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Compte rendu de la table ronde du 28 juin 2014 organisée à l’Institut des Cultures d’Islam en partenariat avec l’association Ila Souria : « Religion et politique dans le conflit syrien »

Par Mélodie Le Hay
Publié le 09/07/2014 • modifié le 20/04/2020 • Durée de lecture : 9 minutes

Introduction d’Elisabeth Picard, chercheur émérite au CNRS

La guerre qui ravage la Syrie est fréquemment présentée sous le seul angle d’un conflit religieux, tendant à dissimuler les réelles questions politiques. L’objectif de cette conférence est d’essayer, dans la mesure du possible, d’écarter les préjugés et autres stéréotypes dangereux qui faussent l’analyse.

Sans négliger la foi, la doctrine et les débats théologiques, la religion est ici appréhendée comme un produit humain, un artefact, et étudiée à travers ses répercussions sur la vie sociale et politique syrienne. Au regard des affinités fortes qui les lient, distinguer religion et politique n’est pas chose aisée, surtout dans le monde musulman où la question de l’islam politique, dénomination floue [1], suscite contresens et controverses. Pour l’illustrer, et faute de recul suffisant, Elisabeth Picard fait un parallèle entre le contexte proche-oriental actuel et les guerres de religion qui ont meurtri l’Europe des XVIe et XVIIe siècles. Dans les deux cas, les conflits politiques se nourrissent des appartenances religieuses en recourant aux moyens les plus variés, tels des discours incendiaires et un peu fous pour marginaliser le groupe adverse. Elle nous invite ici à démêler ce qui relève du for intérieur (la religion comme croyance) et de l’utilisation tactique à des fins politiques.

Pour mieux comprendre la situation syrienne, un rappel historique s’impose. L’Empire ottoman, surtout dans sa dernière période autoritaire (fin XIXe-début XXe siècle), était un « empire sunnite » au sens où le sunnisme était la religion des dirigeants. Les communautés non musulmanes bénéficiaient d’un statut spécial (les dhimmis : Chrétiens, Juifs, etc.) leur octroyant certains privilèges dans le cadre d’un empire qui se dirigeait, non sans difficultés, vers une certaine égalité entre les citoyens. Cependant, déjà à cette époque, et bien que non officialisé, les minorités issues de l’Islam pouvaient subir des formes d’ostracisme bien plus dures que les dhimmis.

Dans la Syrie ottomane [2], les alaouites ou les druzes étaient par exemple considérés comme des ennemis potentiels de l’autorité ottomane en raison de leur proximité présumée avec l’Empire chiite perse (actuel Iran), d’où une méfiance persistante à leur égard. Pendant la période du mandat français (1920-1946), le système confessionnel est institutionnalisé, au Liban, mais aussi en Syrie. Pour mieux asseoir son autorité, la France mène une véritable politique des minorités se manifestant par la division territoriale en fonction des appartenances religieuses et identitaires, à l’image de l’Etat du Djebel druze. Dans un contexte de lutte d’influence entre les deux grandes puissances coloniales européennes, l’autorité coloniale française s’appuie sur les minorités religieuses pour contrer l’influence britannique, s’appuyant sur la majorité sunnite. En 1930, les élites syriennes arrivent tout de même à arracher à la France une Constitution reconnaissant l’égalité civile et politique de tous les citoyens syriens, acceptant cependant, au sein du Parlement syrien, une représentation parlementaire spécifique pour les minorités confessionnelles (sièges réservés), pratique qui se prolonge ensuite après l’indépendance jusqu’en 1950/53. A cette date, la nouvelle Constitution instaure le principe de l’égalité complète entre les citoyens. Aujourd’hui encore, une distinction persiste entre le statut personnel qui distingue les différentes confessions et l’organisation politique qui ignore ces différenciations.

Après l’indépendance, les clivages se jouent aussi déjà entre les villes et les campagnes, autour des questions politiques et socio-économiques, entre de riches propriétaires et des ouvriers agricoles aux conditions de travail très difficiles, divisions entrainant dans leur sillage leur lot de révoltes populaires et de répression de la part du régime « libéral » de la Syrie des premières années postindépendance (1946-1958). Jusque là, se joue une opposition entre un système politique théoriquement égalitaire et la persistance des élites urbaines notables sunnites héritières de l’Empire ottoman et leurs alliés des communautés confessionnelles chrétiennes. La tendance se renverse après la prise de pouvoir du Parti Baath en 1963, et dans son sillage, de la minorité alaouite d’où émerge ensuite la famille Assad au pouvoir depuis 1970.

La Syrie actuelle a hérité de ce double discours entretenu pendant la période révolutionnaire, entre une Constitution et un régime officiellement basés sur l’égalité entre les citoyens et un système qui, en réalité, continue d’alimenter les clivages confessionnels. D’où la question centrale : dans quelle mesure la variable confessionnelle, à une période où elle est à la fois tue et niée, est-elle centrale pour comprendre la crise que traverse aujourd’hui le pays ?

