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Compte rendu de l’ouvrage « The Greek-Turkish conflict in the Aegean : Imagined Ennemies », de Alexis Heraclides. Les mythes nationaux à l’épreuve de l’Histoire (3/3)

Par Louise Martin
Publié le 17/05/2021 • modifié le 17/05/2021 • Durée de lecture : 14 minutes

Lire les parties 1 et 2

I. La détente

Il faut attendre l’année 1999 pour qu’une détente s’installe. Cette amélioration est plutôt soudaine et sans réels signes avant-coureurs. Pendant les années qui précèdent, la Grèce et la Turquie connaissent un certain nombre de crises politiques et diplomatiques importantes. Parmi elles, la crise d’Öcalan est la plus marquante : dans les années 1990, les services secrets turcs découvrent que le gouvernement grec a insidieusement apporté son soutien au chef du PKK Abdullah Öcalan, sous mandat d’arrêt de la Turquie (ndlr : le chef du PKK est arrêté par les Turcs alors qu’il sortait de l’ambassade de Grèce à Nairobi. Plusieurs ministres ont participé à sa tentative d’évasion, notamment en lui offrant l’asile et en lui fournissant un passeport grec). Cet épisode entraine la démission immédiate des ministres concernés afin d’éviter au mieux la crise diplomatique. Tout au long de la décennie, la Grèce et la Turquie s’affrontent également autour des questions européennes. La Grèce continue de poser son veto contre le dépôt de candidature de la Turquie. La Turquie de son côté condamne l’entrée de Chypre dans l’Union européenne, considérant qu’il s’agit d’une tentative détournée pour forcer une réunification des deux territoires.

En août 1999, un important tremblement terre dévaste la région d’Izmir en Turquie. 300 000 personnes se retrouvent sans abris. Face à cette catastrophe humanitaire, la Grèce est le premier pays à appeler à une mobilisation internationale et à contacter le Premier ministre turc. Les initiatives grecques citoyennes, du gouvernement aux ONG sont nombreuses. Moins d’un mois plus tard, le 7 septembre, Athènes et sa périphérie sont à leur tour touchées par un tremblement de terre. Les autorités et la population turque rendent immédiatement la pareille. Une théorie populaire et quelque peu romantique considère que cet événement, appelé la « earthquake diplomacy » serait à l’origine du rapprochement entre la Grèce et la Turquie à la fin du XX siècle. Pour Alexis Heraclides, si cet esprit de solidarité a bien été un catalyseur, il n’est pas la cause première de ce changement de paradigme.

Selon l’auteur en effet, l’événement déclencheur est la nouvelle crise qui éclate au Kosovo en 1998 et qui fait craindre à la Turquie comme à la Grèce une déstabilisation générale dans la région des Balkans. (Ndlr : la guerre du Kosovo oppose les séparatistes albanais et les forces serbes. Ancien territoire de Yougoslavie, il devient en 1974 une province autonome de la Serbie. Le Kosovo est finalement reconnu comme un pays indépendant en 2008 par les Etats-Unis et un certain nombre de pays européens, notamment la France).
En mai 1999, Cem envoie une lettre à Papandreou pour lui proposer un accord de réconciliation à travers une coopération dans la lutte contre le terrorisme dans la région. Indirectement, Cem demande à son homologue de s’allier à lui contre le PKK et ainsi de cesser définitivement ses implications dans la gestion de la minorité kurde par la Turquie. Ce nouveau départ avec la Grèce est avant tout un moyen d’améliorer l’image de son pays à l’international et de limiter les dangers d’une crise en mer Égée. In fine, cette politique de la main tendue est aussi une façon d’exercer une pression indirecte sur le gouvernement grec afin qu’il retire son veto contre la candidature de la Turquie à l’Union européenne.

Les deux ministres se rencontrent à New York et signent un certain nombre d’accords bilatéraux sur des problématiques secondaires qui pourraient participer à améliorer leurs échanges (tourisme, crime organisé, coopération économique, climat, sciences et technologies…). En tout, 17 accords sont signés. La Grèce prend finalement la décision d’entrer dans ce tout nouveau cercle vertueux : le 10 décembre 1999 au sommet européen d’Helsinki, elle accepte de retirer définitivement son veto. En échange, elle demande à la Turquie ce qu’elle lui refuse depuis des années : un arbitrage du conflit de la mer Égée devant la Cour internationale de Justice et l’entrée de la Chypre du Sud au sein de l’Union européenne.

