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Entretien avec Carole André-Dessornes – Les « Guerres silencieuses »

Par Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Carole André-Dessornes
Publié le 02/04/2026 • modifié le 02/04/2026 • Durée de lecture : 8 minutes

Carole André-Dessornes

Quelles raisons ont motivé l’écriture de votre ouvrage ?

Pour moi, il était essentiel de revenir sur ces sanctions qui passent très souvent inaperçues pour le grand public, moins spectaculaires que le fracas des bombes, les embargos et les blocus, mais qui n’en sont pas moins destructrices pour les populations des pays visés.

Ce sont là aussi les populations qui sont les premières et les principales victimes. Dans le langage courant, on parle de « victimes collatérales », expression qui édulcore une réalité tragique, d’où mon titre de « Guerres silencieuses ».

Dans mon ouvrage, je cite Henry Laurens qui dans Orientales, paru en 2019 aux éditions du CNRS, écrit : « Plus on cherche à façonner un nouveau Moyen-Orient, moins on est capable d’empathie avec les réalités de cette région du monde » ; cela n’a jamais été aussi vrai, et entre en résonnance avec ce qui se passe sous nos yeux depuis tant d’années.

L’embargo comme le blocus sont un moyen d’asphyxier l’économie d’un pays et de mettre sous pression toute une population. L’Irak est un cas emblématique : sous sanctions depuis 1990, une étape supplémentaire fut franchie le 14 avril 1995, avec la résolution 986 prévoyant le plan Pétrole contre nourriture, plaçant le pétrole irakien sous tutelle. Ce programme ne permit ni d’importer nourriture et médicaments en quantité suffisante, ni de dégager assez d’argent pour la reconstruction des infrastructures ; selon les estimations du Programme alimentaire mondial, depuis 1991, les hôpitaux et dispensaires n’étaient plus réparés ni entretenus. Selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance (PNUD), les sanctions ont largement contribué à fragiliser les enfants, et évoque la mort de 500 000 enfants irakiens de moins de cinq ans pour des raisons liées aux sanctions.
Plus les sanctions durent, plus il y a de chances de voir les infrastructures civiles tomber dans un état de délabrement total. Ces sanctions non ciblées ne sont pas vraiment compatibles avec ce qu’on appelle le droit humanitaire.

Comment donc ne pas être convaincue de travailler sur ce sujet, quand on dresse un état des lieux de ce qui se passe dans la région.

Vous rappelez dans votre ouvrage les différences entre embargo et blocus. Pouvez-vous revenir sur ces notions ?

L’embargo, opération dont l’objectif est d’empêcher tout échange commercial avec d’autres pays, est aussi l’interdiction de la libre circulation des biens et des personnes, mais à la différence du blocus qui demeure dans bon nombre de cas indissociable d’une déclaration de guerre, l’embargo demeure une sanction contre un État qui met en péril la paix en ne respectant pas le droit international.

L’embargo, au départ, comprend des mesures moins générales et moins contraignantes que le blocus, mais peut s’avérer dans certains contextes bien plus dévastateur que celui-ci. Son rôle cependant n’est pas de même nature selon qu’il est décrété par une organisation internationale comme l’ONU ou promulgué par un État en mal d’hégémonie.

Il faut distinguer l’embargo global de l’embargo ciblé, et dissocier l’embargo décidé par une ou plusieurs nations, des sanctions établies dans le cadre onusien.
Les sanctions ciblées peuvent inclure les sanctions diplomatiques visant les dirigeants d’un État et hommes politiques à travers l’annulation de leurs visas et leur exclusion des instances internationales, la mise en quarantaine en retirant d’un pays toute la délégation diplomatique et le siège des organisations internationales.
On peut citer aussi les restrictions aux déplacements de certains individus ou groupes d’individus, comme l’interdiction d’accorder des visas, l’interdiction de circuler sur toute une zone comme l’UE.
Parmi les sanctions les plus couramment adoptées, se trouvent les sanctions militaires concernant les embargos sur les armes, la suppression de toute aide ou l’annulation d’opérations bilatérales d’entraînements militaires, etc.

Le blocus, lui, vise à asphyxier un pays ; il accompagne très souvent les opérations militaires, parfois les précède ou les prolonge. Dans une majorité de cas, le blocus est maritime, paralysant les ports, les côtes, empêchant tout déplacement et s’appliquant aussi bien à la flotte de guerre qu’aux navires de commerce. Mais il peut être également terrestre et aérien, désorganisant ainsi le territoire touché en bloquant toutes les voies de communication (cf le blocus de la bande de Gaza).

Quels sont les buts d’un blocus ou d’un embargo ?

