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Quiconque, en visite touristique à Istanbul, est nécessairement allé manger l’un des célèbres sandwichs au poisson servis par la pléiade de restaurants situés sous le pont de Galata, avant de gravir les 146 marches de la tour éponyme afin de profiter de la vue panoramique qu’elle offre sur la capitale des sultans. Mais d’où vient ce terme de « Galata », à la consonance si peu turque ?
Le nom de ces lieux symboliques d’Istanbul viendrait des Galates [1], qui occupent, de fait, une place particulière dans l’histoire de la Turquie et, plus spécifiquement, de l’Anatolie centrale. Parties du sud de la Gaule et arrivées en Asie mineure à la suite d’une vaste expédition militaire à travers l’Europe, de populeuses troupes celtes s’installeront en Anatolie centrale, et plus particulièrement d’Ancyre, actuelle Ankara. Progressivement hellénisés à partir de leur établissement dans la région, ces « Gaulois abâtardis » - selon les termes du consul romain Cnaeus Manlius Vulso - en tireront le nom de « Gallo-Grecs » et de « Galates » (du grec ancien « Galatia » [2], la Gaule).
Installés depuis le IIIème siècle avant JC en Anatolie centrale dans un territoire qui s’appellera alors la Galatie [3], les Galates garderont toujours une spécificité résolument gauloise, en dépit des vagues d’hellénisation, de romanisation et de christianisation dont ils feront l’objet au fil du temps : ainsi, au Vème siècle de notre ère, le moine Jérôme de Stridon (347-420), futur Saint Jérôme, rapportera que les Galates parlaient ni plus ni moins qu’un gaulois similaire à celui de Trévires, en Gaule Belgique, dans les actuels territoires de la Sarre allemande et du Luxembourg.
La spécificité galate ne résistera pas, toutefois, aux assauts de la christianisation et à l’arrivée des Turcs en Anatolie au XIème siècle, prémices de la fondation de la dynastie ottomane en 1299, dont la Galatie constituera l’une des principales régions d’implantation et de foisonnement. Rapidement christianisé puis islamisé, le peuple galate disparaîtra en se fondant graduellement dans les empires Byzantin et Ottoman au fil des siècles.
Le présent article entend ainsi présenter, en synthèse, l’histoire de ces Gaulois à la trajectoire historique atypique ; une approche chronologique sera donc privilégiée, en évoquant « la Grande Expédition » à l’origine de l’arrivée des Galates en Asie mineure, puis les ravages qu’ils y causeront durant le IIIème siècle avant JC ; leur passage sous domination romaine, suivi de leurs dernières années sous la chrétienté et l’islam, avant de terminer par une mise en lumière de la persistance très forte de l’identité gauloise tout au long de leur histoire pluriséculaire.
Au IIIème siècle avant Jésus-Christ, trois campagnes militaires celtiques majeures, menées à l’encontre des royaumes grecs de Thrace et de Macédoine, se produisent simultanément à partir de -279 : elles seront connues sous le nom de « Grande Expédition ». Plus de 65 000 hommes [4] prennent part à ces campagnes, dirigées par Brennus (à ne pas confondre avec son homonyme du IVème siècle avant JC, à l’origine du premier sac de Rome en -390) et Acichorius [5]. Les premières batailles s’avèrent victorieuses pour les Celtes : les Macédoniens sont défaits en peu de temps et leur roi, Ptolémée Kéraunos, est tué dans les combats. L’armée se scinde alors en deux : le détachement dirigé par Brennus fond sur la Thessalie et sur le sanctuaire de Delphes, où il est toutefois défait et où le chef celte trouve la mort. Le deuxième détachement, dirigé par les généraux Leonnorius et Lutarius, s’engouffre en Thrace.
Durant leur expédition, une nouvelle scission se produit alors : un groupe mené par Comontorios se dirige vers l’Hellespont (la mer Noire) et fonde le Royaume de Tylis en -277, face à Byzance. La future Constantinople sera forcée de leur verser un tribut conséquent - le « galatika » - durant plusieurs années avant qu’une offensive des Thraces, en -212, ne détruise le royaume et fasse disparaître cette petite enclave gauloise.