Intervention de Akram Kachee : « Il ne faut pas analyser la crise syrienne selon la seule grille confessionnelle »

L’objectif de l’intervention d’Akram Kachee est de nuancer la vision d’un conflit souvent perçu à travers sa seule dimension communautaire.

Il commence par distinguer communauté et communautarisme, trop souvent confondus. D’après Mahdi Amil, dans l’Etat confessionnel – le cas libanais (1996) [3], le communautarisme est un régime politique qui permet à la bourgeoisie de dominer alors que la communauté est un espace géographique et culturel, une collectivité qui a sa propre vision et façon d’interpréter le monde. Pour lui, la communauté religieuse est un « rapport politique » et non une essence primaire.

A partir de là, Akram Kachee tente de démontrer que la société syrienne ne peut plus s’analyser selon une grille strictement confessionnelle et que la crise que traverse le pays depuis 2011 est plurielle. Il revient sur la nécessité de dépasser le livre du sociologue arabisant Michel Seurat, L’Etat de barbarie (1989) [4], qui participe de la perception que nous avons de la Syrie contemporaine comme figée dans le temps. Seurat tentait de démontrer que le pouvoir était accaparé par une minorité de l’islam longtemps marginalisée, les alaouites, et que cette prise de pouvoir devait être comprise comme la revanche de la montagne (alaouite) sur la ville (sunnite), reprenant à son compte les catégories créées au XIVe siècle par le sociologue Ibn Khaldoûn, notamment le triptyque - assabiyya (esprit de groupe), da’wa (prédication) et mulk (pouvoir total) - qui se retrouverait selon lui dans la Syrie postindépendance avec la communauté alaouite (assabiyya), le baathisme (da’wa) et le pouvoir de la famille Assad (mulk). Pour Akram Kachee, la structure du pouvoir des Assad est beaucoup plus complexe, basée davantage sur la loyauté, la corruption et le clientélisme que sur la seule communauté alaouite, système que l’on pourrait comparer à une mafia ou un cartel.

Sans dénier la pertinence des thèses de Michel Seurat élaborées il y a plus de 20 ans, Akram Kachee explique que leur transposition dans le contexte actuel fausse dangereusement l’analyse. Une telle grille de lecture, qui appréhende les alaouites comme une communauté homogène dévouée à soutenir le pouvoir en place, ne va pas admettre l’existence d’une opposition alaouite significative déjà active après la révolution. Elle va taire les transformations de la société syrienne qui, depuis 1989 (date de parution du livre de Seurat), a elle aussi vécu la disparition du bloc soviétique, la mondialisation ou encore la révolution technologique. Il appelle l’auditoire à réviser la qualification du nous et de l’autre, à ne pas réduire l’identité des Syriens à sa seule dimension religieuse et enfin, à ne pas essentialiser et figer les appartenances communautaires : appartenir à une communauté n’implique pas forcément d’être communautaire (ie. défendre les intérêts particuliers d’une communauté). De plus, parler de minorité alaouite/majorité sunnite n’est pas pertinent en Syrie, « pays de minorités par excellence ».

La société syrienne se serait d’après lui transformée ces trente dernières années et les nouvelles générations se distingueraient par l’émergence d’une syrianité dépassant les divisions communautaires, changement se manifestant à travers l’émergence des institutions politiques locales portant un projet d’intérêt générale, et dans le contexte de crise actuelle, par la solidarité dont les Syriens toutes confessions confondues font preuve (organisation de l’entraide pour les victimes, création de comités locaux de coordination, etc.). Se pose ainsi la question de l’émergence d’une citoyenneté syrienne pendant le conflit.

Ainsi, la grille de lecture communautaire proposée par Michel Seurat, largement retenue aujourd’hui pour appréhender le conflit syrien, doit, sans être totalement écartée, être complétée et nuancée. Car elle ne permet pas d’expliquer les fractures qui traversent l’ensemble des communautés, parfois même au sein d’une même famille, ou encore le soutien des oulémas sunnites au régime des Assad ou l’opposition au régime d’une partie des alaouites. Il conclut son exposé en disant que la Syrie traverse actuellement une période de transition où un peuple réclame des réformes et lutte contre une dictature persistante.

Intervention de Thomas Pierret : « La crise est devenue un conflit de type confessionnel »

Thomas Pierret propose de la crise syrienne une lecture différente. Bien qu’il consente qu’il existe des espaces de coopération trans-confessionnelle, il pense que la crise est devenue dans une large mesure un conflit de type confessionnel au sens strict - sans être religieux -, dans le sens où les groupes qui s’affrontent, bien que se définissant au travers d’un patrimoine commun de nature religieuse, ne font pas nécessairement intervenir des arguments, des concepts ou des symboles religieux. C’est particulièrement clair pour les représentants de la communauté alaouite, qui s’expriment sur un mode nationaliste syrien.

