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Anne-Laure Dupont, Catherine Mayeur-Jaouen, Chantal Verdeil, Le Moyen-Orient par les textes, XIXe-XXIe siècle

Par Lisa Romeo
Publié le 07/11/2011 • modifié le 30/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

Anne-Laure Dupont est actuellement maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris IV-Sorbonne. Elle a publié un Atlas de l’islam dans le monde. Lieux, pratiques et idéologie (Edition Autrement, 2005) avec Guillaume Balavoine, ainsi qu’un ouvrage sur la vie de l’écrivain réformiste Gurgî Zaydân. Catherine Mayeur-Jaouen a d’abord enseigné à l’université Paris IV Sorbonne, avant de rejoindre l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Elle a publié dernièrement Pèlerinages d’Egypte. Histoire de la piété copte et musulmane, XVe-XXe siècles (Editions de l’EHESS, 2005). Chantal Verdeil est également maître de conférences en histoire du monde arabe contemporain à l’INALCO et chercheur au CERMOM. Elle a édité dernièrement La mission jésuite du Mont-Liban et de Syrie au XIXe siècle (Editions Les Indes savantes, 2011). C’est à travers leur longue expérience universitaire et l’enseignement du monde arabe contemporain que ces trois auteurs ont réuni ce corpus de 136 textes représentatifs de la riche histoire du Moyen-Orient. Sous l’expression de « Moyen-Orient », elles ont choisi d’englober les Etats de la péninsule arabique, le Liban, la Syrie, la Jordanie, l’Irak, Israël et les territoires palestiniens, l’Egypte ainsi que la Turquie et l’Iran.

L’ouvrage est découpé en neuf thématiques divisées en deux parties : la première se concentre sur les évolutions politiques qui se sont opérées au Moyen-Orient, de la fin du XVIIIème siècle à aujourd’hui. La seconde met quant à elle en avant les transformations économiques, sociales, culturelles et religieuses. Chaque document est accompagné d’une introduction évoquant son contexte précis, ainsi que d’une biographie succincte de l’auteur.

Le premier chapitre évoque la fin du XVIIIème siècle mais se concentre essentiellement sur le XIXème. Il est marqué par plusieurs tentatives de réforme de l’Empire ottoman, qui domine largement la région depuis près de quatre siècles. Qualifié d’ « homme malade de l’Europe », l’Empire est confronté à de multiples difficultés et doit surmonter l’ingérence grandissante des puissances européennes. Ce retard face à l’Occident est d’abord analysé en 1787 par Constantin-François de Chasseboeuf, dit Volney (1757-1820), lors d’un séjour dans les provinces ottomanes. Le baron de Boislecomte, diplomate français en mission en Orient, valorise les réformes modernisatrices entreprises en Egypte sous l’impulsion de Muhammad Ali au début du XIXè siècle. Toujours en Egypte, on retrouve deux réactions différentes face au creusement du canal de Suez par le Français Ferdinand de Lesseps : l’une enthousiaste, du français Henri de Bornier, et l’autre plus critique rédigée par un fonctionnaire égyptien d’origine arménienne dans les années 1890, bien après l’inauguration du canal en 1869 et l’occupation anglaise en 1882. On découvre, par ailleurs, les décrets de 1839 et de 1856 annonçant la mise en place des Tanzimat, des réformes élaborées dans différents secteurs, comme la justice, et affirmant l’égalité entre tous les sujets ottomans quelque soit leur confession. On apprend, en outre, l’enthousiasme suscité par la Révolution jeune-turque de 1908 qui rétablit la Constitution et déposera un an plus tard le sultan Abdülhamid II (qui régnait d’une main de fer depuis 1876 sur l’Empire), à travers l’article du Syrien Rashîd Ridâ (1865-1935) rédigé au lendemain du coup d’Etat. La politique turque, nationaliste et centralisatrice, finalement mise en place par le nouveau pouvoir, désenchante rapidement les réformistes arabes. Cette monté des tensions entre Arabes et Jeunes-Turcs est ici observée par le consul français M. Ottavi à la vieille de la Première Guerre mondiale. C’est d’ailleurs au début du XXe siècle que se forge la notion de « Moyen-Orient » en fonction des intérêts anglais, sous la plume du stratège britannique Alfred T. Mahan (1840-1914) puis popularisé peu après sous la plume de Chirol par le biais du journal le Times. Ces nouvelles définitions qui témoignent de l’intérêt croissant des Britanniques pour la région concluent alors ce premier chapitre.