Le blocus comme l’embargo sont souvent décrétés dans un but précis, comme celui d’étrangler et d’affaiblir un pays et pousser sa population à se retourner contre le régime en place, ou de faire pression sur un État pour impulser un changement de politique.
Il peut s’agir aussi pour ceux qui lancent les embargos d’affaiblir l’adversaire avant un conflit, d’éviter le conflit en faisant plier l’adversaire, voire d’instrumentaliser un conflit.
Les mises sous embargo offrent l’avantage pour les décideurs de serrer la vis de manière sélective et par palier (comme pour la Libye, l’Irak, l’Iran…). Ces sanctions coûteraient a priori moins cher que des opérations de maintien de paix et permettraient de remplacer, dans certains cas, une action physique sur le terrain qui pourrait faire l’objet des critiques les plus vives.

L’embargo comme le blocus sont les privilèges des puissants. Il s’agit bien ici d’un rapport du fort au faible, le fort se présentant comme le héraut de la justice et ayant tendance à prétendre à l’universalité, s’attribuant le rôle « quasi-messianique » dans la gestion des affaires du monde.

Pour quelles raisons un État déclare « coupable » un autre État et met en place des sanctions ?

Les sanctions sont justifiées pour pointer du doigt et punir celui qui avait, aux yeux des États les imposant, enfreint les règles de bonne conduite, sans oublier le fait qu’il est aussi question d’adresser un signal à d’autres acteurs tentés de s’engager dans cette voie du non-respect du droit international et/ou d’empêcher l’adversaire du moment de s’engager dans des activités proscrites.

Les embargos, unilatéraux ou multilatéraux, tout comme les blocus, sont des armes entre les mains des puissances qui entendent bien tirer profit de leur statut et asseoir leur pouvoir, sans pour autant avoir les résultats escomptés pour les puissances qui les imposent.

Les pays émetteurs de sanctions ne donnent pas toujours publiquement les vrais motifs. S’agit-il en réalité de réduire la prolifération d’armes, de forcer le respect des droits de l’homme, de stopper un conflit ou d’en écarter les risques, de bloquer l’acquisition de produits dits sensibles, d’empêcher le transfert de technologie, d’empêcher de disposer de ressources stratégiques, d’obtenir des concessions, de faire tomber un régime, de prendre la main sur les ressources du pays ciblé ? Autant de questions qui se posent sans toujours obtenir des réponses officielles claires, même si dans certains cas on peut aisément deviner les vraies raisons qui poussent à adopter de telles décisions.

Vous citez plusieurs exemples de blocus et de siège entre l’Antiquité et la Première Guerre mondiale, puis à l’époque contemporaine. Pouvez-vous revenir brièvement sur quelques uns d’entre eux ?

Le siège de Troie est présenté comme le premier siège de l’histoire. Dans la légende, ce siège est la réponse à l’enlèvement d’Hélène épouse du roi de Sparte, Ménélas, par le troyen Pâris. Dans les faits, il s’agissait avant tout de maîtriser les détroits. Agamemnon fit le siège de Troie durant neuf années ; ce siège revêtait, sous bien des aspects, l’apparence d’un blocus en tant que guerre d’usure. Troie était une sorte de sentinelle gardant l’accès à la mer Noire. Ce n’est pas seulement la cité de Troie qui se trouvait prise en étau, mais toute la région qui fut assiégée et coupée de l’extérieur.

Autre date qui allait marquer un tournant dans l’histoire du Moyen-Orient, celle de la prise de Constantinople en 1453 après un siège imposé par Mehmet II incarnant la toute nouvelle puissance ottomane. En mars 1453, Mehmet II ordonna à quatorze batteries ottomanes d’attaquer les remparts. Les janissaires de Mehmet II et ses 50 000 soldats se lancèrent sur tout le front de défense de la ville, et l’on compta près de 40 000 morts. Le siège eut raison de la ville le 29 mai 1453, marquant à la fois la fin de l’empire byzantin et l’expansion des Ottomans. Pour résumer, le blocus de Constantinople marqua la fin d’un monde.

Plus proches de nous, on peut évoquer le blocus de la bande de Gaza, imposé par le gouvernement israélien depuis 2007, plus précisément depuis que la bande de Gaza passa sous le contrôle du Hamas lors du coup de force contre Mahmoud Abbas.
Le 3 février 2008, la frontière entre le Sinaï et la bande de Gaza fut également fermée par les autorités égyptiennes. A cette date précise, plus d’1,9 million d’habitants sont concentrés sur environ 370 km².