Le meneur du deuxième groupe, pourtant plus imposant que le premier avec ces 20 000 guerriers et 10 000 non-combattants [6] (familles, marchands, etc.), n’est pas connu ; toutefois, ayant ouï dire de leur fougue au combat, Nicomède 1er, roi de Bithynie - un royaume courant le long de l’actuel littoral turc le long de la mer Noire -, les recrute comme mercenaires et les positionne en Anatolie, aux marche méridionales de son royaume, où ils s’établissent de façon pérenne : la Galatie est née.
En -277 toutefois, les Galates décident de ne plus servir Nicomède 1er et relancent une campagne de raids et d’attaques de prédation à travers l’actuelle Turquie depuis leur fief anatolien : des villes comme Cyzicus (actuelle Erdek), Ilion (Hisarlik), Didyma (Didim), Priene (Güllübahçe), Thyatira (Akhisar), Laodicée (Eskihisar) par exemple sont mises à sac et un grand nombre d’autres forcées à leur verser un tribut, à l’instar de la ville portuaire d’Erythra (Sarpdere Limanı). La quasi-totalité de la côte égéenne, de la Troade (actuelle province de Çanakkale) jusqu’à la Carie (province de Muğla) est écumée par les Gaulois
Durant des années, les Galates continueront ainsi de mener des expéditions militaires à travers l’actuelle Turquie, pillant, détruisant et massacrant les populations et localités sur leur passage. Véritable terreur des Grecs d’Asie mineure, rarement défaits, les guerriers celtes seront considérés comme le fléau du IIIème siècle avant JC dans la région. Illustration de la crainte d’ampleur qu’incarnaient les guerriers galates, les rares souverains grecs étant parvenus à les défaire obtiendront l’épithète de « Soter », le « Sauveur » en grec ancien.
Il en sera ainsi pour le roi séleucide Antiochos Ier qui, vers -275 ou -274, obtiendra une victoire majeure contre les Galates lors de la bataille dite « des éléphants » : grâce à un usage inédit d’éléphants de guerre indiens, les Séleucides parviendront à semer la panique dans les rangs gaulois et à les mettre en déroute, sans combat véritable. Le roi séleucide le déplorera d’ailleurs, déclarant : « Ayons honte, Ô soldats, de devoir notre salut à seize éléphants. Si l’étrangeté de ce spectacle nouveau n’avait pas frappé les ennemis, que serions-nous devenus en leur présence ? » [7]. Afin de célébrer tout de même cette victoire majeure, Antiochos Ier ordonnera la réalisation d’un trophée sur lequel sera sculpté, entre autres choses, un guerrier galate foulé aux pieds par un éléphant de guerre indien ; cette œuvre a résisté à l’épreuve du temps et se trouve aujourd’hui exposée au Musée du Louvre [8].
La victoire séleucide n’empêchera pas, néanmoins, les Galates de reprendre rapidement leurs activités de pillage en Asie mineure les années suivantes, n’essuyant que de rares défaites et une faible résistance ; il faudra attendre -237, lors de bataille du Caïque, pour que le roi Attale Ier de Pergame ne parvienne à défaire les Gaulois en bataille rangée. Le retentissement de cette victoire sera là aussi considérable et Attale 1er en tirera une gloire qui lui vaudra également l’épithète de « Sauveur ».
Afin de célébrer cet événement et transformer sa victoire militaire en succès politique, il ordonnera la réalisation d’une série de sculptures devant être exposées en divers endroits du royaume : c’est ainsi qu’apparaîtront les statues guerrières du « Galate blessé », du « Suicide du Galate » ou encore du « Galate mourant », respectivement exposées aujourd’hui au musée archéologique de Naples, au Palazzo Altemps et au musée du Capitole à Rome, mais également celle du « Gaulois blessé de Délos », en exposition au musée du Louvre à Paris [9] (à noter, toutefois, que les sculptures conservées actuellement sont des copies romaines, et non les originales, qui n’ont jamais été retrouvées). La décision d’initier la construction du Grand autel de Pergame, considéré un temps comme l’une des merveilles du monde [10], aurait par ailleurs été prise, entre autres moments, à l’occasion de cette victoire sur les Galates [11].
