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Entretien avec Clément Therme sur son ouvrage « Téhéran Washington, le Grand Satan à l’épreuve de la Révolution islamique, 1979-2025 »

Par Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Clément Therme
Publié le 27/11/2025 • modifié le 03/12/2025 • Durée de lecture : 18 minutes

Clément Therme

Votre ouvrage est la version remaniée de votre HDR. Pouvez-vous revenir sur le choix de la problématique de celui-ci et sur son aspect novateur ?

L’objectif était de mettre en évidence les perceptions iraniennes des Etats-Unis, c’est-à-dire la perspective depuis l’Iran, et de montrer le décalage entre, d’un côté, l’idéologie officielle anti-américaine de la République islamique d’Iran, et, de l’autre, l’opinion publique dans sa majorité à l’intérieur du pays, ainsi que les différentes tendances dans la diaspora, en me focalisant notamment sur la diaspora iranienne aux États-Unis. La problématique de l’ouvrage vise également de ne pas se limiter à une histoire de la rupture diplomatique entre les deux États.

Il convient de rappeler que la plus longue rupture diplomatique connue par les États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale est celle qui les a opposés à Cuba, et qui s’est prolongée pendant cinquante-quatre ans. Sous la présidence de Barack Obama, Washington est toutefois parvenu à rouvrir son ambassade à La Havane et à rétablir des relations diplomatiques directes. À l’inverse, la rupture diplomatique avec la République islamique d’Iran, entamée il y a quarante-six ans, demeure à ce jour inchangée. Dans ce contexte d’absence prolongée de relations officielles, j’ai entrepris d’étudier le rôle joué par différents intermédiaires diplomatiques, un aspect qui constitue l’une des originalités majeures de mon ouvrage. Le rôle de l’ambassade de Suisse à Téhéran, bien que central dans la transmission des messages entre les deux capitales, reste en effet peu étudié. Mes séjours en Iran, alors que j’étais doctorant à l’IHEID à Genève, m’ont permis de conduire des entretiens avec des diplomates suisses et d’accéder ainsi à cette dimension spécifique de la relation irano-américaine. Cette fonction de « facteur » assumée par la Suisse est d’ailleurs évoquée dans la série télévisée The Deal, diffusée sur Arte, offrant un éclairage complémentaire à mes analyses.

J’ai également accordé une attention particulière au rôle joué par d’autres médiateurs, notamment le Qatar, l’Union européenne, le sultanat d’Oman ou encore l’Arabie saoudite. Ces acteurs régionaux ont, à plusieurs reprises, assumé la fonction d’intermédiaires, en particulier après le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien en 2018 et l’intensification concomitante des tensions entre Téhéran et les capitales européennes. Dans certaines configurations, le recours à une plateforme régionale s’est ainsi avéré nécessaire afin de faciliter la conduite de négociations, directes ou indirectes, entre l’Iran et les États-Unis.

Un autre aspect novateur de mon analyse consiste à examiner le rôle d’organisations non gouvernementales et, plus largement, des formes alternatives d’interactions en l’absence de relations directes entre universitaires iraniens et américains. Cela inclut, par exemple, la « diplomatie du sport » et l’organisation de rencontres sportives, mobilisées comme substituts à des canaux officiels, ainsi que les initiatives menées par des acteurs religieux, tels que certains membres du clergé chiite rencontrant des responsables protestants américains. Ces dimensions demeurent peu analysées dans la littérature consacrée à l’histoire des relations irano-américaines.

La question du nucléaire, bien que centrale, ne constitue finalement qu’un volet de la confrontation bilatérale. Alors que les analyses tendent souvent à focaliser sur ce dossier, j’ai cherché à élargir la perspective en intégrant les enjeux de politique régionale et la dimension réactive de la stratégie américaine. On observe ainsi un glissement entre la politique de changement de régime poursuivie sous l’administration de George W. Bush et une approche plus pragmatique sous Barack Obama, qui accorde un rôle décisif au Guide suprême iranien dans la mise en œuvre de sa stratégie vis-à-vis de l’Iran. Si le Guide est effectivement le principal décideur au sein de la République islamique, la stratégie américaine sous Obama a parfois reposé sur une analyse optimiste quant à la disposition du chef de l’Etat iranien à engager un dialogue constructif et fructueux avec Washington.

