jeudi 23 septembre 2021



https://www.lesclesdumoyenorient.com/2140



Décryptage de l'actualité au Moyen-Orient

Plus de 2800 articles publiés depuis juin 2010

lundi 20 septembre 2021
inscription nl


Accueil / Infos culture / Comptes rendus de revues

Compte rendu du numéro 74 de la revue Vacarme, dossier spécial « Égypte, cinq ans après », coordonné par Zoé Carle et Joseph Confavreux

Par Mathilde Rouxel
Publié le 04/03/2016 • modifié le 05/05/2016 • Durée de lecture : 7 minutes

En avant-propos, Joseph Confavreux et Zoé Carle dressent, à l’aide de concepts-clés, un bilan général de la situation que connait l’Égypte actuellement. Les deux chercheurs, spécialistes des mouvements sociaux dans le pays, reviennent dans un premier temps sur les conditions d’expression que connaît le pays. Cependant, et c’est l’objectif de ce dossier spécial, ne percevoir l’Égypte que par le prisme (pourtant nécessaire) du politique ou du juridique occulte « les bouleversements intimes qui se sont produits » (p. 16), notamment dans le domaine culturel. Les deux auteurs voient donc dans l’héritage de la Révolution l’énergie d’une « génération marquée par une forme de possible, certes momentanément gelé, mais dont rien ne dit qu’elle ne porte pas en germe des changements à venir » (p. 18).

Le sociologue et politiste Youssef El Chazli consacre le premier article de ce dossier à Mahienour El Masry, « L’Alexandrine révoltée », militante aux premiers rangs de la Révolution alexandrine. Décrite comme une « figure quasi-mythique du milieu » (p. 23), cette jeune femme a mené une carrière militante qui permet de dresser un portrait en creux des différentes vagues et mobilisations politiques en cours à partir des années 2000 en Égypte (le soutien à l’Intifada palestinienne de 2000-2001, le mouvement Kifaya en 2004, la vague des bloggeurs puis la révolution de 2011). En la suivant et en retraçant son parcours, Youssef El Chazli dresse le portrait d’une jeunesse engagée qui prend des coups mais qui se relève toujours, armée de ses idéaux et d’une véritable volonté de changement. Mahienour El Masry a fait de nombreux séjours en prison, s’est confrontée maintes fois aux violences policières, mais était toujours là en 2013 en tête des manifestations anti-Morsi. Symbole d’une jeunesse révolutionnaire en périphérie du Caire, Mahienour El Masry est un exemple probant d’une résistance sans compromis, toujours latente en Égypte malgré les raidissements politiques.

Stéphane Lacroix, professeur à Science Po Paris, propose à sa suite une analyse des mouvements radicaux islamistes avec un article intitulé « Salafisme et contre-révolution en Égypte ». Il revient sur la trajectoire, souvent conçue comme « erratique », du parti salafiste Al-Nour, né à l’occasion des premières élections libres en 2011. D’une création surprenante (les salafistes avaient toujours rejeté le jeu partisan), il est devenu à la fin de l’année 2011 le deuxième parti d’Egypte. Leurs alliances ambiguës, leur mobilisation contre Morsi et leur tentative de rapprochement avec l’armée ont posé question. Stéphane Lacroix rejette cependant la thèse du complot, distinguant au contraire une logique de fond au jeu apparemment hésitant des salafistes en politique. Selon lui, les salafistes ne cherchaient avec Al-Nour « qu’une représentation politique qui puisse servir à monnayer » (p. 30), et non pas la tête de l’Égypte. On comprend alors que les Frères musulmans, de plus en plus influents sur le contrôle des mosquées, se présentent comme l’adversaire le plus dangereux. S’opposer frontalement à eux comme ils l’ont fait en 2013 fut cependant une erreur stratégique qui divisa le mouvement. Une partie des salafistes a continué à soutenir Morsi pendant que la tête du mouvement se rangeait derrière l’armée, mue par l’espoir vain de trouver sa place parmi les dirigeants. Ce retournement d’alliance, très impopulaire, marqua la fin de l’influence d’Al-Nour, qui ne changea jamais de position malgré la répression sans précédent que le régime livra contre les Frères. Cependant, note Stéphane Lacroix, « le référent salafiste reste très présent en Égypte » (p. 33), mais se trouve cantonné au religieux, le politique ayant perdu sa force et son influence. « L’exemple du parti Al-Nous éclaire une des facettes de l’échec de la transition démocratique en Égypte », conclut-il (p. 33).