Suivant une logique chronologique, le second chapitre évoque la période de la Première Guerre mondiale et sur le devenir de l’Empire ottoman, vaincu et démantelé. Le conflit est, par exemple, marqué par le génocide arménien de 1915. Ohannès Pacha Kouyoumdjian, gouverneur du Mont-Liban, rend compte de la situation des réfugiés alors qu’il est en route pour Istanbul. Le Britannique Thomas Edward Lawrence, dit Lawrence d’Arabie, relate quant à lui la Révolte arabe de 1916 contre les Turcs à laquelle il a participé. Dans son ouvrage Les sept piliers de la sagesse, dont un extrait est publié ici, il revient sur sa rencontre avec Faysal, fils du Chérif de La Mecque Hussein qui a proclamé la révolte.
Certains documents diplomatiques incontournables de la période sont par ailleurs publiés : la déclaration Balfour de 1917 dans laquelle le gouvernement fait savoir qu’il facilitera la formation d’un « Foyer national » juif en Palestine, ou encore la chartre qui instaure un mandat français sur la Syrie et sur le Liban en 1922 dans le cadre de la Société des Nations (SDN).

Un important chapitre traite ensuite l’entre-deux-guerres et se prolonge jusqu’à la création de l’Etat d’Israël en 1948, années durant lesquelles les nations se construisent peu à peu puis obtiennent leur indépendance. A l’image des paragraphes consacrés aux politiques modernisatrices turque et iranienne des années 1920-1930, l’évolution politique de chaque pays est minutieusement décrite. En outre, la question de Palestine prend une importance considérable et suscite l’indignation du nationaliste Ihsan al-Djabri qui accuse la Grande-Bretagne, puissance mandataire en Palestine, d’être responsable de l’arrivée croissante de Juifs dans un article de la revue La Nation arabe publiée à Genève où se trouve le siège de la SDN. La proclamation de l’Etat d’Israël le 14 mai 1948 est également reprise dans ce chapitre et marque un tournant dans l’histoire de la région.

L’histoire politique de 1948 à aujourd’hui fait l’objet d’un quatrième chapitre. Une large partie est consacré à Gamal Abdel Nasser (1918-1970), président égyptien et figure emblématique des années 1950-1960 dans le monde arabe. On y trouve un extrait de son ouvrage La Philosophie de la Révolution dans lequel il expose sa théorie des « trois cercles » un an après la prise du pouvoir par le groupe des Officiers libres qu’il a fondé en 1945. Son fameux discours du 26 juillet 1956 dans lequel il annonce fièrement la nationalisation de la Compagnie universelle du canal de Suez fait également partie du corpus choisi. Par ailleurs, le l’homme politique libanais Karim Mroué se souvient dans ses Mémoires, rédigées en 2002, du foisonnement intellectuel et politique qui régnait dans la capitale libanaise dans les années 1950-1960. L’ouvrage met en lumière la retranscription du discours du Président égyptien Anouar al-Sadate de 1977 à l’Assemblée israélienne (la Knesset) peu avant de signer un accord de paix avec l’Etat hébreu, isolant son pays de la scène régionale, tout comme la chartre de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) de 1964 et sa révision quatre ans plus tard, ainsi que celle du Hamas de 1988. En Iran, la révolution est en marche. D’où les extraits choisis de la nouvelle Constitution de la République islamique d’Iran de 1979, ainsi qu’un entretien avec une jeune militante khomeyniste de 1980. La même année, le 17 septembre, Saddam Hussein, président de l’Irak (1979-2003), dénonce devant l’Assemblée nationale les accords d’Alger de 1975 qui mettent fin aux disputes territoriales entre l’Iran et l’Irak. La guerre sera déclarée cinq jours après. Le 23 septembre 2003, le président américain Georges W. Bush justifie l’intervention militaire de la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis devant l’ONU, sans l’accord de cette dernière. Enfin, depuis le début de l’année 2011 et la chute de Ben Ali en Tunisie et de Moubarak en Egypte, le monde arabe est parcouru par un vent de liberté et de révolte. Un article du journal français Le Monde donne le point de vue de plusieurs Egyptiens, d’âges et de classes sociales divers, peu de temps avec la chute du président Moubarak.