Il m’a donc semblé essentiel de clarifier les perspectives iraniennes afin de mettre en lumière les difficultés inhérentes aux perceptions américaines, ainsi que la manière dont la question iranienne s’est progressivement constituée en enjeu de politique intérieure aux États-Unis depuis les élections présidentielles de 2008. Alors que de 1979 à 2008 - de la prise d’otages à l’élection de Barack Obama - prévalait un consensus bipartisan sur l’Iran, ce dernier est devenu, depuis l’arrivée d’Obama au pouvoir, un sujet de polarisation entre Républicains et Démocrates, notamment en raison des positions clivantes mises en avant par Donald Trump face à ses adversaires démocrates.

Quelles archives et documents avez-vous utilisés ?

J’ai mobilisé de manière approfondie les archives américaines, en particulier les collections mises à disposition par la Digital National Security Archive. Plusieurs corpus se révèlent particulièrement pertinents pour l’étude du programme nucléaire iranien et des dynamiques de non-prolifération depuis la présidence de Richard Nixon (1969-1977). La première évaluation américaine évoquant une possible militarisation du programme nucléaire iranien remonte ainsi à 1975, comme l’attestent les documents déclassifiés. Il est dès lors remarquable de constater que la question nucléaire précède l’avènement de la République islamique et s’inscrit dans une temporalité antérieure à l’arrivée au pouvoir de Rouhollah Khomeyni.

Les collections couvrant la période allant de 1979 à 2015 - c’est-à-dire jusqu’à la conclusion du Plan d’action global commun - permettent d’analyser de manière fine l’évolution des relations nucléaires entre l’Iran et les États-Unis. S’agissant des développements plus contemporains, l’accès aux sources écrites demeure limité, ce qui rend indispensable le recours à d’autres types de matériaux, notamment les entretiens réalisés avec des diplomates et les échanges issus de rencontres informelles entre représentants iraniens et américains, relevant de ce que l’on désigne généralement sous le terme de Track Two Diplomacy. J’ai d’ailleurs participé à plusieurs de ces réunions informelles au cours des dernières années, ce qui m’a permis de documenter les perceptions mutuelles au-delà des discours institutionnels.

Pour les périodes les plus récentes, mon approche repose également sur l’histoire orale et sur l’analyse des télégrammes diplomatiques rendus publics via Wikileaks, qui constituent une source précieuse pour appréhender les positions, les hésitations et les stratégies américaines en l’absence d’archives encore déclassifiées. Une autre collection d’archives particulièrement significative est celle consacrée à l’Iran-Contra Affair, intitulée The Making of a Scandal, 1983-1988. Elle révèle notamment que le président Ronald Reagan a adressé une lettre au Guide suprême Ruhollah Khomeyni dans le but de rétablir un canal de communication susceptible de faciliter la libération des otages américains détenus au Liban. Les documents mettent ainsi en évidence le lien étroit entre l’affaire Iran-Contra et les ventes d’armes américaines : la CIA, confrontée à l’absence de relations diplomatiques formelles, explorait alors différents moyens d’établir des contacts avec les dirigeants iraniens afin de parvenir à la libération des otages.

Cet apport archivistique permet également de mieux comprendre l’importance structurelle de la « diplomatie des otages » depuis le début de la rupture diplomatique entre Washington et Téhéran, et la remarquable permanence de cette problématique jusqu’en 2025. Lors de la guerre des douze jours, de nouveaux otages américains ont été capturés. Aujourd’hui encore, l’ambassade de Suisse, qui représente les intérêts américains en Iran, déconseille fortement les déplacements vers le pays et a cessé de renouveler les passeports des citoyens irano-américains résidant en Iran, réduisant ainsi volontairement ses services afin de limiter les projets de voyages.