Pour le doctorant en droit Alexis Blouet, c’est la focalisation sur le pouvoir du judiciaire qui a majoritairement conduit à l’échec de cette transition. Dans un article intitulé « La constitution, mère des batailles ? », il démontre en effet que « la chute de Moubarak est envisagée dans une perspective quasi-exclusivement juridique » (p. 37), ce qui est profondément paradoxal. En effet, « le président quitta le pouvoir en dehors du cadre énoncé par la Constitution, mais la question juridique vint rapidement surplomber le champ politique » (p. 37), et l’usage des mots est devenu fondamental, performatif. Le mouvement illégal de la Révolution, parce que légitime, muta en un processus politique profondément légalisé. « Cela vient à occulter le fait que le droit n’est qu’un discours et non une réalité immanente » (p. 38) et fut à l’origine de profondes divisions dans le pays, liées au brouillage institué dans la lecture du droit. En effet, parce que « les acteurs semblaient ainsi postuler que les textes contenaient un sens immanent que les autorités se contentaient de découvrir puis de mettre en œuvre », le droit et le pouvoir des juges sont apparus comme la menace principale pour les Frères au pouvoir. « Pour les Frères musulmans, la priorité fut de protéger de l’action des juges le contrôle des institutions qu’ils détenaient grâce à leurs succès électoraux » (p. 39) : la révision constitutionnelle du 21 novembre 2012 par laquelle Morsi s’attribua les plein pouvoirs était en fait la marque d’une crainte, ayant principalement pour but de limiter l’emprise du pouvoir judiciaire sur la fonction législative. En définitive, cette polarisation de l’échiquier politique profita à l’armée et aux militaires, évincés par Morsi des institutions de gouvernement : ils se trouvaient en bonne place pour s’opposer au régime élu et prendre la tête du pays. Ce serait ainsi la focalisation des acteurs révolutionnaires sur l’enjeu des textes juridiques qui mena à l’échec de la transition démocratique et au coup d’État d’Al-Sissi ; l’impossible, et pourtant nécessaire, cohésion entre acteurs révolutionnaires et non-révolutionnaires a plongé le pays dans une instabilité politique propice au retour de l’armée.

Chercheuse à l’Institut Oriental de Prague, Giedre Sabaseviciute s’intéresse pour sa part aux discours créés autour de Sayyid Qutb. Dans son article « Diriger l’Égypte depuis sa tombe : le retour de Sayyid Qutb (1954, 1963, 2013) », elle revient sur les discours anti Frères musulmans déployés avant juillet 2013. Selon elle, « le retour du nom de Qutb dans un contexte d’hostilité croissante aux Frères musulmans, servirait à rappeler le ‘passé terroriste’ de l’organisation au pouvoir » (p. 45) ; ainsi sont réapparues d’anciennes caricatures du temps de Nasser, de même que furent relus les propos de Taha Hussein, notamment le texte qu’il écrivit suite à la tentative d’assassinat de Nasser. Les commentateurs contestataires du régime en place en 2012-2013 s’émerveillèrent sans recul du génie de ces « géants » de la culture égyptienne, sans questionner le caractère orienté des productions de l’époque. Evoquant ainsi la manipulation de la rhétorique « anti-Frères », Giedre Sabaseviciute montre comment « la parole écrite et signée par ‘un grand’ comporte suffisamment d’autorité pour ne pas être contestée, même lorsqu’elle parle en tant que voix de l’État » (p. 49).

