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« Egypte : une révolution permanente, trahie ou kidnappée ? » article de Mohammad Selim, professeur de sciences politiques à l’université du Koweït, et Gamal M. Selim, maître-assistant en sciences politiques à l’université de Port-Saïd, Egypte, revue Alternatives Sud, juin 2012, « Le ‘’Printemps arabe’’ : un premier bilan »

Par Astrid Colonna Walewski
Publié le 03/08/2012 • modifié le 20/04/2020 • Durée de lecture : 6 minutes

Les principaux traits de la révolution

Un bref examen des événements ayant mené au retrait du président Moubarak le 11 février 2011 permet aux auteurs de mettre en évidence la singularité de cette révolution. Tout d’abord, la révolution de 2011 a été déclenchée et menée par la population civile, plus particulièrement la jeunesse instruite, contrairement à celle de 1952 qui fut le fait de l’armée.

Dans un premier temps, l’absence de leadership a été un atout dans le combat contre le régime de Moubarak, qui ne pouvait identifier de responsables. Les manifestations étaient non violentes et l’usage de la force par le régime n’a fait que les renforcer. Les acteurs de la révolution ne défendaient alors aucune idéologie particulière, revendiquant plus de liberté, de dignité et de justice sociale. A la suite du renversement du régime de Moubarak, deux évolutions se remarquent : l’absence de leadership a laissé le champ libre aux acteurs de l’ancien régime pour construire le nouveau système politique, et l’apparition des islamistes a fait émerger une idéologie revendiquant l’instauration d’un « Etat islamique ».

Enfin, les auteurs démontrent que la révolution fut bien endogène, c’est-à-dire menée par les Egyptiens, et réfutent les thèses d’une conspiration occidentale ou américaine.

Le cours des événements

Les auteurs reviennent les événements qui ont suivi la chute du président Moubarak, afin de mieux comprendre les divergences d’opinion sur la nature de la révolution.

Moubarak s’est retiré le 11 février 2011 en confiant le pays au Conseil suprême des forces armées, dont les premières décisions ont été la dissolution du Parlement et la suspension de la constitution de 1971. Le Conseil a formé un comité de huit membres chargé d’amender la constitution et composé de juristes professionnels, à l’exception de Tareq Al-Bishry, ancien juge et islamiste, et de Sobhy Saleh, avocat des Frères musulmans. L’amendement portant sur l’élection d’un nouveau Parlement chargé de rédiger la nouvelle constitution a divisé l’opinion. Les Frères musulmans y étaient favorables, puisque leur objectif était de dominer le nouveau Parlement et de rédiger la constitution, alors que les forces révolutionnaires exigeaient que la constitution soit rédigée sur la base d’un consensus national avant même la tenue des élections. Le Conseil a organisé le 19 mars un référendum sur les amendements constitutionnels, qui furent approuvés à 77% ; or dans la déclaration constitutionnelle qui s’ensuivit, le Conseil ne fit pas apparaître certains amendements approuvés. Les forces libérales ont par conséquent jugé le référendum invalide, alors que les forces islamistes ont soutenu la volonté du peuple exprimée lors du référendum.

La loi sur les partis politique du 28 mars a assoupli les conditions de formation des partis, qui se constituèrent alors en nombre. Ils se regroupèrent en coalition autour des partis les plus importants : le Parti de la justice et de la liberté des Frères musulmans forma « l’Alliance démocratique pour l’Egypte » ; le Parti social-démocrate égyptien le « Bloc égyptien » ; le Parti des forces socialistes « La Révolution continue » ; le parti salafiste al-Nour le « Bloc islamique » ; le parti Al-Wasat, détaché du courant principal des Frères musulmans, forma une coalition avec deux autres partis. Le Nouveau parti Wafd créé en 1978 était également représenté.

La pression de la rue et notamment la manifestation « Sauve la Révolution » du 1er avril, a accéléré l’ouverture du procès de Moubarak et de ses principaux adjoints pour corruption politique. Mais lorsque les manifestants ont réclamé la démission du Conseil, accusé de faire échouer la révolution et de se partager le pouvoir avec les Frères, la répression a été sévère. Des milices commirent le massacre d’Abbasiya, l’armée usa de la force sur la place Tahrir et contre des manifestants coptes à Maspiro. Sous la pression des forces libérales, le gouvernement présenta au mois d’octobre 2011 une série de principes devant guider la formation du comité parlementaire chargé de la rédaction de la constitution. Mais les islamistes ont réagi par une grande manifestation et ont obtenu la marginalisation de ces principes.

La loi du 28 septembre 2011 prévoyait un nouveau système électoral : deux tiers des sièges parlementaires seront obtenus selon un système de listes de partis fermés, un tiers reviendra à des candidats indépendants. Chaque parti devra inscrire une femme, dont la place sur la liste n’est cependant pas précisée. Dans les faits, la répartition des sièges a laissé plus de place aux partis politiques, et seules quatre femmes ont été élues. Paradoxalement, les forces islamiques qui sont apparues tardivement sur la place Tahrir ont remporté deux tiers des sièges, alors que les forces révolutionnaires ont été marginalisées dans les résultats des élections. Cela explique le sentiment de la jeunesse révolutionnaire que la révolution leur a été « volée ».