Les Celtes ayant survécu à la bataille et aux massacres qui s’ensuivirent se regroupèrent dans un quadrilatère géographique relativement serré, formé par les villes de Tavium (actuelle Büyüknefes), Pessinonte (Ballıhisar), Ancyre (Ankara) et Gordion (Yassıhüyük). Trois tribus galates, agissant comme autant de royaumes, se distingueront alors : les Trocmes (qui vivront essentiellement à Ancyre et ses environs), les Tolistoboges (autour de Tavium, Petobruga et Eccobriga) et les Tectosages (Pessinonte, Gordion, Gorbeus et Ergobrotis).
Ces trois tribus se regrouperont sous l’appellation de « Communauté des Galates » (Koinon Galaton, en grec ancien) et établiront à leur tête une tétrarchie : l’un des trois chefs était ainsi juge, l’autre commandant et le troisième responsable politique. Flanqués d’un conseil composé de 300 membres de la noblesse galate, les tétrarques se réunissaient dans un sanctuaire nommé le « Drunemeton » afin de statuer sur les affaires du royaume. Si leur économie était assez primitive et reposait essentiellement sur les activités de prédation et le mercenariat, les fouilles archéologiques montrent toutefois que l’activité urbaine et culturelle des Galates s’avéraient foisonnantes [12] ; dans le cas de Gordion par exemple, la ville semble avoir connu un essor très notable durant l’ère Galate, y compris après sa destruction par les Romains en -189 [13].
Malgré l’ampleur de leur défaite face à Attale 1er, les Galates se réorganiseront, se redévelopperont et continueront de représenter une menace sécuritaire aux portes de Pergame, dont ils constitueront l’un des ennemis les plus acharnés.
Emile Bouvier
Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.
Notes
[1] Si la référence à la Galatie est communément admise, d’autres théories font valoir que ce nom pourrait, par exemple, venir du mot italien « calata » désignant un type particulier d’infrastructures portuaires, dans la mesure où le quartier de Pera, anciennement Galata, était auparavant une colonie génoise.
[2] D’autres historiens font valoir que « Galata » pourrait plutôt venir de « Galatea » qui, en grec ancien, signifie « à la peau laiteuse » ; selon eux, cette théorie serait viable dans la mesure où les habitants d’Asie mineure ont pu être surpris de découvrir ces Gaulois à la peau probablement bien plus pâle que la leur. D’autres font valoir que « Galatai » serait le mot celte utilisé pour désigner des guerriers tribaux et qu’il aurait été ensuite romanisé en « Galate ».
[3] Les Romains en feront d’ailleurs le nom d’une province dès l’an 25 avant JC.
[4] Venceslas Kruta, Les Celtes, Histoire et Dictionnaire, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2000, 1005 p. (ISBN 2-7028-6261-6), p. 493.
[5] Kruta, Venceslas. "La formation de l’Europe celtique : état de la question." Revista de Guimarães (1999) : 51-85.
[7] Reinach Salomon, Pottier Edmond. Fouilles dans la nécropole de Myrina. In : Bulletin de correspondance hellénique. Volume 9, 1885. pp. 485-493.
[8] https://art.rmngp.fr/en/library/artworks/guerrier-galate-foule-aux-pieds-par-un-elephant-de-guerre-indien_sculpture-technique_terre-cuite
[10] Martine Hélène Fourmont, « Merveilles du monde, Les sept », in Encyclopædia Universalis, 2004.
[11] Maurice Sartre, L’Anatolie hellénistique. De l’Égée au Caucase., Armand Colin, collection U, Paris, 2004 (2e édition).
[12] Voigt, Mary M. "The Violent Ways of Galatian Gordion." The Archaeology of Violence : Interdisciplinary Approaches (2013) : 203-31
[13] Parachaud, Kevin. "Le site de Gordion (Yassihöyük) et les présences galates : identités d’un site archéologique." (2016).
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