Joseph Confavreux interroge ensuite Anna Roussillon sur les origines et la conception de son film Je suis le peuple, sorti sur les écrans français en janvier dernier. Professeur d’arabe à l’Institut d’Études Politiques de Lyon, elle avait rencontré quelques années plus tôt en Haute-Égypte un paysan du nom de Farraj. Son film, dont le tournage débuta quelques mois à peine après la Révolution, montre la transformation d’un peuple, même lorsqu’il est éloigné des foyers révolutionnaires, soumis pour la première fois à un vote libre. « Le film s’est construit à travers cette conversation où l’on essaye d’élaborer ensemble un chemin pour penser ce qui arrive », dit-elle (p. 51-53). Elle raconte comment ce paysan, désintéressé de la politique, s’est trouvé peu à peu impliqué dans l’histoire sociale, installant le câble pour avoir accès à d’autres chaînes que les chaînes nationales, et se mobilisant, finalement, contre le gouvernement de Morsi. « Farraj s’est mis à regarder les talks shows politiques et à construire son lien avec ce qui se passait, même s’il n’est pas devenu militant ».

Professeur de langues et littérature arabes modernes à l’université d’Aix-Marseille et IREMAM (CNRS), Richard Jacquemond revient sur la notion de « révolution culturelle », accompagnant les mouvements de 2011. « Peut-on lire la révolution de 2011 autrement qu’au prisme de ses échecs, effondrements et régressions politiques ? » (p. 57) Richard Jacquemond fait le portrait d’une génération, la « génération 2011 », « aujourd’hui marginalisée politiquement et persécutée par la contre-révolution autoritaire » (p. 59), qui se distingue des générations qui ont jusque-là jalonné l’histoire de l’Égypte au XXe siècle en ce qu’elle « se structure autour d’un événement traumatique purement endogène, c’est-à-dire déclenché par aucun conflit militaire mondial ou régional » (p. 60). Pour le chercheur, « la nouveauté radicale de la révolution égyptienne résiderait (…) dans le fait que pour la première fois dans l’histoire moderne, les dynamiques de changement ne sont plus initiées ou contrôlées par ces élites mais par des couches sociales bien plus larges » (p. 65). Parmi les évolutions notables, il note principalement une prise de conscience du problème posé par les rapports de genre dans le pays, « seul terrain sur lequel la contre-révolution de 2013 n’ait pas débouché sur une régression mais sur un progrès, avec la reconnaissance officielle du phénomène et l’adoption en juin 2014 d’une loi pénalisant le harcèlement sexuel ».

Le dossier se clôt par l’entretien intitulé « Les phylactères du Caire » mené par Zoé Carle avec Mohammed Shennawy au sujet de sa bande dessinée Tok-tok. Si le premier numéro de ce fanzine était peu politique et fut publié juste avant la Révolution, il reste un témoin manifeste de l’explosion des formes artistiques qui a suivi la Révolution. Tok-tok raconte Le Caire, parle à « de nouveaux publics qui n’ont pas l’habitude de la BD », s’écrit dans la langue du peuple - avec sa vulgarité et son audace, ce qui parfois lui vaut quelques censures de forme, comme ce fut le cas à Alexandrie, où la Bibliothèque, qui avait prévu une exposition en son honneur, annula l’événement en raison du contenu trop osé. Dans la lignée de Tok-tok aujourd’hui, d’autres BD sont nées. Un festival, Cairocomix a même été organisé en septembre 2015.

Ainsi, dans le contexte de l’après révolution, les contributeurs du dossier « Égypte, cinq ans après » appellent à redécouvrir les acquis d’une révolution culturelle menée par une jeunesse qui n’a pas fini de s’exprimer. Issue de la « Génération 2011 », elle est présente et actrice de la société égyptienne contemporaine et s’adresse à un public toujours à l’écoute et attentif aux évolutions des mentalités.

Publié le 04/03/2016


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


Diplomatie

Egypte

Société