J’ai en outre conduit des entretiens en Iran dans le cadre de l’analyse de la guerre informationnelle. Un autre volet essentiel des tensions diplomatiques réside en effet dans l’influence exercée par les médias persanophones basés à l’étranger. Durant mes séjours sur place, j’ai étudié la manière dont la population iranienne les reçoit et les utilise, afin de déterminer dans quelle mesure celle-ci s’informe principalement via les médias officiels de la République islamique ou, au contraire, auprès des médias américains en exil. Cette enquête permet d’appréhender les dynamiques de la guerre informationnelle et son impact sur l’opinion publique iranienne, éclairant ainsi le paradoxe au cœur de mon analyse : la disjonction entre la politique officielle de la République islamique – structurée autour d’un discours anti-américain de longue date - et une opinion publique fréquemment décrite comme la plus favorable aux États-Unis au Moyen-Orient. J’évoque à ce titre, dans mon ouvrage, un slogan scandé par des manifestants iraniens, particulièrement révélateur de cette tension : « Notre ennemi est ici même, ils mentent quand ils disent que c’est l’Amérique ».

J’ai également mobilisé les câbles diffusés par WikiLeaks, en particulier ceux rédigés par les Iran Watchers. Il s’agit de télégrammes produits par des diplomates américains stationnés non pas en Iran - en l’absence d’ambassade américaine à Téhéran - mais dans les pays voisins. Ces documents offrent un éclairage précieux sur les biais de perception américains et sur ce que l’on peut qualifier de « perception de l’Iran par procuration », c’est-à-dire une connaissance produite à travers l’observation indirecte depuis des postes diplomatiques régionaux, notamment le consulat américain de Dubaï qui faisait office, de facto, d’ambassade informelle vis-à-vis de l’Iran, mais aussi depuis d’autres représentations américaines au Moyen-Orient, dans le Caucase, en Asie centrale ou en Turquie.

J’ai ainsi conduit des entretiens avec plusieurs de ces Iran Watchers, tout en réalisant une analyse systématique des câbles qu’ils ont produits. Cette démarche permet de comprendre la manière dont les États-Unis fabriquent leur information sur l’Iran et construisent progressivement une représentation bureaucratique du pays. Le Bureau des affaires iraniennes (Iran Desk) a précisément été créé par Condoleezza Rice à la suite des échecs des politiques de changement de régime en Afghanistan et en Irak, qui ont suscité un questionnement renouvelé sur l’Iran. Dès 2004, l’expression « Iran Next » circulait à Washington, traduisant une réflexion active sur l’éventualité d’une nouvelle intervention militaire.

Cette appétence stratégique n’a d’ailleurs jamais disparu, comme l’illustre le bombardement américain de 2025. Les déclarations du président Donald Trump confirment la continuité de cette dynamique : selon lui, les États-Unis préparaient des options d’intervention aérienne contre l’Iran depuis plus de vingt ans. Toutefois, aucune décision politique visant à conduire une guerre ouverte pour provoquer un changement de régime n’a été prise durant cette période. Cela ne reflète pas un changement fondamental dans l’analyse américaine de la République islamique, mais plutôt les conséquences des déconvenues militaires en Afghanistan et en Irak, ainsi que l’épuisement des ressources américaines face à la multiplication de « guerres sans fin ». C’est dans ce contexte que, dès 2008, la question iranienne s’est progressivement constituée en enjeu de politique intérieure aux États-Unis, comme évoqué précédemment.

En quoi la Révolution islamique de 1979 est-elle un tournant dans les relations diplomatiques entre les États-Unis et l’Iran ?

