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Dans le sillage de la guerre contre l’Iran, quel est le positionnement d’Israël et du Hezbollah au Liban ?

Par Michel Isidore
Publié le 16/03/2026 • modifié le 16/03/2026 • Durée de lecture : 8 minutes

En effet, quelques jours après le début de la campagne de frappes américano-israéliennes en Iran le 28 février et, plus particulièrement, à la suite de la mort du Guide suprême Ali Khamenei, le Hezbollah a lancé une salve de roquettes contre Israël visant, officiellement, à venger l’assassinat de l’ayatollah. Les forces israéliennes ont aussitôt riposté par une campagne de frappes et, très vite, par une offensive terrestre dans le sud du pays à l’origine de la mort, au 14 mars, d’au moins 800 personnes [4] au Liban, pour une large part des civils [5] ; aucun civil israélien n’a été tué par les frappes du Hezbollah pour l’instant (mais 15 par celles de l’Iran [6]) mais 2 soldats de Tsahal ont, en revanche, perdu la vie lors d’affrontements avec les combattants du mouvement chiite [7].

Si le déclenchement de la campagne de frappes américano-israéliennes contre l’Iran a constitué le catalyseur de cette nouvelle escalade sécuritaire au Liban, le feu couvait en réalité depuis quelques temps déjà : s’il ne s’était que fort partiellement apaisé à la suite du cessez-le-feu de novembre 2024, ces derniers mois avaient vu une intensification des tensions en lien, notamment, avec l’échec des autorités libanaises à désarmer le Hezbollah et la volonté d’Israël d’empêcher le mouvement chiite d’exploiter la trêve afin de se réarmer et se restructurer.

Cet article entend ainsi replacer l’offensive israélienne dans son contexte politico-sécuritaire des derniers mois en traitant notamment la question centrale du désarmement (I) et du caractère moribond, dès sa naissance, du cessez-le-feu (II), avant d’en venir à une synthèse de la reprise des hostilités entre Israël et le Hezbollah (III) ainsi que des objectifs entretenus par Tel-Aviv dans cette « quatrième guerre du Liban » [8] (IV).

I. La question centrale du désarmement

Le 27 novembre 2024, après pratiquement un an de guerre entre Israël et le Hezbollah, les deux belligérants ont accepté de signer un cessez-le-feu sous l’égide de plusieurs puissances médiatrices, au premier rang desquelles les Etats-Unis et la France. Cet accord prévoyait, outre la cessation des combats, l’engagement du Hezbollah à se retirer au nord du fleuve Litani, et celui d’Israël à quitter ses positions dans le sud du Liban, durant une phase de transition de soixante jours au cours de laquelle l’armée libanaise devait investir ces territoires en lieu et place des belligérants. Si ce point n’était pas explicitement stipulé dans la déclaration de cessez-le-feu, la question du désarmement du Hezbollah est rapidement devenue centrale : la formation du gouvernement libanais de Nawaf Salam, le 8 février 2025, s’est en effet produite alors que le Hezbollah apparaissait fortement affaibli tant par sa guerre avec Israël que par la perte de sa base arrière syrienne, où le régime de Bachar al-Assad a été renversé en décembre 2024 au profit de rebelles islamistes sunnites. Le moment paraissait donc opportun pour initier un désarmement du Hezbollah, d’autant que des aides internationales très substantielles [9], indispensables à la bonne conduite des réformes voulues par la primature libanaise, étaient conditionnées en partie au désarmement du mouvement chiite ; Israël, de son côté, estimait que des négociations de paix ne pourraient avoir lieu qu’avec un processus de désarmement avéré [10]. Finalement, au fil des mois et en dépit de l’ordre donné de désarmer le Hezbollah d’ici la fin 2025 [11], les autorités libanaises ne sont pas parvenues à désarmer la milice, en dépit de promesses d’aides majeures en cas de succès : en novembre 2025, les pays du Golfe et les Etats-Unis sont allés jusqu’à promettre 16 milliards de dollars d’aide au gouvernement libanais s’il parvenait à désarmer le Hezbollah [12] et lancer la reconstruction du pays.