Après s’être remémorés les principaux bouleversements politiques, Anne-Laure Dupont, Chantal Verdeil et Catherine Mayeur-Jaouen proposent de s’intéresser à l’évolution des expressions de l’islam. La vision de l’islam dans les sociétés du Moyen-Orient est analysée à travers les écrits du réformateur égyptien Muhammad ‘Abduh (1849-1905), des impressions de l’institution califal de ‘Abd al-Rahmân al-Kawâkibî en 1902, de la profession de foi des Frères musulmans fondés en 1928 par Hasan al-Bannâ, ou encore (plus récemment) d’Al-Qaida.

Les sociétés du Moyen-Orient ont également connu une spectaculaire transformation démographique et économique tout au long du XXe siècle. Des récits reviennent sur les transformations des villes de Téhéran, Istanbul, Tripoli au Liban, Abu Dhabi et Amman.

Ces mutations de la vie économique et urbaine sont accompagnées par d’importants changements dans les modes de vie. L’écrivain arabe Abd al-Rahmân Munif (1933-2004), par exemple, décrit la vie des habitants de la ville de Amman dans les années 1940 où la jeune génération semble vouloir se détourner des costumes traditionnels pour adopter une mode plus occidentale. Plusieurs extraits rapportent également les importantes évolutions de la condition de la femme ainsi que le développement de l’enseignement et des médias dans la région.

Le huitième chapitre éclaire sur la place des juifs et des chrétiens au Moyen-Orient. Sami Zubeida décrit, par exemple, sa jeunesse en tant que juif irakien dans les années 1940 avant que la création d’Israël en 1948, qui engendre le départ précipité des diasporas juives des environs. Le journaliste musulman Ibrâhîm Sa’da reprend l’article de Sharîf al-Shubâshî dans le journal Al-Akhbâr en février 2010 pour dénoncer la montée des tensions et la multiplication des incidents confessionnels entres coptes et musulmans.

L’ouvrage s’achève par un corpus de textes décrivant des sociétés arabes dans des contextes de guerre : guerre du Liban, témoignages de réfugiées palestiniennes, guerre Iran-Irak vu par Janane Jassim Hillawi, écrivain irakien, ou par le romancier iranien Mortezâ Kasâlân.
En présentant l’histoire du Moyen-Orient à travers les récits de ceux qui l’ont vécue, Anne-Laure Dupont, Catherine Mayeur-Jaouen, Chantal Verdeil ont donc choisi une façon originale de présenter ses évolutions. Cet ouvrage publié chez Armand Colin se veut une aide aux étudiants et enseignants travaillant sur le monde arabe, aussi bien qu’un outil destiné à tous les curieux qui souhaitent découvrir ou redécouvrir la riche Histoire passée des différentes sociétés de cette contrée.

Anne-Laure Dupont, Catherine Mayeur-Jaouen, Chantal Verdeil, Le Moyen-Orient par les textes, XIXe-XXe siècle, Paris, Armand Colin, 2011.

Publié le 07/11/2011


Lisa Romeo est titulaire d’un Master 2 de l’université Paris IV-Sorbonne. Elle travaille sur la politique arabe française en 1956 vue par les pays arabes. Elle a vécu aux Emirats Arabes Unis.


 


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