Ce n’est pas tant la Révolution islamique que la prise des otages, que l’on appelle la seconde Révolution islamique, en novembre 1979, qui marque un tournant. En janvier 1979, le Chah quitte l’Iran, et dans les premiers mois suivant la Révolution islamique, le nouveau régime révolutionnaire avait des relations diplomatiques avec les États-Unis. C’est la prise des otages de l’ambassade américaine, retenus pendant 444 jours, qui est l’acte fondateur. La question des otages va rester dans la relation bilatérale une question empêchant la réconciliation, en raison de l’humiliation initiale pour les États-Unis, ainsi que l’échec de l’opération militaire « Eagle Claw » en avril 1980, qui est d’ailleurs évoquée par Donald Trump en juin 2025, lorsqu’il va « réussir » son opération militaire : il va laver l’affront de l’échec du sauvetage des otages américains par Jimmy Carter.

Un autre élément particulièrement éclairant concerne le rôle des micro-histoires dans la compréhension de l’évolution des relations irano-américaines. L’exemple de Barry Rosen, diplomate et attaché de presse à l’ambassade des États-Unis en 1979, retenu en otage durant la crise, est à cet égard révélateur. Son parcours ultérieur, marqué par des initiatives de réconciliation dans les années 1990, illustre la complexité des tentatives de diplomatie informelle. Dans le cadre de la diplomatie people-to-people, Rosen rencontre ainsi un représentant de l’administration Khatami ; or, ce dernier fera l’objet d’interrogations et de pressions à son retour en Iran, témoignant de la sensibilité persistante du sujet au sein des institutions iraniennes. Les trajectoires individuelles des preneurs d’otages iraniens mettent également en lumière la portée durable de cet épisode fondateur. Certains d’entre eux ont accédé à des fonctions de premier plan au sein de la République islamique, à l’instar de Masoumeh Ebtekar, devenue vice-présidente de la République, alors même qu’elle avait participé à la prise d’otages. Cette évolution illustre la place centrale de la crise de 1979 dans la formation d’une hostilité institutionnalisée entre Téhéran et Washington. Elle constitue, en effet, le point de départ d’un paradigme durable structurant les représentations, les discours et les pratiques politiques des deux États jusqu’à aujourd’hui.

Comme évoqué dans votre ouvrage, quels sont les points de discorde dans les relations entre les États-Unis et l’Iran, et selon la perception de chacun d’entre eux ?

Le premier point de discorde majeur demeure la prise d’otages de 1979 et la question, jusqu’ici irrésolue, de la manière d’en « tourner la page ». Or, force est de constater que cet épisode continue de structurer la relation bilatérale. Ainsi, lors des négociations nucléaires ayant conduit à l’accord de 2015, Jason Rezaian, correspondant du Washington Post en Iran, a été arrêté en 2014 et libéré simultanément à la conclusion de l’accord. De même, le premier doctorant américain de l’université de Princeton autorisé à consulter les archives à Téhéran a été emprisonné pour espionnage avant d’être relâché sous l’administration Trump. À cela s’ajoute le cas de Siamak Namazi, militant opposé aux sanctions américaines, détenu de 2015 à 2023, c’est-à-dire au cœur même de la période de relative détente. Ces trajectoires individuelles illustrent la persistance de contentieux structurants : les micro-histoires nourrissent la macro-histoire et contribuent durablement aux perceptions négatives et à l’hostilité réciproque entre les deux États.

D’autres points de discorde s’ajoutent à ces contentieux initiaux, notamment le rôle du facteur israélien. Les États-Unis demeurent l’allié stratégique d’Israël, tandis que la République islamique fait de la destruction de ce dernier un élément constitutif de son identité idéologique. Cet agenda anti-israélien, profondément enraciné dans la rhétorique officielle, constitue un obstacle majeur à tout rapprochement irano-américain. La République islamique pose par ailleurs un défi structurel aux États-Unis depuis 1979. À l’hostilité initiale liée à la crise des otages s’est ajoutée, dès les années 1980, une politique régionale explicitement anti-hégémonique visant à contester l’ordre israélo-américain au Moyen-Orient. Cette confrontation régionale s’est matérialisée, entre autres, par l’attaque de bases américaines en Irak après 2003, la mort de soldats américains dans les années 2000, et l’opposition aux interventions américaines en Afghanistan entre 2001 et 2021. Ses origines remontent à la guerre Iran-Irak, lorsque Téhéran prend conscience en 1988 qu’il ne peut vaincre un Irak soutenu par Washington, mais elle s’accentue avec le discours de George W. Bush sur « l’axe du mal » en 2002, auquel la République islamique répond par la construction idéologique de « l’axe de la résistance ».

