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Entretien avec Arthur Quesnay sur la situation en Irak : « l’absence de plan sécuritaire en dehors de certains secteurs stratégiques permet un retour de l’EI dans les zones délaissées par les milices »

Par Arthur Quesnay, Ines Gil
Publié le 18/02/2021 • modifié le 18/02/2021 • Durée de lecture : 14 minutes

Iraqi demonstrators lift flags and placards as they rally in Tahrir square in the capital Baghdad on January 3, 2021, to mark one year after a US drone strike killed Iran’s revered commander Qasem Soleimani and his Iraqi lieutenant Abu Mahdi al-Muhandis near the capital.

AHMAD AL-RUBAYE / AFP

Le 21 janvier, un double attentat suicide est survenu sur un marché du centre de Bagdad, faisant plus de 30 morts. C’est l’attaque la plus meurtrière dans la capitale irakienne depuis 3 ans. Elle a été revendiquée par l’Organisation Etat islamique. Est-ce le signe de la résurgence de Daesh en Irak ?

Je ne pense pas qu’on puisse parler de résurgence étant donné que l’Etat islamique n’a jamais disparu d’Irak, et ce malgré la perte de ses territoires irakiens en 2018. La nouveauté avec l’attentat de Bagdad, c’est le retour de l’organisation Etat islamique (EI) dans les villes, avec la capacité de projeter une violence depuis les zones rurales (où l’organisation était restée très résiliente) vers les centres urbains, qui sont pourtant extrêmement bien protégés depuis 2015.

La situation est préoccupante. Rien qu’en 2020, l’EI a organisé plus de 1400 attaques en Irak tandis qu’elle a nettement intensifié ses actions en Syrie. L’EI se déploie actuellement dans un arc de crise allant de l’est de la région de Homs, en Syrie, jusqu’à la province de Diyala, le long de la frontière iranienne, en passant par les gouvernorats de Kirkouk et de Mossoul. L’organisation est particulièrement présente dans les « territoires disputés » [1] ou elle utilise les divisions entre les forces kurdes, l’armée irakienne et les milices chiites pour se reformer.

En effet, les tensions politiques ont repris le dessus sur la lutte contre l’EI et expliquent en partie les failles du système sécuritaire dans ces territoires. Les groupes pro-iraniens se concentrent sur les dynamiques politiques et économiques, ce qui les détourne des missions de sécurisations. De leur côté, les responsables kurdes considèrent le hashd [surnom des groupes miliciens issus de la Mobilisation populaire de 2014] comme plus menaçant pour eux que l’EI et refusent de collaborer. Les organisations kurdes détiennent nombre de détenus de l’EI, et disposent d’une bonne compréhension du fonctionnement de l’organisation dans les territoires disputés, mais ils refusent de partager ces informations. Cette fragmentation explique l’accélération du retour de l’EI avec des attaques simultanées, la destruction d’infrastructures stratégiques, comme les installations électriques de Kirkouk ce qui prive en partie la ville d’énergie pendant plusieurs jours début mai 2020, ou encore une pénétration de la ceinture sunnite de Bagdad.

Combler le vide sécuritaire passe par la relance des mécanismes de collaboration entre le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) et Bagdad, mécanismes bien connus des acteurs mais non appliqués en raison de trois niveaux de blocages :

1. Tout d’abord, les tensions entre les partis kurdes et Bagdad créent un véritable no man’s land entre les positions kurdes et celles du gouvernement. L’EI en tire une facilité de circulation. Les forces kurdes refusent de participer à la sécurisation de cet espace tant que Bagdad ne leur accorde pas une parité dans les forces de sécurités, notamment à Kirkouk. Du côté de Bagdad, la demande n’est pas acceptable, car le gouvernement déduit que, comme par le passé, toute procédure de power sharing sera contrôlée par les Kurdes en raison de la faiblesse de l’État central et la majorité démographique des partis kurdes. Dans ces conditions, les relations entre les peshmergas et le ministère de la Défense sont complètement bloquées.