Deux autres types de conflit coexistent à côté du conflit confessionnel : le premier proprement religieux qui fait plutôt intervenir les acteurs transnationaux, jihadistes sunnites contre combattants recrutés par l’Iran, en particulier au Liban et en Irak, qui mobilise un argumentaire explicitement religieux ; le second lié à l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) qui, comme son nom l’indique, souhaite créer un Etat islamique, et n’est pas à proprement parler un groupe rebelle puisque sa priorité n’est pas de combattre le régime syrien.

C’est la dimension confessionnelle du premier conflit, celui qui oppose le régime et ses détracteurs, qui intéresse ici Thomas Pierret. Contrairement à Akram Kachee, parler d’un « régime alaouite » n’est pas pour lui un abus de langage. Tout comme en Egypte, il s’agit d’un régime militaire, mais alors qu’en Egypte l’armée est institutionnalisée, en Syrie les institutions sont faibles et peu autonomes, entrainant une concentration du pouvoir entre les mains des officiers alaouites. Ceci n’est pas le résultat d’un projet idéologique mais d’une dynamique politique de sécurisation du clan présidentiel, et à travers lui du régime en place.

D’où provient cette dynamique ? La scène politique et militaire syrienne est marquée dès les années 1960 par des luttes constantes de factions, le moyen le plus sûr pour les officiers de protéger leurs arrières et triompher de leurs rivaux étant de s’appuyer sur des personnes de confiance (famille, membres du même village ou de la même communauté, etc.). Cette pratique politique devient ensuite une pratique de gestion de l’Etat, se manifestant par l’alaouisation croissante de l’appareil militaire et sécuritaire, qui s’explique précisément par la faiblesse des institutions. Car bien que la création étatique et la construction institutionnelle syriennes commencent sous le mandat français, et se poursuivent après le retrait français en 1946, quand les baathistes arrivent au pouvoir en 1963, les institutions restent fragiles. Cela n’empêche pas cependant, d’après Thomas Pierret, l’émergence d’une véritable identité nationale syrienne, cette dernière ne faisant pas pour autant disparaitre les identités particulières, religieuses, ethniques et/ou régionales. Le clan Assad joue ensuite habilement des clivages confessionnels pour se protéger des coups d’état, d’où son rapprochement par exemple avec la communauté chrétienne ou encore certains clans bédouins sunnites, profitant de l’inexistence d’un sentiment communautaire sunnite homogène. Thomas Pierret précise cependant que le rapprochement entre l’élite politico-militaire et les élites sunnites économiques, à l’occasion des phases de libéralisation relative de l’économie dans les années 1970 et les années 2000 [5], s’assimile souvent à un partenariat de convenance, comme le montre les retournements de nombreux oulémas sunnites proches du pouvoir à l’occasion de la crise. Ce rapprochement n’a donc pas changé la nature du cœur de l’appareil sécuritaire du régime, les élites sunnites se contentant au mieux de l’influencer à défaut de pouvoir véritablement l’intégrer.

Ce qui montre d’après lui que les logiques communautaires persistent jusqu’à aujourd’hui, c’est la réaction du régime face aux soulèvements populaires à partir de 2011. Bien que ces derniers rassemblent toutes les confessions confondues, la réponse du régime est purement confessionnelle, fidèle à sa stratégie du « diviser pour mieux régner ». Il semblerait que pendant les deux premières années du soulèvement, le régime n’ait utilisé qu’un tiers de ses unités pour des missions ciblées visant à combattre les insurgés. Il envoie en priorité des unités d’élite composées en majorité d’alaouites et mobilise des miliciens civils sur une base confessionnelle. On observerait également une discrimination dans l’usage de la torture et la nature de la répression, cette dernière étant plus « douce » dans les régions de confessions minoritaires alors que les représailles collectives (bombardements, meurtres de masse, famines, et.) seraient principalement destinées aux régions sunnites pauvres.

Thomas Pierret conclut finalement en revenant sur son idée première, selon laquelle le cœur du problème en Syrie n’est pas tant la faiblesse de l’identité nationale que la fragilité des institutions.

Publié le 09/07/2014


Mélodie Le Hay est diplômée de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris où elle a obtenu un Master recherche en Histoire et en Relations Internationales. Elle a suivi plusieurs cours sur le monde arabe, notamment ceux dispensés par Stéphane Lacroix et Joseph Bahout. Passionnée par la culture orientale, elle s’est rendue à plusieurs reprises au Moyen-Orient, notamment à l’occasion de séjours d’études en Israël, puis en Cisjordanie.


 


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