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Compte rendu de la conférence « Indépendance énergétique et désengagement du Moyen-Orient, deux ambitions américaines à l’épreuve de la chute des prix du pétrole » tenue le 12 mai 2015 à l’IRIS

Par Louise Plun
Publié le 15/05/2015 • modifié le 03/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

En effet, l’envol sensible de la production d’hydrocarbures non conventionnels (gaz de schiste…) aux Etats-Unis à la fin de la décennie 2000 (35% pour la production de gaz et 44% pour le pétrole entre 2004 et 2013), fait naître l’idée d’une indépendance énergétique de la part des Etats-Unis et donc, d’un possible désengagement du Moyen-Orient. Luca Baccarini précise que depuis la fin d’écriture de l’article en décembre 2014 et même depuis la publication de ce dernier en mars 2015 des changements sont déjà à noter.

Luca Baccarini ouvre le débat en rappelant les interrogations qui ont articulé la conception et la rédaction de l’article. Est-ce que ce fameux développement de production d’hydrocarbures non conventionnels peut-être considéré comme un phénomène important ? La réponse est oui. En effet, les efforts des compagnies américaines pour industrialiser les techniques de production, comme la fracturation hydraulique et le forage horizontal, ont abouti à une croissance très importante du gaz, puisqu’aujourd’hui la moitié de la production de gaz dans le pays vient de ces ressources non conventionnelles. Ceci a deux effets majeurs. Dans un premier temps cela permet aux Etats-Unis de réduire leur importation de gaz et dans un deuxième temps, de se positionner en tant que futur exportateur de gaz. Cet essor rapide de la production américaine entraine la chute des prix du gaz, poussant ainsi les entreprises de gaz américaines à se tourner vers le pétrole. Conséquence : à la fin de l’année 2014, la production équivaut à 9 millions de barils par jour. Deuxièmement, il est possible de se demander si ce phénomène est déterminant pour l’économie américaine. Encore une fois, oui, puisque ce domaine est à l’origine d’une dynamisation de l’activité économique du pays, de l’obtention d’avantages en terme de compétitivité pour les industries ou même de la réindustrialisation de certains secteurs industriels, comme la pétrochimie ou production d’engrais. Cette évolution de la production a donc un impact économique certain pour les Etats-Unis. En outre, cette évolution de la capacité économique américaine est-elle par la suite importante pour le pays d’un point de vue concurrentiel ? Oui, puisqu’elle se traduit par une manne mais également par un avantage compétitif qui repose sur la réduction des importations d’énergies. Cependant, ce processus est-il durable ? Ici, Luca Baccarini apporte une réponse plus incertaine au vu de l’évolution du cycle économique. Une conclusion commence à se dessiner aujourd’hui. En effet, entre octobre 2014 et aujourd’hui, il ne reste plus que la moitié des appareils de production encore en place dans leur ensemble six mois auparavant. Finalement, il est possible de dire que la combinaison de facteur qui a permis ce boom économique aux Etats-Unis apparait ne pas être réplicable dans d’autres parties de la planète. Cette présentation de l’essor de la production américaine amène dès lors à envisager une dernière question : les Etats-Unis vont-ils se désintéresser du Moyen-Orient et effectuer un recentrage d’un point de vue géopolitique ? La réponse doit encore une fois être ici nuancée. En effet, le Moyen-Orient reste aujourd’hui le centre de réserve d’hydrocarbures majeur dans lequel les Etats-Unis ont une positon privilégiée, du fait, entre autre, de ressorts historiques et relationnels divers, qu’ils entendent pérenniser. Pourquoi ?

L’intervenant invite à se placer dans une perspective de long terme dans un premier temps. En effet, il faut réfléchir d’un point de vue concurrentiel et de « confrontation » avec la Chine. Les Etats-Unis possèdent une longueur d’avance au regard de leur présence au Moyen-Orient, une présence qu’ils entendent conserver et en particulier dans les zones de productions de pétrole. Le pays a donc conscience de son atout territorial tout comme il mesure l’importance du « pivot moyen-oriental » dans le domaine de production d’hydrocarbures. Luca Baccarini conclut avec une analyse au vue de la situation actuelle : en effet, les prix du pétrole de baril remontent légèrement (2.65$ / baril) et d’autre part, le chercheur souligne l’actualité saoudienne impliquant un changement dans la dynastie et un changement de comportement sur la scène internationale.

Matthieu Auzanneau débute son intervention en évoquant le musée du pétrole de Daqing, et cite la phrase trônant à l’entrée du musée : « le pétrole a une relation compacte avec la puissance politique, économique et militaire d’un pays ». Cette phrase montre bien que la force politique découle en partie de la puissance économique. « L’activité économique possède une relation compacte avec la capacité à mettre du carburant dans le moteur de l’économie mondiale » nous dit Matthieu Auzanneau, qui revient ensuite sur les débuts de la relation des Etats-Unis avec le pétrole mondial depuis les années 1920. En citant Coolidge « il est probable que la suprématie des nations puisse être déterminée par la possession du pétrole », il est intéressant de voir que le déploiement des efforts de la diplomatie américaine vis-à-vis des ressources en hydrocarbures remonte aussi loin. En effet, Matthieu Auzanneau se demande si « l’administration Bush constitue une singularité dans l’Histoire américaine ou si au contraire il y a des relations compactes de long terme entre la puissance politique et l’industrie pétrolière aux Etats-Unis ? » Au sortant de la Seconde Guerre mondiale, au vu des découvertes de gisements de pétrole en Arabie saoudite, la stratégie américaine va être de réserver le pétrole arabe pour les marchés européens et de conserver son pétrole intérieur pour son propre usage. L’aboutissement de cette volonté économique est symbolisée par la rencontre entre le président américain Franklin Delano Roosevelt et Ibn Séoud sur le chemin du retour de Yalta en 1945, puisque cet épisode marque la naissance de la relation la plus pérenne et paradoxalement « étrange » du XXème siècle qui a perduré au-delà du 11 septembre 2011.