2. En second lieu, les rivalités entre les partis kurdes fragilisent tout espoir de coopération, même en cas d’accord entre Bagdad et le GRK. En effet, une nouvelle crise débute mi-avril 2020 lorsque Bagdad gèle le versement du budget qu’obtient le GRK en échange du transfert des revenus des 250 000 barils de pétrole vendus par jours. Revenus que le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) n’a toujours pas versés au gouvernement central depuis la mise en place du nouvel accord budgétaire pour l’année 2020. Cette crise, qui dure avec des moments d’intermittence depuis 2013, accroit actuellement la division PDK-UPK. En effet, l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) refuse de suivre le PDK dans une stratégie de confrontation avec Bagdad et cherche à négocier séparément une solution avec le gouvernement irakien. Dans ce contexte, le GRK est incapable d’avoir une action cohérente et les tensions entre les partis kurdes n’ont jamais été aussi fortes. Il faut rappeler que le gel du budget, qui correspond surtout aux salaires versés à 70 % de la population active et travaillant pour la fonction publique, vient s’ajouter aux tensions politiques créées par la crise sanitaire du COVID-19, le PDK n’ayant pas reversé à Souleymanie les aides délivrées par Bagdad.

3. Enfin, les groupes miliciens sont de plus en plus engagés dans des trafics divers et de moins en moins capables de gérer la question de la sécurité. L’EI se redéploie principalement dans les districts où les forces de sécurités sont les plus corrompues, comme les zones pétrolières proches de la base aérienne K-1, ou dans le sud de Kirkouk, près de Tuz-Khurmatu. Le manque d’efforts de contrôle de la population a des effets d’autant plus graves que plus de 150 000 déplacés vivent dans la région de Kirkouk. Les faibles contacts entre l’État et ces populations paupérisées en font des foyers de recrutement faciles pour l’EI.

Vous avez parlé du réseau de milices implantées dans le pays, quelle est la place des forces chiites ?

Les milices chiites sont présentes en Irak depuis 2003, ce n’est pas une nouveauté. Mais depuis la fin de la guerre contre l’EI, une nouvelle élite milicienne pro-iranienne tente de s’installer au pouvoir. Vu du terrain, ces groupes pro-iraniens se perçoivent comme consolidés par les épreuves traversées depuis 2014 : la guerre contre l’EI (qui a fait plus de 800 morts et 30 000 blessés dans leurs rangs), la guerre en Syrie, les « frappes israéliennes et américaines », les assassinats ciblés contre leurs leaders, les manifestations « instrumentalisées par les Occidentaux ». De plus, ils considèrent leur tentative autoritaire de contrôle de l’État comme le moyen d’éviter une nouvelle guerre civile intra-chiite [2]. Leur projet hégémonique se situe sur le temps long et s’articule en trois phases depuis 2003 :

1. Premièrement, une phase d’éclatement des principaux groupes chiites entre 2003-2014 : les grands groupes chiites, comme les brigades Badr ou le parti Dawa, obtiennent un accès privilégié à l’État en 2003. Toutefois, ils se fragmentent en raison de l’usure du pouvoir ou par incapacité à passer au politique pour les brigades Badr par exemple. Les cadres de la nouvelle élite milicienne post-2018 font leurs premières armes dans ces mouvements historiques où ils acquièrent une expérience politique et militaire.

2. Deuxièmement, une phase de construction de réseaux sécuritaires entre 2014 et 2017 : la guerre contre l’EI et la reconquête des territoires disputés tenus par les partis kurdes permettent aux milices de développer un ancrage local sur l’ensemble du territoire et, surtout, dans les centres urbains. En particulier, le contrôle de la ceinture de Bagdad et d’Anbar donne accès au centre du pouvoir et au contrôle des ressources. Comme le rappelle un cadre des Kata’ib Hezbollah, « tous les coups d’État se font à partir de Bagdad et des centres urbains. Contrôler le centre c’est contrôler le pays même s’il est en situation d’insurrection ». De ce point de vue, le maintien d’une criminalité aux marges, c’est-à-dire dans les provinces, n’est pas un problème pour le régime qui se met en place. Autrement dit, la question de l’EI et des « territoires disputés » n’est pas perçue comme une menace directe.