Concernant l’Iran, ce sont plus de quatre décennies de sanctions cumulées, qui n’ont jamais fait plier le régime. La révolution démarrée en 1978, déboucha sur le retour d’exil de l’ayatollah Khomeinyqui prit le pouvoir et instaura la république islamique d’Iran. L’assaut contre l’ambassade des Etats-Unis le 4 novembre 1979 et la prise d’otages de membres du corps diplomatique fut suivie de la résolution 4702, adoptée le 12 novembre 1979 par l’administration Carter, interdisant l’importation du pétrole iranien. Les sanctions suivantes condamnaient clairement la position anti-américaine du régime des ayatollahs et son soutien à des groupes « terroristes ». L’objectif était d’affaiblir le régime en ciblant le cœur de son économie rentière, les hydrocarbures.
L’Iran se retrouva pris en étau, entre les sanctions appliquées directement par Washington, celles votées par l’ONU, et celles lancées par l’UE. art2141 L’accalmie, avec la signature de l’accord du nucléaire en juillet 2015, n’aura été que de courte durée. L’arrivée de Donald Trump en 2017 pulvérisa en mai 2018 un accord historique qu’il considéra comme le pire accord jamais signé. Jusqu’à aujourd’hui, alors que la région est une fois de plus frappée par une nouvelle guerre, le régime iranien, bien que très affaibli est toujours en place.

Que dit le droit international sur ces actions ?

Le blocus et l’embargo sont des réponses à des comportements jugés hostiles et à ce titre seulement sont considérés comme licites.
Avec la naissance de l’ONU en 1945, bon nombre d’embargos ont été décidés au sein du Conseil de sécurité ; les sanctions émises dans le cadre onusien sont autorisées en cas de menace à la Paix ou à la sécurité internationale, donc entrant dans le cadre juridique défini au Chapitre VII de la charte de l’ONU au travers des articles 39, 41 et 42. L’embargo sur l’Irak est une réponse à l’invasion du Koweït par Saddam Hussein l’été 1990. Les sanctions suivantes vont aller bien au-delà.

La charte impose aux Nations unies de résoudre les problèmes urgents de caractère humanitaire et de fait, dans les textes, il n’est pas question de provoquer de crise touchant aux droits humains.
Dans sa résolution 1997/35 du 28 août 1997 intitulée Conséquences néfastes des sanctions pour la jouissance des droits de l’homme, la Sous-commission précise bien que « les sanctions doivent reposer sur une préoccupation internationale véritable et non sur des considérations de politique étrangère ou intérieure d’un État ou d’un groupe d’États ».

De nombreuses questions se posent concernant les critères d’évaluation des sanctions imposées : les sanctions sont-elles justifiées (les raisons sont-elles fondées ?) ? Les sanctions ciblent-elles les vrais responsables ? Les sanctions sont-elles correctement ciblées ? La durée d‘application des sanctions est-elle raisonnable ? Ces sanctions sont-elles opérantes et efficaces ? Les sanctions échappent-elles au risque d’accusation de violation des principes des droits fondamentaux de l’homme ?
Ces critères ne garantissent en aucune manière que la politique de sanction adoptée les prenne en compte ; ce à quoi on assiste nous le rappelle chaque jour.

https://geuthner.fr/motcle/embargos/

Publié le 02/04/2026


Anne-Lucie Chaigne-Oudin est la fondatrice et la directrice de la revue en ligne Les clés du Moyen-Orient, mise en ligne en juin 2010.
Y collaborent des experts du Moyen-Orient, selon la ligne éditoriale du site : analyser les événements du Moyen-Orient en les replaçant dans leur contexte historique.
Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Docteur en histoire de l’université Paris-IV Sorbonne, a soutenu sa thèse sous la direction du professeur Dominique Chevallier.
Elle a publié en 2006 "La France et les rivalités occidentales au Levant, Syrie Liban, 1918-1939" et en 2009 "La France dans les jeux d’influences en Syrie et au Liban, 1940-1946" aux éditions L’Harmattan. Elle est également l’auteur de nombreux articles d’histoire et d’actualité, publiés sur le Site.


Carole André-Dessornes est Chercheure - Consultante en Géopolitique depuis 16 ans travaillant sur les questions générales et les thèmes portant sur la violence sous toutes ses formes au Moyen-Orient.
Docteure en sociologie (Doctorat obtenu sous la direction de Farhad Khosrokhavar à l’EHESS) et membre associée au Cadis, Carole André-Dessornes est également, entre autres, titulaire d’un DEA d’études diplomatiques et Stratégiques, de 2 maîtrises d’histoire.
Elle intervient également dans des institutions comme l’École Militaire de Spécialisation de l’Outre-Mer et de l’Etranger (EMSOME), le CEDS…les hôpitaux psychiatriques auprès du personnel soignant et administratif sur la Géopolitique du Proche et Moyen-Orient ainsi que sur les impacts de la géopolitique sur la santé mentale.
Elle est l’auteur de nombreux articles sur le Moyen-Orient, ainsi que de plusieurs ouvrages : « 1915-2015, un siècle de tragédies et de traumatismes au Moyen-Orient », aux éditions L’Harmattan, collection la Bibliothèque de l’IreMMO, octobre 2015, « Les femmes-martyres dans le monde arabe : Liban, Palestine, Irak », aux éditions l’Harmattan, décembre 2013. A publié en 2006 un ouvrage sur « La géopolitique, un outil au service de l’entreprise » aux éditions EMS.


 


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