II. Un cessez-le-feu moribond dès sa naissance

Les tensions, toutefois, n’ont pas gravité uniquement autour de la question du désarmement du Hezbollah : dès les premiers jours ayant suivi l’annonce du cessez-le-feu en novembre 2024, les forces israéliennes ont violé la trêve (la France a accusé Israël, le 1er décembre 2024, d’avoir déjà violé plus de cinquante fois l’accord, par exemple) [13], lançant de nombreuses frappes aériennes et d’artillerie à travers le territoire libanais, y compris à Beyrouth [14], comme le relatait déjà, en avril dernier, Les clés du Moyen-Orient ; en tout, un an après le cessez-le-feu, le 28 novembre 2025, la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) annonçait avoir recensé plus de 10 000 violations du cessez-le-feu par Israël, dont environ 8 100 par les airs et 2 600 au sol [15]. Le Hezbollah, quant à lui, n’aurait pas violé le cessez-le-feu selon les observations de la FINUL ; toutefois, Israël a accusé à plusieurs reprises le mouvement de violer l’accord de facto en cherchant à se réarmer et se réorganiser. De plus, les forces armées israéliennes ont affirmé que plusieurs tirs en provenance du Liban avaient pu être attribués à des combattants du Hezbollah [16], justifiant par la même occasion le maintien, puis l’expansion, de plusieurs de ses avant-postes dans le sud du Liban [17].

Finalement, face à la pression américaine et des menaces israéliennes croissantes [18], et alors que le président américain Donald Trump aurait donné l’autorisation à Benyamin Netanyahu de mener une nouvelle offensive contre le Hezbollah au Liban lors d’une rencontre en Floride le 29 décembre 2025 [19], l’armée libanaise a annoncé le 8 janvier 2026 avoir fini de désarmer les « groupes paraétatiques » (sans citer nommément le Hezbollah) dans le sud du Liban, entre le Litani et la frontière israélo-libanaise [20], et être donc prête à passer à la deuxième phase du désarmement, entre le Litani et l’Awali cette fois. Après l’annonce du gouvernement libanais, le 17 février, de l’adoption d’un délai de quatre mois pour achever cette nouvelle étape du désarmement [21], le Hezbollah a annoncé son rejet de cette décision qu’il a caractérisée de « grave péché » [22]. Dix jours plus tard, la guerre irano-américaine débutait et, avec elle, le premier tir de barrage officiel du Hezbollah contre Israël depuis le cessez-le-feu de novembre 2024.

III. La reprise générale des hostilités

Le 28 février, dans les heures ayant précédé le début de la campagne de frappes israélo-américaines en Iran, Israël conduisait une série de bombardements dans le sud du Liban sur des positions du Hezbollah, cherchant probablement à désorganiser l’organisation chiite en perspective de l’attaque à venir sur son allié iranien [23] : les forces israéliennes ont en effet eu comme cible première l’ayatollah Ali Khamenei, dont la mort avait été désignée comme une ligne rouge par le Hezbollah [24]. Finalement, dès le début de l’offensive en Iran, l’intéressé a été tué dans une série de frappes israéliennes. Dans la nuit du dimanche 1er au lundi 2 mars, afin de venger la mort du Guide suprême iranien, le Hezbollah a donc lancé un tir de barrages de missiles et de drones contre un site militaire de défense antimissiles au sud de la ville israélienne de Haïfa et revendiqué l’attaque [25]. Un missile a été intercepté par l’armée israélienne tandis que les autres projectiles ont explosé dans des zones non-bâties. Israël a aussitôt riposté en bombardant le Liban et notamment Beyrouth, tout en ordonnant l’évacuation de cinquante villages libanais à la frontière [26].

Les jours suivants verront se poursuivre des échanges toujours plus denses de tirs entre le Hezbollah et Tsahal, chaque protagoniste ciblant son rival et faisant payer, bien souvent, le prix fort aux populations civiles, notamment au Liban : plus de 800 morts et plus de 830 000 déplacés internes ont été recensés dans le pays du cèdre (soit 14% de la population libanaise) [27]. Si aucun civil israélien n’aurait perdu la vie pour le moment, plusieurs milliers d’entre eux ont été appelés par les autorités israéliennes à évacuer leur lieu de résidence [28]. Outre une campagne intensive de frappes aériennes en particulier - et, dans une moindre mesure, terrestres -, les forces israéliennes ont initié une invasion terrestre le 5 mars [29]. Si Tsahal a déjà progressé en plusieurs points du sud du Liban, le Hezbollah oppose une résistance notable ayant déjà abouti en la mort de deux soldats israéliens lors d’affrontements armés [30].

