peu utilisé) et que le génocide, ainsi rebaptisé, commence à acquérir une place centrale dans la mémoire américaine. (…) C’est dans ce contexte que les juifs américains affirment leur identité ethnico-religieuse ; un phénomène similaire s’affirme chez les juifs européens à la même époque ». Cette évolution se fait en parallèle d’un retour sur le passé, avec des recherches historiques sur « la solution finale » décidée par Hitler, et sur l’analyse de la collaboration du mufti de Jérusalem, Hadj Amine al-Husseini, avec l’Axe.

Suit une analyse historique sur le colonialisme, sur la naissance du mouvement des non-alignés, sur les indépendances et sur l’effondrement de l’URSS. Pour l’auteur, ces événements ont été regardés au travers du prisme occidental. Avec la guerre du Golfe de 1991 et la couverture médiatique de CNN, la donne commence à changer : « c’est à travers les yeux de CNN que l’opinion internationale, y compris celle du monde arabe, a vu le conflit ». La création de la chaîne al-Jazira en 1996 au Qatar marque une nouvelle évolution : « Il faut reconnaître que le ‘’cadre d’analyse’’ diffère singulièrement selon que l’on regarde CNN (ou TF1, ou LCI…) ou al-Jazira. Si pour la première les actions violentes palestiniennes relèvent du terrorisme, pour la seconde elles expriment avant tout la résistance d’un peuple soumis à l’occupation ».

En conclusion, Alain Gresh s’interroge sur l’intérêt actuel pour la Palestine : « On peut alors (…) se demander plutôt pourquoi, après une si longue période de discrétion, la Palestine est devenue (…) une ‘’ cause universelle’’ » et « pour quelle raison une cause mobilise-t-elle, à un moment donné, les opinions de tous les continents ? » Partant des analyses de journalistes et de philosophes, il met en évidence que « l’affrontement israélo-palestinien obéit à des règles différentes de celles qui prévalent pour les autres conflits ». Il pose également la question de l’évolution de l’antisémitisme, tant dans le monde arabe qu’en Europe, et celle de la paix, qui passerait par « la présence sur la terre de Palestine de deux peuples (…) : la solution ne peut être imposée par l’une des deux parties ; elle nécessite un combat commun pour un projet commun ».

Alain Gresh, De quoi la Palestine est-elle le nom ? Paris, Edition Les Liens qui Libèrent, septembre 2010, 215 pages.

Publié le 28/10/2010


Anne-Lucie Chaigne-Oudin est la fondatrice et la directrice de la revue en ligne Les clés du Moyen-Orient, mise en ligne en juin 2010.
Y collaborent des experts du Moyen-Orient, selon la ligne éditoriale du site : analyser les événements du Moyen-Orient en les replaçant dans leur contexte historique.
Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Docteur en histoire de l’université Paris-IV Sorbonne, a soutenu sa thèse sous la direction du professeur Dominique Chevallier.
Elle a publié en 2006 "La France et les rivalités occidentales au Levant, Syrie Liban, 1918-1939" et en 2009 "La France dans les jeux d’influences en Syrie et au Liban, 1940-1946" aux éditions L’Harmattan. Elle est également l’auteur de nombreux articles d’histoire et d’actualité, publiés sur le Site.


 


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