Afin d’éviter que le nouveau Parlement élu ne s’empare de la question de l’élection présidentielle, le Conseil a décidé d’amender la loi présidentielle de 2005 pour faire en sorte que chaque parti siégeant au Parlement puisse proposer un candidat à la présidentielle.

La révolution égyptienne : permanente, trahie ou kidnappée ?

L’hypothèse d’une révolution permanente met l’accent sur le peuple, devenu un acteur central de la politique égyptienne avec l’engagement des jeunes et la formation de partis politiques. Le Conseil est reconnu pour sa bonne gestion de la phase de transition, malgré un manque d’expérience qui a fait surgir quelques difficultés. Les islamistes sont également devenus des acteurs politiques : après de longues années de répression, ils expérimentent des formes d’expression alternatives à la violence. Malgré l’ascension des salafistes au Parlement, des acquis puissants défendent la pérennité d’un Etat civil en Egypte.

Une deuxième lecture considère que la révolution a été trahie par le Conseil, qui n’a fait que reproduire l’ancien régime de Moubarak en monopolisant les pouvoirs exécutif et législatif, en instaurant un contrôle des médias, en réprimant la jeunesse et en concluant un marché tacite avec les islamistes pour se partager le pouvoir. Le Conseil a notamment organisé un référendum malgré l’opposition des forces révolutionnaires, référendum qui a désuni les Egyptiens de la place Tahrir et aggravé la rupture entre islamistes et libéraux. Les acquis de la révolution ne sont pas le fait du Conseil, elles ont été obtenus grâce à la pression de la rue et aux décisions du pouvoir judiciaire. Mais surtout, les militaires sont accusés d’avoir réprimé les manifestations par la force et d’avoir fait usage de la violence contre la population civile, en procédant notamment à des détentions arbitraires. Le Conseil s’est également déconsidéré en accusant des organisations des droits de l’homme de recevoir des fonds de l’étranger, alors que lui-même ne disait mot sur l’origine de ses propres fonds ainsi que de ceux des islamistes. De plus, le Conseil n’a pas restitué les sociétés publiques de l’ancien régime après que les preuves de corruption aient été établies.

Les auteurs identifient cinq théories rivales qui expliquent cette trahison du Conseil : la première est que les militaires ont délibérément tenté de briser une révolution qu’ils pensaient orchestrée depuis l’étranger ; la deuxième que le Conseil n’a passé que des réformes superficielles pour ne pas déstabiliser l’ancien régime, puisqu’il ne considérait pas les évènements de janvier 2011 comme une révolution ; selon la troisième, le Conseil a permis aux Frères musulmans de contrôler le Parlement en échange de leur soutien à un candidat du Conseil à la présidence ; la quatrième théorie soutient que c’est par manque d’expérience que le Conseil a commis des erreurs au cours de la phase de transition, la cinquième théorie est celle d’Abu al-Foutou, dénonçant la mauvaise influence de « conseillers malveillants » qui auraient rendu le Conseil sourd et hostile aux demandes des révolutionnaires.

Toutes ces théories soulèvent trois problèmes fondamentaux qui entravent le processus démocratique en Egypte. Tout d’abord, l’armée n’est contrôlée par aucune institution civile. Ensuite, les généraux ont cherché à perpétuer les anciennes structures après s’être alliés à la révolution uniquement pour faire tomber Moubarak, dont ils n’acceptaient pas les tentatives de transférer le pouvoir à son fils Gamal. Enfin, la priorité du Conseil est de préserver les avantages économiques et financiers de l’armée.

Les libéraux et une partie de la gauche ont une lecture différente de la révolution, qui aurait été récupérée par les Frères musulmans et par les salafistes. Pour le montrer, ils mettent en avant la stratégie d’exclusion des Frères musulmans afin d’être les seuls à diriger le pays et à rédiger la nouvelle constitution. Ils ont pour cela évincé les initiateurs de la révolution en prenant le contrôle de la place Tahrir et en tournant les manifestations en événements religieux. Ils ont également soutenu les amendements constitutionnels, le référendum et la loi électorale du 28 septembre.

En conclusion, les auteurs rappellent l’importance du facteur temps. Le processus de démocratisation en Egypte sera long et il dépendra de la capacité des acteurs à trouver un compromis. Il est également nécessaire que tous les partis participent à la rédaction de la constitution, afin que celle-ci soit largement acceptée. Enfin, l’unification des jeunes de la révolution est elle aussi décisive.

Publié le 03/08/2012


Après avoir obtenu une licence d’Histoire à l’université Paris IV Sorbonne, Astrid Colonna Walewski étudie actuellement à l’Université Catholique de Louvain en Master de Relations Internationales. Elle suit des cours de spécialité sur le monde arabe et écrit un mémoire sur la révolution égyptienne.


 


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