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Compte rendu de la conférence de Tewfic Aclimandos « Révolution égyptienne » à l’EHESS, le 20 mars 2012

Par Lisa Romeo
Publié le 26/03/2012 • modifié le 10/03/2018 • Durée de lecture : 5 minutes

Tewfik Aclimandos remercie tout d’abord les chercheurs francophones et arabophones ainsi que les journalistes égyptiens avec lesquels il a beaucoup travaillé et a tenu à rappeler qu’il tenterait ici d’analyser la situation en Egypte le mieux possible en dépit des nombreuses incertitudes qui planent sur l’avenir du pays aujourd’hui.

Il considère qu’il s’agit bien d’une révolution. Durant les premiers jours du soulèvement, on pouvait compter environ 100 000 personnes dans les rues. Le 28 janvier 2011, ce chiffre s’élevait à 8 millions de manifestants de toutes classes sociales confondues, soit 10 % de la population. De plus, le fait qu’aient pu se dérouler en Egypte des élections libres avec un résultat imprévisible prouve bien qu’un véritable changement s’est opéré avec la chute de l’Etat policier de Hosni Moubarak. Les esprits et les mentalités ont également évolué. On peut observer un certain refus des rapports père/fils, patron/employé… dans la société et une redéfinition des règles du pacte politique et social. Les acteurs se sont aujourd’hui multipliés. Il est alors nécessaire de parvenir à des compromis, ce que personne n’est prêt à faire en situation de révolution craignant en effet d’en sortir perdant, et campe sur ses positions.

Tewfik Aclimandos poursuit ensuite sur le fait que l’Etat égyptien n’est pas complètement tombé et que sa principale institution, l’armée, est bien restée en place. Dans la classe moyenne, de nombreuses personnes considèrent que l’Etat, malgré ses « défauts », reste l’unique rempart contre une guerre civile. Les choses sont finalement très floues. L’immense variété des récits et des points de vue rend l’analyse extrêmement complexe. Il existe aujourd’hui un problème de représentativité et de refus de la hiérarchie. Ainsi trouve-t-on, paradoxalement, une tension entre un véritable besoin de démocratie et une méfiance prononcée pour la représentativité, pourtant nécessaire dans une démocratie.

Le régime et le système économique égyptien ont été mis en place par le président Gamal Abdel Nasser (1918-1970) dans les années 1950. Ils s’orientaient autour de plusieurs objectifs : la modernisation, la lutte pour la libération nationale avec une volonté de parvenir à l’autarcie, un système économique permettant le plein emploi… Dans les années 2000, des experts estiment que le fossé va devenir trop large entre le nombre d’arrivants sur le marché du travail et la réalité de l’emploi dans les années à venir. On tente alors de démanteler et de réformer le modèle nassérien en faisant revenir le fils de Moubarak, Gamal, d’Angleterre où il travaille dans le milieu bancaire. Une classe s’enrichit alors fortement, des mesures sont prises en faveur des plus pauvres. La classe dirigeante se croit alors à l’abri d’une contestation d’une grande ampleur. Elle a cependant fait l’erreur de négliger les classes moyennes qui ont constitué un terrain favorable à une poussée révolutionnaire.

Tewfik Aclimandos distingue, par ailleurs, trois périodes depuis la chute du président Moubarak le 11 févier 2011. L’armée a tout d’abord essayé de discuter avec la jeunesse révolutionnaire et les Frères musulmans, qui malgré leur arrivée tardive dans le mouvement contestataire détiennent une place importante dans la société. Les militaires prennent ainsi le parti des révolutionnaires et ne s’opposent pas au processus de transition démocratique. Ils rejettent cependant l’action révolutionnaire et l’idée de destruction de l’Etat qui engendrerait une guerre civile. Ils se lassent rapidement des jeunes et préfère s’adresser aux Frères musulmans avec qui ils établissent une feuille de route.

Fin mai, l’armée s’aperçoit qu’elle ne doit pas confier la rédaction de la Constitution qu’à ces derniers. On entre alors dans une seconde phase marquée par un bras de fer entre l’armée et les Frères musulmans qui finit par les affaiblir mutuellement. On décide alors de réintroduire des anciens membres du PND (Parti national démocrate, le parti de Moubarak) dans le jeu politique afin de contrer une écrasante majorité des islamistes.

Entre mars et novembre 2011, l’attitude de l’armée accentue l’idée qu’elle cherche à s’accaparer du pouvoir, alors que ce n’est pas le cas, et lui confère une image antirévolutionnaire. Elle ouvre finalement le feu sur les manifestants et les islamistes obtiennent les deux tiers des sièges au Parlement.

Une troisième période, de novembre à décembre, est ensuite caractérisée par la prolongation de la transition mais aussi par la radicalisation des forces révolutionnaires. Depuis février 2011, on peut donc constater une difficile cohabitation entre l’armée et les Frères musulmans en Egypte.

Tewfik Aclimandos s’intéresse aussi aux différentes forces présentes dans le pays. L’armée, tout d’abord, craint par-dessus tout que son institution ne s’effondre comme la police, qui est la grande perdante de la révolution, et voit son principal ennemi, les Frères musulmans, prendre une place considérable dans le pouvoir. Le Conseil suprême des forces armées pouvait, jusqu’en novembre 2011, plus ou moins défendre son bilan mais est très critiqué en interne. Tewfik Aclimandos qualifie l’armée de « colosse aux pieds d’argile ». Elle est prête à transférer le pouvoir mais pas à n’importe quel prix et se méfie des Frères musulmans. Elle considère en effet qu’il sera difficile, avec eux, de garder son indépendance sur le long terme. Les Frères musulmans doivent, par ailleurs, également faire face au sentiment de rejet de la hiérarchie, commun désormais à l’ensemble de la société. Ils ont parfaitement compris que la révolution leur offre une opportunité sans précédent mais craignent de rater le coche et de perdre le pouvoir à jamais. Ils s’interrogent alors sur les possibilités d’alliance avec les libéraux ou les salafistes. Certains experts pensent que les Frères vont commencer par donner des gages économiques aux libéraux et qu’ils revireront à droite, vers les salafistes, au moment des élections, mais rien ne peut être prédit avec certitude aujourd’hui.

En ce qui concerne la jeunesse révolutionnaire qui a lancé le mouvement, elle est aujourd’hui assez frustrée. On compte 275 organisations politiques ainsi que les groupes de supporters de football ultra. Ils ont désormais les Frères et l’armée contre eux. Eux-mêmes déclarent devoir abattre le « fascisme militaire » puis le « fascisme religieux » et attendent le moment opportun pour pouvoir relancer le mouvement.

La rue, enfin, forme dorénavant une force incontournable. Elle regroupe aussi bien des ouvriers que des bourgeois, et il est difficile d’analyser quelle est sa volonté. La rue a, pour l’instant, voté pour les Frères musulmans, mais elle est prête, en cas de mécontentement, à y redescendre à tout moment. Finalement, si les islamistes ont une très forte capacité de mobilisation, ils doivent compter avec la loi électorale. Le transfert du pouvoir vers les civils soulève par ailleurs de nombreuses questions comme l’avenir de la police ou de la presse par exemple.

Voir également l’article de Tewfic Aclimandos Pourquoi la révolution égyptienne a-t-elle eu lieu ?

Publié le 26/03/2012


Lisa Romeo est titulaire d’un Master 2 de l’université Paris IV-Sorbonne. Elle travaille sur la politique arabe française en 1956 vue par les pays arabes. Elle a vécu aux Emirats Arabes Unis.


 


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