3. Troisièmement, une phase de passage au politique à partir de 2018 : il s’effectue par la mise en place d’un projet hégémonique. Celui-ci s’opère par la neutralisation des décisions politiques et par la montée en puissance d’une élite via des réseaux économiques.

Les groupes de l’« axe de la résistance » ont plusieurs fois prouvé leur capacité à interférer dans les décisions du gouvernement pour défendre leurs intérêts politiques et économiques.

Au niveau des districts, les groupes pro-iraniens ont la capacité de s’implanter sur l’ensemble du territoire en tissant des alliances politiques. Les cas du gouvernorat de Diyala, du Sinjar, de la ville de Mossoul et plus largement des « territoires disputés » montrent comment des territoires peu peuplés en population chiite sont devenus des points d’appui pour les groupes pro-iraniens. Au niveau national, les groupes pro-iraniens n’hésitent pas à menacer les membres de la classe politique irakienne et à exercer des pressions physiques sur les sites de pouvoir (tirs de roquettes, survol du Palais présidentiel par drones, etc.). Les groupes de l’« axe de la résistance » ont d’ailleurs plusieurs fois prouvé leur capacité à interférer dans les décisions du gouvernement pour défendre leurs intérêts politiques et économiques. Par exemple, en septembre 2019, le ministre de la Défense décide de prendre des mesures contre ces groupes considérés comme pro-iraniens. Cependant, les milices parviennent à mettre sous pression le Premier ministre Abdel Mahdi et à obtenir le gel des prérogatives du ministre de la Défense, puis l’annulation de ses décisions. Finalement, le renvoi du commandant en second des ICTS, Abdel Waheb Saadi, perçu comme une décision d’influence iranienne, déclenche les manifestations à Bagdad en octobre 2019.

Sur le plan économique, cette nouvelle élite se renforce grâce à des alliances avec des hommes d’affaires tandis que la cooptation et la corruption de responsables politiques ou administratifs sont au cœur de ce processus. La construction d’une coalition élargie (par menace et cooptation) permet aux groupes pro-iraniens de pallier à l’absence de cadres disponibles. Par exemple, les Kata’ib Imam Ali contrôlent le ministère de l’Économie et les sociétés rattachées à ce ministère en sont souvent proches. Cette montée en puissance par l’économie n’est pas sans créer de la fragmentation. Cela notamment au niveau local où, dotés de leurs propres entreprises, les commandants se focalisent davantage sur la captation de ressources sans vraie stratégie centralisée : racket de sociétés sous prétexte de l’aide aux familles des martyrs, réorientation des budgets de l’État vers des compagnies-écrans ou vers des hommes d’affaires qui leurs sont proches.

L’assassinat de Qassem Soleimani (commandant de la force al-Qods, unité d’élite des gardiens de la révolution islamique) en janvier 2020 semble avoir favorisé l’influence iranienne en Irak

En effet, les assassinats de Qassem Soleimani et al-Muhandis en janvier 2020 n’ont pas créé de changements majeurs dans ces stratégies ni déstabilisé l’État profond en train de se mettre en place. D’après des cadres pro-iraniens interrogés, les attaques ciblées contre leurs groupes renforcent leur mouvement. En cas d’assassinat, la succession est préparée en amont et s’effectue sans remettre en cause l’ensemble de la hiérarchie. Al-Muhandis, qui était le chef des opérations du hashd, est remplacé pendant deux mois par Abu Ali al-Misri (ancien chef du renseignement du hashd, un cadre des brigades Badr ayant passé 25 ans dans l’opposition), puis par Abu Fadak (Mohammed Awi). Ce dernier appartient à l’aile dure des groupes pro-iraniens et insiste pour renforcer leur projet hégémonique. Un cadre des Pasdaran, Ismael Qani, également appelé Ismael al-Shams depuis son déploiement en Syrie où il forme les milices pro-régime, remplace Qassem Soleimani. Avec cette succession, la ligne dure se renforce et tente d’imposer deux scénarios aux États-Unis :