Cette dimension régionale connaît un renforcement continu à partir des années 2000 et atteint un point culminant avec la guerre de juin 2025 ainsi qu’avec les politiques de « pression maximale » menées par les deux administrations Trump. Les tentatives américaines de refoulement de l’influence iranienne ont augmenté les risques d’escalade militaire en raison de la proximité des bases américaines des frontières iraniennes. S’y ajoutent les programmes de missiles balistiques, le développement des drones iraniens, ainsi que la participation de Téhéran à la guerre en Ukraine pendant l’administration Biden. À ces tensions géopolitiques et sécuritaires s’ajoute enfin la question des droits humains. Depuis 2022, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » confère une visibilité inédite à la répression exercée par la République islamique. Cette situation complique davantage toute initiative de dialogue portée par les démocrates américains, confrontés à une opinion publique occidentale percevant désormais le régime iranien comme « infréquentable » en raison de ce qui est envisagé sur le plan juridique comme un apartheid de genre.

Vous évoquez également dans votre ouvrage quelques périodes de rapprochement. Pouvez-vous en donner quelques exemples ?

Depuis la présidence de Ronald Reagan, tous les chefs d’État américains ont tenté, à un moment ou à un autre, d’établir un contact direct avec le Guide suprême iranien, notamment par l’envoi de courriers officiels. Barack Obama a ainsi reconnu avoir reçu, en retour, ce qu’il qualifiait d’un « doigt d’honneur » du Guide, signe de l’échec de sa démarche. Toutefois, ces initiatives ponctuelles s’inscrivent dans un cadre plus large : chaque président américain a reconduit, en l’adaptant à son propre référentiel idéologique, la doctrine formulée par l’administration Reagan dans les années 1980 à propos des « State Sponsors of Terrorism ».

L’année 1984 marque en effet un tournant. À la suite de l’attentat du Drakkar en 1983, attribué à des groupes pro-iraniens, l’Iran est officiellement désigné comme État soutenant le terrorisme. Cette classification entraîne de lourdes implications juridiques internes, calquées sur le traitement réservé à la Libye de Mouammar Kadhafi, et constitue depuis lors un obstacle structurel aux tentatives de rapprochement. Chaque administration américaine a ensuite décliné cette grille de lecture selon son vocabulaire propre : « State Sponsors of Terrorism » pour Reagan, « États voyous » sous Bill Clinton, « Etats préoccupants » sous Obama, « axe du mal » pour George W. Bush, « démocraties contre l’autoritarisme digital » pour Joe Biden, ou encore « nations terroristes » sous Donald Trump. Malgré la variation terminologique, la même matrice d’interprétation s’applique : la République islamique est perçue comme relevant d’un type politique fondamentalement incompatible avec un rapprochement durable.

Revenir aux courriers adressés par les présidents américains au Guide suprême permet de mesurer l’ampleur de ces blocages. Ces démarches n’ont jamais produit de résultats significatifs, car les phases d’ouverture ont toujours été initiées, non par le Guide, mais par les présidents iraniens : Hachemi Rafsandjani, d’abord, a tenté une normalisation économique ; Mohammad Khatami ensuite, au nom du « dialogue des civilisations » ; Hassan Rohani dans le cadre de la négociation nucléaire ; et plus récemment Massoud Pezeshkian. Dans tous ces cas, les initiatives présidentielles ont été systématiquement freinées, voire neutralisées, par la position inflexible du Guide suprême, Ali Khamenei.