Pour la Turquie, cette évolution de la situation a finalement un gout doux-amer. Si elle est à présent État candidat, il lui reste un long chemin à parcourir avant de pouvoir réellement prétendre à entrer dans l’UE. Le respect des accords de Copenhague (ndlr : institutions démocratiques, Etat de droit, respect des droits humains et des droits des minorités…) est une condition sine qua non à l’acceptation d’un pays dans le groupe européen et la Turquie en est encore loin. Pour l’auteur, cet objectif est presque inatteignable et les concessions qu’elle est contrainte à faire en échange peuvent être à terme en sa défaveur.

Pour Alexis Heraclides, ce dégel soudain de 1999 peut s’expliquer à trois niveaux d’analyse. Au niveau externe, le facteur principal est l’Union européenne. Si la vocation de la Turquie à intégrer l’UE était sincère, il était peu concevable que cela puisse se faire sans une nette amélioration de ses relations avec la Grèce. Quant à la Grèce, sa campagne pour faire entrer Chypre dans l’UE aurait également semblé illogique sans l’abandon de sa posture inflexible vis-à-vis de la Turquie. D’une manière plus générale, la politique étrangère de la Grèce a évolué et s’est adoucie depuis son entrée dans l’Union européenne. Le second facteur externe est la pression exercée sur les deux parties par l’administration Clinton qui y a vu l’opportunité de retrouver une OTAN unie et de s’assurer une Turquie pro-occidentale.
Au niveau interne, la Grèce voit dans l’annulation de son veto la carotte idéale pour encourager la Turquie à adopter une politique étrangère plus conciliante en mer Égée. En européanisant la Turquie, elle participe aussi à affaiblir l’influence toujours très forte et très anti-grecque des militaires. En Turquie, Cem est une figure emblématique. Il fait émerger l’idée qu’un pivot vers l’Europe et une entrée dans l’Union européenne serait le moyen le plus efficace de protéger le sécularisme d’État et de se prémunir contre l’islamisme politique qui émerge. (Ndlr : le parti de la vertu, qui est un parti politique islamique, obtient 15% des voix aux élections législatives de 1999. Il est interdit en 2001 pour violation de la constitution laïque du pays. Son hériter est le parti du président Erdogan, l’AKP). En 1999, la capture d’Öcalan, au cours de laquelle la Grèce collabore, achève de consolider la détente.
Au niveau de la société civile enfin, des évolutions de mentalité émergent. Certains groupes de citoyens mettent en avant la nécessité de dépasser les animosités traditionnelles. Ces groupes sont plus particulièrement actifs en Grèce et sont constitués d’anciennes figures politiques et diplomatiques comme des ambassadeurs, des académiciens et des journalistes. En Turquie, un certain nombre d’articles par des éditorialistes reconnus critiquent ouvertement le regard négatif et archaïque de la Turquie à l’égard de tensions anciennes comme Chypre et la question kurde. Un grand nombre d’industriels et de géants économiques prennent la tête de ces mouvements.

Les discussions entre la Grèce et la Turquie sur le conflit en mer Égée reprennent après les élections turques de 2002 (ndlr : Abdullah Gül du parti AKP est élu Premier ministre mais est remplacé quelques mois plus tard en mars 2003 par Receip Erdogan) jusqu’en février 2004. Au printemps 2003, les deux partis semblent proches de l’accord mais le pacte n’est pas conclu immédiatement : le Premier ministre grec Simitris tente de reculer la signature jusqu’aux élections grecques de février 2004. Il est presque évident pour l’auteur que sans le changement de gouvernement en Grèce, la Turquie d’Erdogan et la Grèce de Simitris auraient conclu ce pacte historique si longtemps attendu.

En février 2004, le parti PASOK perd les élections et Costas Karamanlis du parti de la Nouvelle Démocratie (ndlr : parti politique grec conservateur) devient Premier ministre. Karamanlis n’est pas opposé à de bonnes relations avec la Turquie et reste un soutien de son entrée dans l’UE. Cependant, son ministre des Affaires étrangères s’oppose à un accord avec la Turquie en mer Égée. Assez ironiquement, il utilise les mêmes arguments prônés par la Turquie pendant des années à l’encontre de la Cour de Justice. Il est pour lui inconcevable qu’un parti tiers décide de ce qui relève du principe de souveraineté. Face à cette décision, la Turquie décide de reprendre ses activités en mer Égée.

