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Compte rendu de la Rencontre égypto-européenne sur la protection du patrimoine et la lutte contre le trafic illicite des biens culturels, Institut français d’Égypte, 8 mars 2016

Par Mathilde Rouxel
Publié le 14/03/2016 • modifié le 03/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

The Cairo Museum building at Tahrir Square. In front of the building is a Sphinx sculpture.
Natalia Seliverstova / Sputnik / AFP

Comme l’explique en introduction l’ambassadeur de France en Égypte André Parent, il est important de renforcer la coopération internationale afin de s’opposer efficacement aux réseaux criminels bien organisés qui permettent la circulation d’œuvres d’art inestimables sur un marché difficilement contrôlable. Paolo Sabbatini, directeur de l’Institut culturel au Caire, est également venu présenter le rôle de l’Italie dans cette lutte, en rappelant que l’Italie, musée à ciel ouvert, se trouve amenée à faire face en premier plan au trafic d’œuvres d’art et qu’elle a été la première à mettre en place une unité spéciale de carabinieri, police spécialisée dans la recherche d’œuvres d’art. Premières forces de police de ce genre dans le monde, elles comportent quatre sections, liées aux différentes périodes de l’Histoire de l’art susceptibles de faire l’objet de trafic, sur des marchés différents. Il a également rappelé qu’il ne s’agit pas seulement de contrôler le circuit des œuvres volées mais aussi de faire face à la production de faux et à sa circulation sur les marchés. Pour clôturer cette introduction, le directeur du musée du Caire, Khaled El Enany, appuie l’idée que cette lutte est urgente, particulièrement en Égypte, qui montre récemment sa fermeté face à ce problème. La relance des grands chantiers (musée des civilisations, grand musée égyptien) marque en effet la volonté du pays de tendre la main aux institutions du monde entier pour valoriser le patrimoine. Il a enfin remercié les polices du monde entier, qui se sont mobilisées pour la récupération des œuvres volées en 2011 au musée égyptien de la place Tahrir pendant les révoltes contre Moubarak : la majorité de celles-ci a été récupérée.

Cadre juridique

Le premier volet de cette journée s’intéresse au cadre juridique de la lutte contre le trafic d’œuvre d’art. Chiara Dezzi Bardeschi (UNESCO, Égypte) est intervenue sur l’implication de l’UNESCO dans la prévention et la lutte contre le trafic illicite d’œuvres d’art dans le cadre de la convention 1970. Elle a ainsi rappelé que l’UNESCO travaille avec les musées du monde entier dans le cadre de plusieurs conventions, depuis 1952 (convention de la Hague, qui cherche à protéger les aires de conflits). La convention de 1970 est particulièrement importante et est un outil avec lequel l’organisme travaille encore majoritairement. Cette convention est destinée à faciliter le rapatriement des œuvres dans leur pays d’origine après leur saisissement sur un marché illicite, par exemple. Cette convention, réunissant 131 pays, a été ratifiée par l’Égypte en 1973. Le travail, avec les musées (censés inventorier leurs propriétés) et avec la police, est fondamental dans le cadre de cette convention. Face aux désastres que l’on connait en Syrie, en Irak ou en Libye, Chiara Dezzi Bardeschi s’est par ailleurs désolée du fait que de nombreux pays arabes n’ont pas encore ratifié cette convention, compliquant ainsi la tâche de protection du patrimoine de l’UNESCO.

Ali Ahmad, directeur général du département des biens culturels saisis au ministère égyptien des Antiquités, est également intervenu sur le rapatriement des biens culturels, particulièrement dans le cadre de l’expérience égyptienne. Il est ainsi revenu sur les biens volés en 2011, et les excavations illégales qui se multiplient dans le pays qui voit ses sols archéologiques dépouillés de leurs œuvres. Il explique que ces œuvres traversent aisément les frontières, cachées dans des cargaisons de légumes ou de charbon – en 2015, plus de 300 objets ont été envoyés à l’étranger dans des chargements de charbon par bateau depuis Newéba. Il s’agit ainsi, d’un point de vue juridique, de trouver le moyen de faire face à ces mafias qui organisent les pillages, ou du moins de renforcer les moyens mis en place pour retrouver les objets volés. Il insiste alors particulièrement sur l’importance de l’inventaire des œuvres, afin de justifier leur rapatriement depuis l’étranger en respect à la convention internationale de 1970 – car le plus difficile reste toujours de convaincre les autorités étrangères que la pièce a bien été volée en Égypte. Mais avant la réparation, il est important d’assurer la prévention : Ali Ahmad en a ainsi appelé à une meilleure protection des sites par les services de sécurité et les autorités locales.

Études de cas

La deuxième partie de cette journée évoque quelques études de cas. Harco Willems, archéologue à l’université catholique de Leuven (Belgique), est venu présenter les menaces qui pèsent sur le patrimoine de Deir el-Bersha, soumis au pillage et au sabotage du site en raison de la construction d’infrastructures illégales dans le secteur. Il évoque les tombes de Djehentihotep ou du gouverneur Ahanakht I, récemment vandalisées et questionne la présence de grosses mais aussi de plus petites infrastructures qui abîment et dégradent le paysage.

Hussein Bassir, directeur général du site des pyramides de Giza, a à sa suite posé la question de la sécurisation du plateau de Giza, à partir de l’exposition d’un projet lancé en 2009 et repris en janvier 2016. Il s’agit d’un vaste programme de nettoyage et de sécurisation du site de Giza, interrompu au moment de la révolution et jusqu’à récemment, mais qui entre dans le processus général de revalorisation du patrimoine égyptien. La construction de nouvelles infrastructures (parkings en périphéries, nouvelles entrées visiteurs pour le site) a été conçue pour limiter la dégradation du site liée à la pollution.