« Les attaques directes, très médiatisées (…), ont pour but de transformer l’Irak en « killing field » et à rendre très couteuse la présence américaine en Irak. »

Selon un premier scénario, il s’agit d’entretenir une guerre d’usure pour confiner les Occidentaux dans des espaces marginaux et diminuer leur capacité de réaction. Cette stratégie d’usure s’opère en large partie de manière non militaire : limiter la collaboration logistique, empêcher les avions de la coalition d’atterrir, infiltrer les stages de formation… Les attaques directes, très médiatisées mais relativement peu nombreuses comparées à la période 2003-2011, ont pour but de transformer l’Irak en « killing field » et à rendre très couteuse la présence américaine en Irak. Elles visent à user sur le long terme le contingent occidental et à limiter son déplacement. En cas de replie des forces américaines sur les zones kurdes, d’autres moyens de pression existent sur Erbil via le contrôle du gouvernement : fermeture des aéroports, gel des salaires des peshmergas.

Dans le deuxième scénario, le but est de négocier des gains en échange d’un maintien « sécurisé » des forces américaines en Irak. D’après des cadres du hashd, la nomination du Premier ministre Kadhimi résulte de ces pressions, marquant la volonté des groupes pro-iraniens d’éviter une guerre couteuse contre une coalition soutenue par les États-Unis. En effet, Kadhimi n’est pas considéré comme une menace par les pro-iraniens et peut être utilisé pour préserver l’intégrité des factions chiites. Sa nomination est décrite comme peu dangereuse étant donné la situation économique et sociale extrêmement difficile qui risque d’affaiblir rapidement son autorité à la tête du gouvernement. Avec Kadhimi, une période de statu quo se ré-ouvre temporairement et permet aux groupes pro-iraniens de poursuivre leur stratégie politique.

L’accès au politique est central pour les groupes pro-iraniens. Plus que le rapport de force militaire, les enjeux politiques constituent le point de bascule des tensions actuelles. Faute d’un nombre suffisant de cadres politiques, le soutien d’une majorité d’acteurs chiites est crucial aux pro-iraniens pour s’imposer sur le long terme. Au-delà du repli des États-Unis, leur principal objectif est de capter l’adhésion des leaders chiites « libéraux » - indépendants, systanistes, cadres du parti Dawa ou des brigades Badr - et de forcer les autres groupes politiques à travailler avec eux. De l’alliance aux « libéraux » dépend leur pérennité et leur reconnaissance institutionnelle au sein de l’État. Par ailleurs, nombre de responsables chiites irakiens soulignent ce manque de cadres et d’expérience. Cette faiblesse est importante à prendre en compte mais ne doit pas masquer le fait que de nombreuses tensions divisent les groupes chiites historiques, qui se partagent actuellement le pouvoir. Les brigades Badr subissent de fortes tensions internes et envoient des messages contradictoires (prise de position contre la présence des forces américaines tout en votant pour le nouveau Premier ministre Kadhimi). On constate un discours éclaté entre les militants Badr dont les trajectoires sont de plus en plus hétérogènes entre ceux revenus d’Iran en 2003, ceux ayant rejoint les brigades 2005 face à la guerre civile ou encore ceux qui, ayant intégré l’État irakien, ont d’autres intérêts à préserver. De cette manière, la cohésion parmi les cadres des brigades Badr est remise en cause alors que des groupes comme les Kata’ib Hezbollah sont en pleine expansion. Cette fragmentation du camp chiite historique laisse le champ libre aux groupes pro-iraniens pour s’institutionnaliser au sein de l’État.