En interne, la Turquie est en pleine crise politique : le CHP (Parti républicain du peuple) et l’armée s’opposent à l’AKP au pouvoir, perçu comme une menace aux principes kémalistes au fondement de la création de la République de Turquie (ndlr : les trois grands piliers du kémalisme sont le républicanisme, la laïcité et le nationalisme). En 2007, Abdullah Gül devient président de la République. Son parti et le Parti d’Action Nationaliste (MHP) sont accusés de vouloir réintroduire la loi islamique (Sharia). La question kurde refait également surface. Rapidement, les liens entre l’UE et la Turquie se tendent et alors que les négociations formelles ont officiellement commencé en octobre 2005, l’idée d’une entrée de la Turquie au sein de l’Union est rapidement abandonnée en faveur d’un partenariat privilégié.

Jusqu’à la publication de cet ouvrage en 2010, les relations entre la Turquie et la Grèce sont restées cordiales : la politique étrangère de la Turquie à l’encontre de ses voisins s’est pacifiée (notamment à l’encontre de l’Arménie et de la Syrie). En interne, le Premier ministre Erdogan a engagé un dialogue avec le PKK et son chef Öcalan, emprisonné à perpétuité. L’administration Obama qui arrive en 2008, encourage la Turquie dans cette voie : les Etats-Unis voient dans la Turquie une force majeure stabilisatrice et laïque dans une région volatile et principalement religieuse. Avec le retour du parti PASOK en Grèce, il presse les deux parties à reprendre les négociations concernant le conflit en mer Égée.

Avant la détente de 1999, les échanges et les autres formes de coopération sont particulièrement limités pour des États voisins. En 1988, le volume d’échange n’excède pas les 108 millions de dollars ce qui est plus généralement la situation de deux pays séparés par des milliers de kilomètres. Au début de la détente en 1999, le volume d’échange augmente aux alentours de 695 millions de dollars. En 2008, il est à 3,6 milliards. Les investissements directs à l’étranger de l’un vers l’autre sont également un indicateur important car ils révèlent la confiance des investisseurs dans les projections économiques du pays du voisin, mais aussi à l’égard de ses institutions et de sa culture légale et politique. Dans la première décennie des années 2000, plus de 80 entreprises grecques placent des IDE en Turquie. Deux autres facteurs ont particulièrement été florissants ces dernières années : le tourisme et l’énergie. Entre 1999 et 2010, le tourisme entre les deux pays a été multiplié par 5, principalement de la Grèce à la Turquie. L’énergie est quant à elle un secteur en plein essor mais encore trop récent pour en dresser un bilan.

Cette coopération économique a pu participer à améliorer les relations entre les deux pays. Cependant, elle n’a pu être en aucun cas un poids suffisant pour être l’investigatrice de ce changement. La Grèce notamment, reste fébrile dans le développement des relations entre les îles de l’Est de la mer Égée et la Turquie : elle craint que des échanges économiques trop évidents alimentent la théorie que ces îles sont géo-morphologiquement le prolongement de l’Anatolie. Par exemple, la Turquie a autorisé la Grèce à exporter l’électricité à ses îles via la côte littorale turque, beaucoup plus proche. La Grèce n’a jamais accepté cette proposition.

II. Adresser les mythes et les perceptions mutuelles

La dimension objective

Le conflit de la mer Égée est complexe car il implique des questions fondamentales qui touchent à la souveraineté nationale, à la liberté de circulation dans la mer et dans les airs et à la sécurité nationale. Pour autant, la gravité de ces questions n’est pas pour l’auteur ce qui a réellement empêché la Turquie et la Grèce de trouver un accord depuis 1973. C’est en fait la dimension subjective avec l’absence de confiance mutuelle qui a créé une barrière infranchissable. Tout au long de l’Histoire, les deux parties se sont absolument convaincues de leur bonne foi et de l’erreur de leurs adversaires. Cet obstacle a été chaque fois accentué par la pression de l’opinion publique qui a pesé sur les décisions des dirigeants en décourageant ceux favorables à une issue négociée.