Sur cette notion de patrimoine en danger, la communication de Galila el-Kadi, directrice du département d’architecture de l’Université française d’Égypte, sur les vols et les spéculations dans le Caire islamique, se montre tout à fait alarmante. Le quartier du Caire islamique a été classé patrimoine de l’Humanité en 1999. Le dérèglement politique qu’a connu la société égyptienne au moment de la Révolution a provoqué la main mise des promoteurs immobiliers sur la ville, qui a vu se construire des immeubles illégaux à la chaîne, parfois accolés aux monuments historiques, dépassant les hauteurs permises ; dans le voisinage des mosquées médiévales se sont ainsi élevés des quartiers informels défigurant le paysage urbain. La Cité des morts n’est pas même épargnée : la destruction de constructions modestes, mais qui faisaient le caractère historique et patrimonial classé du quartier, se voient détruites au profit de constructions sauvages. Galila el-Kadi évoque également le pillage dont les monuments, dépouillés de leurs décorations (en cuivre, nacre, ivoire), font l’objet. De nombreuses pétitions ont été lancées pour sauvegarder ce patrimoine ; une plainte se vit signée par quelque trois cent intellectuels, pour le gel des destructions en 2014 et 2015 et la coupe de l’alimentation en eau et électricité de ces constructions illégales. À long terme, ils avaient pour objectif l’amélioration des conditions économiques et sociales de l’ensemble du Caire historique. Malgré cette volonté d’éveiller les consciences, leur appel n’eut aucun écho ; fin février 2016, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a annoncé une décision ministérielle de tolérer toutes les constructions frauduleuses construites après la Révolution en échange d’une amende. Pour Galila el-Kadi, cette décision signe l’arrêt de mort de la vieille ville et son déclassement probable de la liste du patrimoine de l’Humanité.

Outils informatiques

Yasmine El-Shazly, assistante du ministre des Antiquité pour les musées (Égypte), est ensuite intervenue sur la documentation numérique des collections égyptiennes. La base de donnée du musée égyptien (RCMDD : Registration, Collection, Managment and Documentation Department) liste aujourd’hui 165 784 objets, et fait l’objet d’un nouveau travail de recollement depuis août 2015, et de nouvelles mesures (pour le listage, le traçage des objets et la coordination de leur mouvement au moment de leur exposition à l’étranger) ont été prises pour faciliter et protéger les démarches. Elle est revenue sur les reproches qui leur ont été faits au moment du constat de pillage du musée du Caire. Le rapport listant les objets disparus fut en effet très long à établir ; les restrictions relatives à l’accès au musée étaient très sévères, et la base de données n’avait alors pas pu être mise à leur disposition. Des objets, fragmentés dans tout l’espace du musée, devaient être reconstitués pour établir une liste exhaustive des objets disparus. Suite à ce long travail a pu être établie une liste rouge des objets prochainement en circulation sur le marché ; c’est ainsi qu’a pu être récupérée la majorité des objets volés. Aujourd’hui, un nouveau projet de centralisation de toutes les bases de données des musées égyptiens est en train de se mettre en place. L’enregistrement de l’ensemble des objets et leur identité se verront donc beaucoup plus accessible et beaucoup plus diffusée, ce qui œuvre en faveur de leur protection.

Ludovic Erhart, chef de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (France) a évoqué ensuite le rôle de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels et la base de données TREIMA, qui lutte contre la délinquance financière liée au trafic d’œuvres d’art, dont on connait aujourd’hui le rôle dans le financement du terrorisme. La base de données TREIMA a pour objectif de ficher les objets, disposant d’un logiciel capable de faire de la reconnaissance physique qui permet un meilleur traçage des objets. Son action se limite aux biens volés en France, et qui ont fait l’objet d’une enquête en France. La base de données est ainsi mise en commun avec INTERPOL. Pour Ludovic Erhart, comme pour Ahmad Abdelzaher, directeur de la police des Antiquité (Égypte) qui est intervenu à sa suite, la priorité est de limiter la circulation des biens. Ce dernier est revenu sur le pillage du musée des antiquités et a présenté dans le cadre d’une dernière catégorie, Coopération policière avec Patrice Vallée, directeur de la coopération internationale (Police nationale, France) l’importance d’une prévention en amont, destinée à limiter ces pratiques qui encouragent le crime et l’usage de la violence.

Cette journée de rencontre s’est poursuivie par la visite de différents sites égyptiens relevant de ces problématiques : le musée du Caire, dans un premier temps, et notamment l’exposition des objets récupérés ; le Caire islamique ; une visite du site des pyramides de Saqqara.

A LIRE SUR CE THEME SUR LES CLES DU MOYEN-ORIENT :

- Compte-rendu de la conférence « Les Grands musées du Caire », tenue à l’Institut français du Caire, Egypte, le 6 décembre 2015

- Compte rendu de la rencontre organisée avec le Professeur Maamoun Abdulkarim, directeur général des antiquités et des musées de Syrie (DGAM), lors des Midis de l’iReMMO, le lundi 15 juin 2015 sur le thème « qu’advient-il du patrimoine en Syrie ? »

- Intervention de Daniel Rondeau prononcée lors du colloque sur la « mobilisation pour le patrimoine : Irak, Syrie et autres pays en conflit », le 6 mai 2015 à l’Unesco

Publié le 14/03/2016


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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