Cependant, l’expansion des groupes pro-iraniens n’est pas linéaire. Depuis la fin de la guerre contre l’EI, on observe une dérive du système milicien avec des effets contre-productifs. D’une part, la malversation et la répression de la population ont entrainé un mouvement de protestation qui vise ouvertement ces groupes paramilitaires, hypothéquant leurs futurs résultats électoraux. D’autre part, l’absence de plan sécuritaire en dehors de certains secteurs stratégiques permet un retour de l’EI dans les zones délaissées par les milices.

Malgré des accords-cadres pris au sein des cercles de décision à Bagdad, le système milicien manque de cohésion au niveau des districts. Les accords nationaux entre les groupes sont censés réguler la compétition : répartition des gains, division sectorielle des activités (type de contrebande, commerce, attributions de responsabilités administratives), découpage territorial. Toutefois, la cohésion entre les différents groupes reste faible sur le terrain.

Les milices imposent leurs propres entreprises ou obligent les entrepreneurs à partager leurs bénéfices.

En revanche, le contrôle de secteurs économiques et de la contrebande reste l’activité prioritaire des milices. Des trafics comme celui de la drogue de synthèse permettent de faire plus de 50 % de bénéfice par convoi. De plus, les milices imposent leurs propres entreprises ou obligent les entrepreneurs à partager leurs bénéfices. Les systèmes de racket ou de taxation mis en place ont d’ailleurs transformé l’identité ethnique et religieuse des réseaux commerciaux et leur modalité de circulation, notamment dans les gouvernorats situés à proximité de la frontière iranienne. Cette emprise favorise l’explosion de l’économie illicite, en particulier le trafic d’armes et de drogue.

Pour conclure sur les groupes miliciens pro-iraniens, on observe donc un paradoxe : d’un côté, ils souhaitent entrer en politique pour garantir leur stabilité. Mais d’un autre côté, poussés par l’Iran à la lutte contre la coalition internationale, ils sont forcés à une position de semi-clandestinité et entretiennent des dynamiques de malversation économique qui leur mettent à dos la population.

Une question centrale se pose donc : quelle est la base sociale de ces milices ? On constate que ce manque d’autonomie politique ne leur permet pas de construire une base sociale cohérente. Au-delà du système de réseaux qu’elles ont développé, des miliciens qu’elles rémunèrent, elles ne parviennent pas à élargir les soutiens au sein de la population irakienne. C’est pourquoi on voit se développer dans toutes les manifestations des slogans qui visent directement les milices chiites pro-iraniennes comme étant la source de la fragmentation de l’Etat irakien et de la dégradation de la situation dans le pays.

Des manifestations ont débuté il y a près de trois ans en Irak, notamment contre la corruption dans le pays. La répression contre les manifestants a été extrêmement violente et d’après de nombreux activistes irakiens, elle a été organisée par certaines de ces milices

Tout à fait. Les milices sont à la pointe de la répression. Dans les premier mois du mouvement de protestation, les différents groupes participants à la répression étaient peu coordonnés : on avait d’un côté les forces de sécurité et de l’autre les milices qui tiraient sur la foule entraînant un nombre de morts et de blessés très élevé. Les miliciens se sont ensuite adaptés à la situation. En voyant que la répression frontale ne fonctionnait pas - de plus en plus d’Irakiens sont descendus dans la rue, la légitimité des milices acquises durant la guerre contre l’Etat islamique était en train de s’éroder -, ils ont plutôt opté pour des assassinats ciblés, des enlèvements et des techniques de gestion de la foule utilisant des armes moins létales.