Alors, que faut-il faire ? Selon l’auteur, la première option est de prendre le taureau par les cornes et de finaliser un accord. Pour cela, il faudrait dans les deux pays, un gouvernement fort, modéré, convaincu et prêt à prendre les risques nécessaires. Malgré l’inflexibilité apparente de la position de l’un et de l’autre, il existe bien des points de convergence, comme cela a été vu entre 1978 et 1981 puis entre 2002 et 2004. Une négociation ouverte et sincère pourrait mener à un compromis acceptable pour les deux parties.
La seconde option serait de maintenir ce statu quo en se concentrant sur le développement des politiques de coopération dans les secteurs annexes. Cette option insinue qu’aucun accord ne pourra être trouvé entre les deux pays et que le conflit en mer Égée n’est que la partie immergée de l’iceberg du problème. Dans ce cas-là, « aucune solution pourrait être une solution ».

La dimension subjective : adresser les peurs

Pour que des solutions soient acceptées, plausibles et durables, il est nécessaire selon l’auteur d’adresser préalablement les peurs mutuelles qui persistent. Même après les tremblements de terre de 1999, plus de 70% des deux populations voyaient l’autre comme son ennemi et comme une menace directe. En 2009 en Grèce, plus de 80% de la population est toujours opposée à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Ainsi, si un accord n’a jamais été conclu, c’est aussi parce qu’il existe des dogmes plus profonds et plus difficiles à déconstruire. L’Histoire et les mythes qui en découlent ont construit les deux nations à travers les traumatismes perpétrés par l’autre. En Grèce, la haine de la Turquie et l’amour de la Grèce vont ensemble, comme deux faces d’une même pièce. A chaque fois qu’un Grec critique la Turquie, il manifeste du même coup à ses yeux et aux yeux des autres son patriotisme et sa dévotion à son pays. Hercule Millas, un pionnier de la théorie de l’identité comme principale problématique dans la rivalité gréco-turque explique que du fait de raisons historiques, chaque action est interprétée par l’autre comme un défi pour sa propre identité. Représenter ‘l’autre’ comme un ennemi violent, rusé et sans scrupule permet d’étayer et de renforcer l’identité nationale et l’estime de soi.

Selon l’auteur, si la Grèce est aujourd’hui plus considérée comme une nuisance que comme une menace pour la Turquie, une certaine partie d’entre elle persiste à craindre le dogme de la « Grande Idée » qui viserait à éliminer une fois pour toute la Turquie de la mer Égée. Le présent turc est toujours empreint de cette crainte de démembrement de son territoire, comme ce fut le cas avec le traité de Sèvres en 1920. Nombreux sont ceux qui restent persuadés qu’ils n’ont pas d’alliés dans le monde et que leur pays est « l’autre détesté » de l’Europe.
La Grèce quant à elle craint la généralisation de la pensée néo-ottomane qui voudrait récupérer les îles grecques de l’Est.

Ainsi, pour que la Turquie et la Grèce puissent réellement entrer dans un processus de rapprochement, il faudrait d’abord démythifier l’image de l’autre. C’est notamment ce qu’il s’est passé avec le tremblement de terre de 1999 : la télévision a placé les deux peuples face à face, démystifiant du même coup l’image menaçante de l’autre. Pour la première fois, les deux populations ont partagé leur souffrance et leur humanité et ont pris conscience de ce qu’ils pouvaient aussi avoir en commun. Cette image plus moderne et plus juste doit être relayée dans les livres de primaire et de secondaire. Cela pourrait mener à un processus de familiarisation et de réappréciation de l’autre.
Pour calmer les esprits, selon Alexis Heraclides, chacun doit donner à l’autre des preuves de bonne foi et de non-agression. Tout d’abord en affirmant que la mer Égée est une mer commune aux deux pays. Ensuite en assurant à l’autre sa liberté de circulation dans la mer et dans les airs de la région. Enfin en s’engageant à ce que toute modification ou extension de territoire se fasse autour d’un consentement mutuel et en respectant un découpage juste et équitable.

Identité et narratifs nationaux

Alors, les Turcs et les Grecs sont-ils destinés à être amis ou ennemis ? Peut-être que la réponse la plus réaliste serait qu’ils ne soient ni l’un ni l’autre. L’objectif n’est pas de faire des Grecs et des Turcs les meilleurs amis mais de les pousser à se dire, selon l’auteur : « Je ne les aime pas, je ne leur fais pas entièrement confiance, je n’aime pas certains aspects de leurs cultures et de leurs valeurs mais je comprends que comme moi, ils sont issus d’une Histoire spécifique qui les pousse à être qui ils sont aujourd’hui ». Il est vrai que dans un État, l’antagonisme perpétuel est fonctionnel : la vision d’une menace externe et commune à tout un peuple est la meilleure recette de cohésion interne. Si l’ennemi disparait, chacun pourrait se retrouver face à ses propres problématiques et contradictions nationales. Les mots du poète grec Constantine Cavafy résument bien la situation « et maintenant, qu’allons-nous devenir sans ces étrangers et ces barbares ? Ils étaient pourtant une solution bien facile ».