Ainsi, malgré des fenêtres de coopération - après les attentats du 11 septembre 2001, ou durant les négociations du JCPOA - les obstacles institutionnels demeurent structurels : rôle du Congrès américain, maintien de l’Iran sur la liste des « State Sponsors of Terrorism », et opposition constante du Guide suprême et de son bureau, véritable centre de décision politique depuis 1979.

L’analyse des « occasions manquées » doit donc être nuancée. Les partisans occidentaux du dialogue ont souvent surestimé le pouvoir réel des « modérés » au sein de la République islamique, projetant sur le système politique iranien une vision excessivement optimiste de ses capacités d’évolution. Ce biais, relevant d’une pensée auto-réalisatrice, nourrit ce que j’ai décrit dans mon ouvrage - en écho aux critiques formulées par les adversaires internes de Khatami - comme le mythe de « l’ayatollah Gorbatchev », selon lequel un président iranien réformiste pourrait engager un processus analogue à la perestroïka soviétique. Ce mythe alimente à son tour celui des « occasions manquées » dans la relation irano-américaine.

Du côté iranien, une continuité s’observe également : l’opposition résolue du Guide suprême à toute réconciliation véritable avec les États-Unis et, plus encore, à l’ouverture d’une ambassade américaine à Téhéran, qui en constituerait le symbole ultime.

Comment la question du nucléaire a-t-elle évolué de part et d’autre, depuis 1979 jusqu’à l’attaque contre les sites nucléaires iraniens en juin 2025 ?

Comme on l’a montré, la question du programme nucléaire iranien constitue, depuis 1975, une préoccupation constante pour les États-Unis, en raison du risque de militarisation. En 1979, les dirigeants de la République islamique décident de suspendre le programme hérité du régime impérial, qu’ils considèrent comme le produit de « traités inégaux ». Le « gaullisme chiite » du chah - inspiré du modèle français gaullien - est alors rejeté par les dirigeants révolutionnaires, qui voient dans le nucléaire un instrument destiné à permettre aux puissances occidentales de capter les ressources iraniennes et de s’assurer un accès privilégié à un pétrole bon marché. La dénonciation de ces contrats, notamment dans l’affaire Eurodif, entraîne un arrêt du programme.

La question reparaît cependant dès le milieu des années 1980, avec l’émergence d’hypothèses alarmistes sur une éventuelle militarisation. Ainsi, depuis cinquante-cinq ans, le débat autour de la possible dimension militaire du programme nucléaire iranien demeure récurrent. La raison fondamentale en est que l’Iran se trouve dans une situation de seuil depuis les années 1970. Ce ne sont pas les aspects techniques qui ont profondément évolué - les deux filières permettant l’accès à l’arme nucléaire, uranium enrichi et plutonium, existent dès l’origine - mais bien l’objectif stratégique du programme.

Sous le régime impérial, le nucléaire répondait à une logique économique et de souveraineté énergétique : préserver les réserves pétrolières face à une population croissante. Sous la République islamique, et particulièrement à partir de 2002, le sens attribué au programme change profondément. Entre 1979 et 2002, le nucléaire reste absent du discours public, associé au legs critiqué du chah. La révélation des sites de Natanz et Arak conduit alors à une appropriation idéologique du dossier : le régime transforme un projet monarchique en un instrument d’affirmation géopolitique contre l’Occident. Ce que l’on peut qualifier de « tiers-mondisme nucléaire » se développe, articulant le discours de la République islamique à celui des pays du Sud face à un prétendu « apartheid nucléaire » imposé par les grandes puissances.

À travers le Mouvement des non-alignés, Téhéran fait du nucléaire un levier diplomatique destiné à renforcer sa confrontation avec les États-Unis et, simultanément, à détourner l’attention occidentale d’autres dossiers sensibles : politique régionale, programme balistique et drones, violations des droits humains. Le nucléaire devient ainsi un outil politique et narratif permettant à la République islamique de contourner d’autres terrains de contestation.