IV. Quels objectifs poursuit Israël ?

L’objectif d’Israël est de détruire le Hezbollah ou, à tout le moins, de réduire significativement et structurellement ses capacités militaires, logistiques et politiques. Depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, l’Etat hébreu a justifié ses frappes en accusant le Hezbollah, sous couvert de la trêve, de se réarmer et de se restructurer afin de reprendre, à terme, la lutte contre Israël [31]. De fait, au-delà des accusations israéliennes, plusieurs analystes et experts du mouvement chiite ont également souligné, ces derniers mois, que le Hezbollah considérait la reprise des hostilités avec Israël comme inévitable et avait, dès l’adoption du cessez-le-feu, initié un réarmement massif, notamment en missiles et en drones [32]. Ce réarmement permet de comprendre pourquoi les autorités israéliennes ont déclaré, après la reprise des hostilités dans la nuit du 1er au 2 mars, que le Hezbollah était tombé dans « l’embuscade stratégique » [33] que lui avaient tendu les autorités israéliennes : conscient des intentions du mouvement chiite, l’Etat hébreu aurait anticipé qu’une guerre avec l’Iran pousserait le Hezbollah à violer, à son tour, l’accord de cessez-le-feu.

Tel-Aviv privilégie plusieurs approches afin d’atteindre son objectif. La manière forte apparaît comme la clé de voûte de la stratégie israélienne : tandis que, par les airs notamment, Tsahal neutralise le plus grande nombre d’infrastructures, positions, unités et commandants du Hezbollah, ses forces terrestres investissent le sud du Liban afin de s’emparer de la portion territoriale située entre la frontière israélienne et le fleuve Litani, dans le but d’y créer un glacis protecteur devant préserver le territoire israélien de futures attaques en provenance du Liban [34]. S’il ne s’agit pas là de la raison ayant présidé à la décision d’envahir le sud du Liban, les forces israéliennes ont également profité de cette offensive pour lancer une opération de recherche et de récupération du corps d’un pilote israélien, Ron Arad, capturé par des militants palestiniens en 1986 après que son avion se soit écrasé au Liban. Des forces spéciales israéliennes ont ainsi lancé un raid dans le village de Nabi Chit afin de retrouver, en vain, le corps, non sans de violents affrontements avec des combattants du Hezbollah et des milices locales ayant abouti en la mort de 41 personnes [35].

L’offensive israélienne est aussi politique : conscient que l’emprise du Hezbollah ne pourra être réduite par la seule voie des armes, l’Etat hébreu exerce une pression croissante contre le gouvernement libanais afin qu’il agisse contre le mouvement chiite. La primature israélienne affirmait ainsi estimer préférable que ce dernier se « charge » du Hezbollah plutôt qu’Israël ne le fasse [36], avertissant, sous la forme de menaces non-voilées, des destructions colossales qui pourraient dès lors se produire à travers le Liban. D’autre part, le chef d’état-major libanais Rodolphe Haykal aurait été informé de « l’insatisfaction » américaine à son égard, notamment à l’endroit de son action, jugée insuffisante, contre le Hezbollah [37]. Craignant en effet des violences majeures, voire une guerre civile, l’intéressé ne s’est pas résolu à employer la force pour désarmer le Hezbollah et s’est contenté pour le moment, avec les autorités libanaises, de déclarer les activités militaires du Hezbollah « illégales » [38], et d’employer l’armée davantage comme une force d’assistance aux civils que comme une force d’intervention ou d’interposition [39]. En attendant, les Etats-Unis ont déclaré suspendre leur coopération militaire avec les forces armées libanaises, jusqu’à ce que Haykal soit limogé et qu’un désarmement du Hezbollah soit initié [40].

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Publié le 16/03/2026


(publiant auparavant sous le nom de plume Émile Bouvier) est consultant en sûreté internationale, analyste des risques (politiques, sécuritaires et économiques) et chercheur indépendant, spécialisé sur le Moyen-Orient, en particulier la Turquie et son voisinage proche-oriental. Formé en géopolitique à l’Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, il a développé une expérience reconnue au sein d’environnements étatiques et privés, en France comme à l’étranger. Il accompagne les décideurs et organisations de toute nature dans l’analyse des environnements complexes, l’anticipation des menaces et la sécurisation de leurs activités.


 


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