Le cas de la Grèce et de la Turquie est spécifique : c’est le seul cas dans l’Histoire où deux nations se sont créées en opposition directe l’une de l’autre. Cela donne une idée de la ténacité de leurs rivalités. Dans leurs guerres d’indépendance respectives tout comme dans les interventions de l’un dans le territoire de l’autre, l’Histoire n’a retenu que les pillages et les milliers de réfugiés. De telles souffrances ont galvanisé les peuples. Encore aujourd’hui, pour l’auteur, les Grecs vivent quotidiennement dans leur passé imaginé, figés dans les traces de leurs ancêtres antiques glorieux. Cela revient souvent à nier l’évolution de l’Histoire et les nombreux changements qui ont eu lieu depuis lors.

L’espace et l’ancrage dans un territoire est un invariable du nationalisme qui est en quête du « chez soi ». Cela implique la construction d’un espace social et d’un territoire national basé sur un environnement physique et géographique. En Grèce, le territoire est à la base même de la « Grande Idée » qui consistait à retrouver la terre de leurs ancêtres en Asie Mineure, jusqu’à la reconquête de Constantinople. Ce n’est pas un hasard si encore aujourd’hui en Grèce, rares sont ceux qui ont adopté le nouveau nom de la ville : Istanbul. En renonçant à son retour en Asie Mineure dans les années 1920, la communauté grecque se rabat sur un nouvel espace qui devient alors central dans leurs représentations : la mer Égée. Elle est dès lors considérée comme l’épicentre de la civilisation grecque, se servant des nombreuses fouilles archéologiques pour rattacher ces îles à la période hellénistique. Même la simple mention que la mer Égée est également une mer turque - puisqu’elle en est également un État littoral - est vu comme une provocation par la majorité de la population.

Conclusion

Plus de 10 ans après la parution de ce livre, les relations entre la Grèce et la Turquie se sont de nouveau détériorées : crise des réfugiés, prospection d’hydrocarbures en mer Égée, transformation de Saint-Sophie en mosquée, discrimination des minorités musulmanes en Grèce et orthodoxe en Turquie, les provocations entre Ankara et Athènes se sont multipliées. Depuis le changement de cap du président Erdogan en 2016 puis le retour au pouvoir des conservateurs de Kyriakos Mitsotakis en juillet 2019, les deux pays accumulent les accrochages et ne cachent plus leurs divergences [1]. Le conflit de la mer Égée connait un regain de tensions depuis qu’un navire sismique turc a entamé des recherches d’hydrocarbures dans la zone maritime grecque en août 2020. Athènes accuse également Ankara d’avoir effectué plus de 400 vols illégaux au-dessus du sol grec [2]. En réaction à la multiplication de ces démonstrations de force, la Grèce a signé un contrat d’achat de 18 Rafales à la France, ce qui n’a pas apaisé la situation.

Ce regain de tensions s’est répercuté sur les relations entre la Turquie et l’Union européenne et plus particulièrement avec la France qui a souhaité accroitre le soutien militaire de la Grèce en mer Égée. Depuis l’annonce par l’UE de sanctions contre la Turquie en décembre 2020, le président Erdogan, également affaibli par le covid-19 et la crise économique en interne, a finalement initié un apaisement. Le 25 janvier 2021 à Istanbul, les pourparlers ont repris entre les deux pays après quatre ans d’interruption pour une nouvelle fois tenter de réduire leurs différends en Méditerranée Orientale, sans que les deux parties ne réussissent à se mettre d’accord sur la liste des sujets à aborder.

Publié le 17/05/2021


Louise Martin diplômée de Sciences Po. C’est au cours de son cursus et plus particulièrement de son année de césure qu’elle se passionne pour le Moyen-Orient et ses problématiques. En master, elle rédige son mémoire de fin d’études autour de la résolution des conflits kurdes puis effectue son stage de fin d’études comme analyste Moyen-Orient au Ministère des Armées. 


 


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