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En Israël, l’identité et l’avenir institutionnel au cœur de la campagne électorale, la question palestinienne absente des débats

Par Ines Gil
Publié le 17/07/2026 • modifié le 17/07/2026 • Durée de lecture : 8 minutes

Crédits photo : La Knesset. Ines Gil

Politique et indépendance de la justice

En pleine campagne électorale en Israël, l’avenir du pouvoir judiciaire est au centre de la bataille politique. Le 5 juillet, le gouvernement israélien a annoncé qu’il ne se conformerait pas à une décision de la Cour suprême portant sur l’autorité publique de régulation de l’audiovisuel [1]. Quelques jours auparavant, la plus haute juridiction du pays avait ordonné à l’autorité publique de régulation de l’audiovisuel de poursuivre ses travaux, malgré l’absence de plusieurs de ses membres.

En refusant d’appliquer cette décision, l’exécutif ravive les tensions autour de l’indépendance de la justice et de l’équilibre des pouvoirs. « Ce n’est pas une première » explique le chercheur Samy Cohen, « en novembre 2025, déjà, la Cour suprême avait accordé au gouvernement 45 jours pour légiférer sur la conscription des ultra-orthodoxes. Le délai a expiré et le gouvernement n’a rien fait. Mais ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que le gouvernement clame haut et fort son refus de se conformer à une décision de la Cour suprême, de manière décomplexée. Un seuil supplémentaire a été franchi dans les attaques contre la justice ».

Israël ne dispose pas de Constitution, mais de lois fondamentales, reconnues comme constitutionnelles, soit « au-dessus des lois » [2] par la Cour suprême depuis l’arrêt Bank Mizrahi de 1995. C’est la Cour suprême qui contrôle la constitutionnalité des lois. L’affaiblissement progressif de cet organe par Benyamin Netanyahou constitue un « tournant dangereux » pour l’équilibre des pouvoirs selon Samy Cohen : « Israël, contrairement à la France, n’a qu’une chambre, et n’a pas adhéré à la Cour européenne des droits de l’Homme qui protège les droits des citoyens. La Cour suprême est le seul contre-pouvoir institutionnel, c’est pourquoi Benyamin Nétanyahou tente de la mettre au pas ».
 
A l’approche du scrutin pour les élections législatives, qui se tiendront à l’automne prochain, cette nouvelle offensive populiste de l’exécutif contre l’institution judiciaire vise à mobiliser la base du Likoud et de ses alliés selon le chercheur David Khalfa, « Benyamin Netanyahou réactive un puissant ressort de polarisation politique en instrumentalisant la défiance d’une partie de son électorat envers la Cour suprême, perçue comme un bastion des élites libérales et de la gauche. Cette rhétorique de délégitimation de l’institution judiciaire trouve un écho particulièrement fort parmi les électeurs du Likoud, mais aussi chez ceux des partis ultra-orthodoxes et de l’extrême droite qui composent sa coalition ».
 
Cette nouvelle offensive contre la Cour suprême vient s’ajouter à une longue liste de charges contre la justice, comprenant la réforme judiciaire et les attaques récurrentes contre les magistrats [3]. Le gouvernement espère faire adopter, dans les prochaines semaines, un texte de loi qui affaiblirait considérablement l’autorité et de champ d’action de la procureure générale. « L’objectif de Benyamin Netanyahou est d’accélérer, avant la tenue des prochaines élections, une transformation profonde des institutions » explique David Khalfa, « l’enjeu dépasse largement la seule réforme de la justice. Il s’agit de faire durablement pencher l’équilibre des pouvoirs en faveur de l’exécutif, en neutralisant les contre-pouvoirs, au premier rang desquels l’autorité judiciaire ».
 

Le poids du 7 octobre dans la campagne

 
Le procès de Benjamin Netanyahou, jugé dans trois affaires de corruption, a repris le 12 avril dernier, après la levée de l’état d’urgence consécutive au cessez-le-feu irano-américain. En instrumentalisant l’hostilité à la justice, le Premier ministre espère politiser son procès. Un maintien au pouvoir lui permettrait de mettre l’autorité judiciaire au pas [4]. Pour cela, il doit éviter un des sujets les plus brûlants de cette campagne : sa responsabilité politique dans le massacre du 7 octobre 2023.
 