Les bombardements israélo-américains de juin 2025 consacrent l’échec de la stratégie iranienne du seuil nucléaire ou de l’ambiguïté sur les intentions nucléaires du pays (nuclear hedging), qui avait pour objectif de conserver la capacité de développer une arme sans franchir réellement le seuil militaire. Cette stratégie cumulait les inconvénients, maintien des doutes sur la scène internationale, sans offrir les avantages d’une capacité dissuasive avérée. Elle s’est révélée contre-productive, puisqu’elle n’a pas empêché la destruction ciblée des infrastructures nucléaires iraniennes en 2025.

Au-delà des questions diplomatiques et du nucléaire, vous évoquez d’autres aspects des relations entre les États-Unis et l’Iran, notamment à travers les échanges humains (dans le secteur du sport, de la culture et du religieux). Quels en sont les freins et les concrétisations ?

Ce qui apparaît de manière frappante, et paradoxale, est que certains acteurs qui se sont engagés en faveur d’un rapprochement ou d’une normalisation des relations irano-américaines se retrouvent fréquemment eux-mêmes victimes de la diplomatie des otages. Leur positionnement à l’interface d’une relation caractérisée par une hostilité structurelle et durable les expose particulièrement. L’hostilité institutionnelle empêche en effet toute évolution significative portée par des acteurs non étatiques, qu’il s’agisse de sportifs, de responsables religieux ou d’initiatives culturelles. L’incapacité persistante des entreprises américaines à réinvestir le marché iranien depuis 1979 illustre également ce blocage. De nombreux intermédiaires - journalistes, universitaires, acteurs de la société civile, qui tentaient de dépasser l’antagonisme hérité de la Révolution islamique, se sont ainsi retrouvés pris dans la logique même qu’ils cherchaient à atténuer, devenant, du point de vue iranien, des « prisonniers » et, du point de vue américain, des « otages ».

S’agissant des avancées concrètes, certaines formes de communication ont néanmoins émergé. On peut citer l’entretien téléphonique entre Hassan Rohani et Barack Obama, ou encore les rencontres entre Mohammad Javad Zarif et John Kerry. Aujourd’hui, l’envoyé spécial de Donald Trump, Steve Witkoff, échange par textos avec le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi. Ce type de contacts n’existait pas dans les années 1980 et constitue, en ce sens, un progrès. Bien que la République islamique demeure opposée à l’ouverture d’une ambassade américaine à Téhéran, des interactions officielles entre représentants des deux pays ont eu lieu, notamment sous l’administration Obama, et se poursuivent ponctuellement aujourd’hui.

Les entretiens menés auprès de diplomates suisses à Téhéran mettent également en lumière un autre élément significatif : pour chaque message américain transmis par la Suisse, les autorités iraniennes en communiquent plus d’une dizaine en retour. Cela révèle un besoin manifeste, du côté de la République islamique, de maintenir des canaux d’échange avec Washington, malgré l’antiaméricanisme affiché au niveau idéologique. Ce paradoxe souligne que, malgré les obstacles persistants, des voies de communication existent, à travers des intermédiaires régionaux, mais surtout via l’ambassade de Suisse à Téhéran, ouvrant, au moins en théorie, la possibilité d’une résolution future des contentieux.

Vous analysez dans votre ouvrage les « biais » de la diplomatie américaine et son utilisation par l’Iran. Pouvez-vous en donner quelques exemples et évoquer leurs conséquences, ainsi que leurs implications pour les acteurs régionaux ?