Cela ne signifie pas que le niveau de répression diminue, mais qu’il est plus efficace dans le sens où les milices ont maintenant des services capables d’arrêter les manifestants et collaborent davantage avec les forces de sécurité chargées de réprimer ces manifestations. En conséquence, les manifestants les ciblent de plus en plus dans leurs slogans. Sur le terrain, cela se traduit par des tentatives de destruction des bureaux politiques des milices.

Justement, concernant ces manifestations, on a beaucoup parlé de la position de Moqtada al-Sadr, leader politique et religieux de confession chiite, qui a d’abord soutenu les manifestations et qui a ensuite changé de position il y a un an. Depuis, il appelle à la mobilisation contre la présence américaine dans le pays, il cherche à fédérer un sentiment anti-américain en Irak. Sa stratégie fonctionne-t-elle ? Pourquoi ?

Moqtada al-Sadr agit avant tout en tacticien politique et retourne régulièrement sa veste. Sa légitimité lui vient de la guerre qu’il a menée à la tête de l’armée du Mahdi contre l’occupation américaine et son implantation dans les quartiers chiites défavorisés. En 2008, il enregistre une défaite avec la perte de Bassora et doit se réfugier en Iran. Mais, quelques années plus tard, son retour en Irak puis son engagement dans la guerre contre l’EI lui assurent une série de succès électoraux, notamment au Parlement. Il est devenu un personnage central de la vie politique irakienne et s’impose comme celui dont le soutien est indispensable aussi bien pour former un gouvernement que pour contrôler la rue. Ainsi, il joue constamment un double jeu : être présent dans les manifestations puis les réprimer, soutenir le Premier ministre puis tenter de le mettre sous pression…

Cela se traduit par des heurts de plus en plus violents entre ses militants et les manifestants. Le 5 février dernier, lors d’une manifestation, les protestataires ont poussé encore plus loin les slogans contre Moqtada al-Sadr en remettant en cause sa légitimité. En conséquence, le leader politique a envoyé ses militants, qui ont pris position dans les grandes villes irakiennes (surtout dans le sud de l’Irak, mais aussi à Bagdad) et ont commencé à réprimer les manifestations. On parle ici d’une répression extrêmement sévère avec des raids aux domiciles des opposants, la disparition de certains manifestants ou encore des passages à tabacs. Des centaines de manifestants sont passés dans la clandestinité pour éviter d’être ciblés.

Le 10 février dernier, il a soutenu l’organisation d’élections anticipées supervisées par l’ONU lors d’une rare apparition publique dans la ville sainte de Najaf. Est-il en campagne pour le poste de Premier ministre ?

Ce sont des rumeurs qui circulent souvent à son sujet, et il entretient d’ailleurs lui-même le flou sur cette question : va-t-il oui ou non prendre le leadership du gouvernement ? De toute évidence, Moqtada al-Sadr, comme le reste de la classe politique irakienne, sait que le poste de Premier ministre est extrêmement exposé. D’un côté, cela lui permettrait d’officialiser son mouvement, de devenir réellement la figure politique clé en Irak. Mais, d’un autre côté, cela ne durerait qu’un temps étant donné les problèmes auxquels le pays est confronté. Ce serait un pari risqué pour Moqtada al-Sadr. Justement, sa capacité à jouer sur les mouvements d’opposition, à user de la répression, à influencer le gouvernement et à changer de position régulièrement ont été sa force. Il risque de maintenir cette stratégie, quitte à laisser un pantin au pouvoir, un gouvernement faible qu’il puisse contrôler.

Publié le 18/02/2021


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


Doctorant en Science Politique (Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne) Arthur Quesnay est affilié au think tank Noria-Research et à l’ERC « Sociologie des guerres civiles » dirigé par Gilles Dorronsoro. Etablit dans le Nord de l’Irak depuis 2009, son travail doctoral porte sur les dynamiques politiques des conflits communautaires. Il a notamment co-écrit avec Adam Baczko et Gilles Dorronsoro, Syrie, Anatomie d’une guerre civile, Editions CNRS, 2016.


 


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