Le 7 juillet, la Knesset (Parlement israélien) a adopté en première lecture un projet de loi soutenu par Benyamin Netanyahou et ses alliés, établissant une commission d’enquête sur le 7 octobre décriée par l’opposition par son manque d’indépendance politique. Telle que définie par cette loi, les six membres de la commission seraient nommés par la Knesset, à la majorité des deux tiers. En l’absence d’un consensus, trois membres seraient désignés par la coalition au pouvoir et trois par l’opposition.
 
Mais l’opposition, de son côté, appelle depuis longtemps à la formation d’une commission d’enquête indépendante, mécanisme fréquemment mis en place par le passé lors de fiascos sécuritaires majeurs. Les sondages montrent qu’une majorité d’Israéliens, quelle que soit leur sensibilité politique, soutiennent un tel mécanisme pour conduire l’enquête. « Netanyahou cherche, par ce projet de loi, à échapper à sa responsabilité dans l’échec sécuritaire durant le massacre du 7 octobre » affirme Samy Cohen.
 
Pour la chercheuse Nitzan Perelman, la mise en place d’une enquête sur les massacres du 7 octobre est un sujet au coeur des clivages politiques : « c’est central pour une partie de l’opinion publique, des Israéliens qui veulent savoir ce qui n’a pas fonctionné au niveau sécuritaire le 7 octobre, ils veulent pouvoir identifier les responsables politiques grâce à une commission d’enquête indépendante. »
 

Glissement anti-libéral

 
Selon David Khalfa, Benyamin Netanyahou accélère aujourd’hui un glissement anti-libéral, même au sein de son parti : « Le nationalisme droitier israélien a longtemps coexisté avec un attachement aux principes du libéralisme politique et de l’État de droit. Benyamin Netanyahou a rompu avec cet héritage. En vampirisant le Likoud et en le refaçonnant progressivement autour de sa personne, il a favorisé une personnalisation croissante du pouvoir, largement dictée par un impératif de survie politique alors qu’il demeure poursuivi dans plusieurs affaires de corruption ». Cette évolution autoritaire trouve son influence dans les extrêmes droites à travers le monde, selon le chercheur : « les attaques contre les médias, contre la Cour suprême, et la volonté de reprendre en main le Likoud pour qu’il soit à la solde de Netanyahou témoigne d’un projet illibéral clair. Cette philosophie politique est influencée par les extrêmes droites latinos et européennes, avec qui Benyamin Netanyahou est en lien. Il y a une convergence idéologique claire avec une reprise quasi à l’identique de la grammaire politique et du répertoire rhétorique des nationaux-populistes ».
 
Un glissement anti-libéral qui s’accompagne d’une « fatigue démocratique » au sein de la population israélienne selon Samy Cohen : « Après le 7 octobre et les mobilisations pour la libération des otages retenus à Gaza, les Israéliens ne descendent plus dans la rue. C’est très inquiétant dans la mesure où seul le peuple peut protéger la démocratie ».
 

Gadi Eisenkot, l’ascension politique d’un militaire

 
Face à Netanyahou, pendant longtemps, un leader d’extrême droite se dégageait : Naftali Bennet, lui-même Premier ministre entre juin 2021 et juin 2022. Mais ces dernières semaines, une figure a marqué une ascension exceptionnelle dans les sondages : Gadi Eizenkot. Ancien chef d’État-major de l’armée israélienne entre 2015 et 2019, député à la Knesset de 2022 à 2025, il a été observateur au Cabinet de guerre entre octobre 2023 et juin 2024, et son fils, Gal Meir Eizenkot, réserviste mobilisé à Gaza, a été tué en décembre 2023. Son parti, Yashar, a devancé le Likoud de Netanyahou dans plusieurs sondages ces dernières semaines [5]. Aujourd’hui, Gadi Eisenkot apparaît comme le plus sérieux opposant à Benyamin Netanyahou et ses alliés. Issu d’un milieu populaire, il appartient à ce que certains appellent le « second Israël », celui des Juifs mizrahim, orientaux. Il a grandi à Tibériade, et incarne donc une possibilité de réconciliation dans une société israélienne divisée. « D’autant plus que Naftali Bennet, à l’extrême droite de l’échiquier politique, est davantage clivant. Une majorité d’Israéliens semblent être en quête d’un certain apaisement » selon Samy Cohen.
 