Actuellement, les Etats-Unis dominent le monde d’un point de vue énergétique, le résumé panoptique de Matthieu Auzanneau le prouve. En effet, les pays européens désormais sont cernés par des zones pétrolières en déclin. L’Algérie s’essouffle, la Libye a franchi un « pic » avant la guerre civile, et l’Afrique arrive au stade d’une production mature qui a peu de vraisemblance de croitre à nouveau. Le Gabon a par exemple franchi un pic sans doute irréversible. On a donc un déclin sous-jacent de la production existante. Le centre de l’échiquier quand à lui se trouve aujourd’hui l’Irak. Ceci pour des raisons « above grounds », c’est-à-dire que les réserves irakiennes ont été jusqu’à maintenant épargnées par environ un quart de siècle de guerre et d’embargo. L’Irak, en dehors des Etats-Unis, est donc l’unique clé de voûte de la renaissance de l’exploitation pétrolière, une voûte « au combien friable », précise Matthieu Auzanneau. En effet, la maturité de la production est également atteinte au Koweït et en Iran, l’Arabie saoudite est aujourd’hui engagée dans une guerre des prix, alors que dans d’autres pays, la production est menacée faute d’investissements. En Azerbaïdjan par exemple il est possible d’observer un déclin fort, le Kachagan (gisement pétrolier en mer Caspienne) s’épuise et les conditions d’accès au pétrole se font de plus en plus difficiles. Quand à la Russie, elle possède des ressources mais témoigne d’un manque d’investissements et de technologies.

Francis Perrin pour sa part revient également sur quelques perspectives historiques. En effet, dans les années 1950, les Etats-Unis deviennent un importateur net d’énergie, c’est-à-dire que l’importation devient supérieure aux exportations. Depuis cette période, les différentes administrations américaines, quelques soient leur bord politique, rêvent d’une indépendance énergétique, une sorte de Graal. Les experts tiraient alors la conclusion que ce rêve ne se réaliserait jamais. Le paradoxe que souligne ici Francis Perrin est que, en 2015, se pose désormais la question de l’indépendance énergétique pour les Etats-Unis. Le rêve est aujourd’hui réalisable, du fait de trois facteurs. Premièrement, comme évoqué plus haut, il faut prendre en compte la montée en puissance des hydrocarbures non conventionnels, mais également le développement des énergies renouvelables aux Etats-Unis, et enfin l’amélioration de l’efficacité énergétique au niveau de la consommation. La révolution énergétique est donc le produit de ces trois tendances. Ainsi, en 1970, la production des Etats-Unis de pétrole brut équivalait à 9 millions et 600 000 barils par jour, un pic plus jamais atteint jusqu’à aujourd’hui. Mais en 2015, la production américaine est de 9 millions et 200 000 barils par jour, et continuera à augmenter, ce qui veut dire que le pic de 1970 sera dépassé. Les Etats-Unis sont donc les premiers producteurs mondiaux de gaz naturel et de liquide devant la Russie mais également devant l’Arabie saoudite. De plus, leurs importations pétrolières diminuent grandement, constituant 60% de la consommation pétrolière des Etats-Unis en 2005 et étant aujourd’hui divisées par trois, c’est-à-dire équivalant à 21%. Francis Perrin précise que ce sont bien des faits et non de la fiction. Le « rouleau compresseur américain » est bel et bien en marche vers une indépendance énergétique. Il est dès lors possible de se poser la question de leur désengagement du Moyen-Orient. Francis Perrin explique que dans un premier temps, les Etats-Unis continueront à importer du pétrole brut, quoi qu’il arrive. Deuxièmement, il s’agit d’un enjeu par rapport à leurs alliés européens et asiatiques qui vont dans les années à venir devenir de plus en plus dépendants des ressources du Moyen-Orient. L’hypothèse d’un retour à l’isolationnisme du début du XXIème siècle n’est donc pas envisageable. D’autre part, le désengagement est rendu impossible à cause du bras de fer concurrentiel avec la Chine, comme mentionné plus haut, de plus en plus et irréversiblement dépendante des importations moyen-orientales. C’est donc un point fort pour les Etats-Unis. De plus, il ne faut pas oublier Israël et les relations israélo-américaines qui rythment les questions de géopolitiques de la région. Francis Perrin souligne que même dans l’hypothèse d’un assèchement complet de la région en pétrole, les Etats-Unis n’abandonneraient jamais Israël. En outre, il faut garder à l’esprit ce pacte historique entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite : pétrole contre sécurité. Pour finir, l’Iran redevient fondamental sur le plan stratégique et géopolitique dans la perspective d’une levée des sanctions.
En conclusion, il est possible d’observer que l’administration Obama opère depuis quelques années un processus de rééquilibrage vers l’Asie en terme de dépendances démographique et économique. Cependant, si l’on croit que ce rééquilibrage va « impliquer un désengagement dans le cours, moyen ou long terme », des Etats-Unis au Moyen-Orient, « on se trompe » termine Francis Perrin.

Lire également sur Les clés du Moyen-Orient :
- RIS, La revue internationale et stratégique, dossier « sanctionner et punir », numéro 97, printemps 2015, IRIS éditions

Publié le 15/05/2015


Louise Plun est étudiante à l’Université Paris Sorbonne (Paris IV). Elle étudie notamment l’histoire du Moyen-Orient au XX eme siècle et suit des cours sur l’analyse du Monde contemporain.


 


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