Oui, cet aspect est pleinement lié aux dynamiques de la guerre informationnelle. En l’absence de relations diplomatiques directes, certains acteurs ont cherché à mobiliser les universités comme vecteur de dialogue et de rétablissement de contacts. Cette stratégie a offert à la République islamique une opportunité d’influer sur la production du discours sur l’Iran aux États-Unis. Il ne s’agit pas, contrairement aux accusations formulées par certains responsables républicains, d’un « lobby pro-iranien » au sens strict ; toutefois, l’existence de liens informels a effectivement contribué à l’émergence d’un discours valorisant le dialogue avec Téhéran, souvent au prix d’une minimisation, voire d’une omission, des violations des droits humains.
L’un des apports centraux de mon ouvrage consiste précisément à montrer que les États-Unis appréhendent rarement l’Iran à partir des dynamiques internes du pays. L’analyse repose davantage sur des débats politiques américains que sur l’observation empirique de l’évolution interne de la République islamique, évolution d’autant plus difficile à saisir que les journalistes y ont un accès restreint et que les universitaires rencontrent des obstacles structurels pour effectuer du travail de terrain. Ce phénomène n’est d’ailleurs pas propre aux États-Unis : une étude des relations entre l’Iran et l’Allemagne, la France ou le Royaume-Uni montrerait des biais similaires.
Ces biais épistémiques conduisent à des simplifications politiques. Face à la stratégie du « changement de régime » défendue par George W. Bush - qui postule un effondrement imminent du régime iranien et la nécessité de soutenir les activistes - Barack Obama adopte une stratégie fondée principalement sur l’objectif d’instaurer un dialogue direct avec le Guide Ali Khamenei. Dans cette perspective, l’administration Obama renonce officiellement à la stratégie de renversement du régime et reconnaît la République islamique comme un interlocuteur à part entière. Or, les événements du Mouvement vert en juin 2009 contredisent immédiatement cette nouvelle lecture fondée sur l’hypothèse d’une volonté partagée de dialogue. Les mémoires de diplomates impliqués dans l’accord nucléaire, ainsi que les résumés rétrospectifs d’anciens présidents américains (Carter, Obama, etc.), témoignent du caractère central du dossier iranien dans la politique étrangère américaine. Leur convergence est frappante : tous reconnaissent avoir échoué dans leurs tentatives de normalisation, ce qui explique la place importante accordée à l’Iran dans leurs récits post-présidence.
L’ensemble de ces biais se déploie dans un cadre où prévaut une hostilité institutionnalisée, structurée par le classement de l’Iran parmi les State Sponsors of Terrorism, qui imprime une continuité remarquable à la politique américaine. Depuis 2008-2009, une dimension réactive s’y superpose, accentuant encore les biais analytiques. Les biais républicains sont bien connus : postulat d’un effondrement imminent du régime, défense d’une stratégie de changement de régime, comparaison avec le cas syrien. Si un tel scénario reste théoriquement possible, il n’était jamais opérationnel à l’échelle temporelle d’un mandat présidentiel, ce qu’Obama a cherché à corriger - mais en tombant dans un biais inverse. Sa politique en vient à réduire la complexité de la question iranienne en se concentrant presque exclusivement sur le dossier nucléaire, au détriment des autres enjeux cruciaux. Ces biais, opposés en apparence, se renforcent en réalité mutuellement.

Lien vers hémisphères Editions

Publié le 27/11/2025


Anne-Lucie Chaigne-Oudin est la fondatrice et la directrice de la revue en ligne Les clés du Moyen-Orient, mise en ligne en juin 2010.
Y collaborent des experts du Moyen-Orient, selon la ligne éditoriale du site : analyser les événements du Moyen-Orient en les replaçant dans leur contexte historique.
Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Docteur en histoire de l’université Paris-IV Sorbonne, a soutenu sa thèse sous la direction du professeur Dominique Chevallier.
Elle a publié en 2006 "La France et les rivalités occidentales au Levant, Syrie Liban, 1918-1939" et en 2009 "La France dans les jeux d’influences en Syrie et au Liban, 1940-1946" aux éditions L’Harmattan. Elle est également l’auteur de nombreux articles d’histoire et d’actualité, publiés sur le Site.


Clément Therme est Membre associé du Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques (CETOBAC) et du Centre d’Analyse et d’Intervention Sociologiques (CADIS) de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS).
Docteur en Histoire internationale de l’IHEID et docteur en sociologie de l’EHESS, il est notamment l’auteur de Les relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979 (PUF, 2012) et le co-directeur de l’ouvrage Iran and the Challenges of the Twenty-First Century (Mazda Publishers, 2013).


 


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