Son programme rompt avec la logique de polarisation qui structure la vie politique israélienne depuis plusieurs années et se donne pour ambition de réconcilier une société israélienne profondément fracturée, explique David Khalfa : « Le projet de Gadi Eisenkot repose avant tout sur la défense de l’éthos démocratique d’Israël. Il revendique un retour aux valeurs fondatrices de la Déclaration d’indépendance, avec une conception plus inclusive de l’identité nationale. Il défend un équilibre entre le caractère juif et le caractère démocratique de l’État, tout en réaffirmant l’importance des droits des minorités et de l’État de droit. En cela, il se place en opposition à Benyamin Netanyahou sur la définition même de l’identité politique d’Israël et des principes qui fondent l’État ».
 
Un souci de réconciliation qui passe aussi par l’évitement de sujets clivants selon le chercheur : « Il entretient un certain flou dans son programme. Il n’aborde pas la stratégie face à l’Iran et au Hezbollah. Il a compris que nombre d’Israéliens, épuisés par les guerres successives, aspirent avant tout à une forme d’apaisement et de stabilité. Le mot "palestinien" n’apparaît d’ailleurs pas. Il y a trente ans, le clivage politique en Israël s’organisait autour du processus de paix et des relations avec les Palestiniens. Aujourd’hui, il porte avant tout sur l’identité de l’État et l’avenir de ses institutions ».
 

Le sort des Palestiniens, grands absents de la campagne

 
Plus de 71 000 Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne, et 1 000 d’entre eux ont été tués en Cisjordanie depuis le début de la guerre à Gaza [6], à l’heure où la colonisation de la Cisjordanie s’intensifie. Pourtant, près de trois ans après les massacres du 7 octobre, évoquer le sort des Palestiniens n’a jamais été aussi tabou au sein de la société israélienne, comme si la question palestinienne était désormais dissociée de l’avenir d’Israël.
 
Pendant cette dernière ligne droite avant les élections, les partis d’extrême droite poursuivent la mise en œuvre de leur politique coloniale dans les territoires occupés, avec très peu de garde-fous. « Bezalel Smotrich (ministre des Finances, extrême droite) a légalisé, du point de vue du droit israélien, des avant-postes auparavant illégaux en droit israélien, et il réussit à créer des espaces dotés d’une continuité territoriale importante. Il le fait notamment entre Jérusalem-Est et la Cisjordanie avec le plan E1 », affirme Nizan Perelman. « Il avance de manière significative sans que cela soit aujourd’hui réellement discuté au sein de la société israélienne, ni même véritablement à l’international », ajoute la chercheuse.
 
Dans un rapport [7] publié le 6 juillet, les ONG israéliennes La Paix Maintenant et Kerem Navot dressent le bilan de trois ans et demi d’expansion de la colonisation en Cisjordanie, correspondant à l’arrivée au pouvoir de la coalition de droite et d’extrême droite actuelle. Les ONG soulignent que l’entrée au gouvernement de Bezalel Smotrich aux Finances, d’Itamar Ben Gvir à la Sécurité nationale et d’Orit Strook au ministère des Colonies a marqué une accélération significative du projet de colonisation. Selon leur rapport, depuis la formation du gouvernement, 102 colonies ont été approuvées ou légalisées, un niveau inédit. Le document identifie Bezalel Smotrich comme le principal artisan de cette politique, notamment depuis sa nomination, en mars 2023, à la tête de l’administration des colonies en Cisjordanie occupée. « Il est responsable de l’Administration civile, qui est pourtant censée être dirigée par un militaire. C’est la première fois qu’un civil gère cette entité : c’est donc une annexion de jure », explique Nitzan Perelman. Cette évolution constitue un bouleversement majeur, pourtant, explique la chercheuse, « peu de monde en parle ».
 
Pour Samy Cohen, cette accélération de la colonisation répond avant tout à la logique de maintien au pouvoir de Benyamin Netanyahou en pleine campagne électorale « Bezalel Smotrich fait pression pour accélérer la colonisation de la Cisjordanie, voir faire en sorte que les Palestiniens soient amenés soit à quitter ce territoire, soit à se soumettre. Benyamin Netanyahou ne va pas l’en empêcher, car le sort des Palestiniens en Cisjordanie est le dernier de ses soucis. Pour remporter les élections, il veut éviter de fâcher ses alliés ». Une stratégie d’autant plus facile à poursuivre que la question palestinienne suscite aujourd’hui très peu d’intérêt au sein de la société israélienne.

Publié le 17/07/2026


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


 


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