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Entretien avec Élisabeth Marteu : « La frappe sur Doha, et donc le mécontentement manifeste des Golfiens, a forcé l’administration américaine à proposer un plan de sortie de crise. Néanmoins, celui-ci ne répond qu’en partie aux exigences des Arabes »

Par Elisabeth Marteu, Ines Gil
Publié le 02/10/2025 • modifié le 02/10/2025 • Durée de lecture : 9 minutes

Élisabeth Marteu

Le bombardement israélien sur Doha visant des dirigeants du Hamas a été vivement critiqué dans la région du Golfe : est-ce un tournant pour les ambitions israéliennes de normalisation avec ces Etats ? Comment analysez-vous cet événement ?

Cette frappe concrétise le fait que depuis le 7 octobre 2023, et la riposte à Gaza, la normalisation avec les pays arabes n’est plus une priorité du gouvernement Netanyahou. Les actuels dirigeants israéliens ne sont plus dans une logique de s’insérer par la diplomatie au Moyen-Orient. Israël est entré dans une dynamique de coercition, de domination, de domestication de son environnement qui montre que la normalisation n’est plus d’actualité. Certains dans le gouvernement israélien estiment qu’elle se fera un jour ou l’autre, car ils partent du principe que les gouvernements arabes, et surtout les Golfiens, se fichent de la question palestinienne. Ceux-là font d’ailleurs la distinction entre le Qatar, considéré comme un soutien des Frères musulmans et du Hamas, et l’Arabie saoudite qui est plus en phase avec leur vision de l’ordre régional. Mais d’autres ministres, notamment les plus à l’extrême droite, n’ont pas confiance dans les dirigeants arabes, ils ne s’intéressent pas du tout à la normalisation.

Compte tenu de l’instabilité chronique dans la région, il est difficile de dire pour combien de temps durera ce désintérêt pour la normalisation, d’autant qu’il constitue un legs de l’administration Trump. Mais les frappes sur Doha ont montré un franchissement de seuil dans cette défiance d’Israël à l’égard de ses voisins. Elles illustrent une nouvelle étape : Israël se limite de moins en moins dans ses règles d’engagement, et toute cible potentielle peut désormais être atteinte.

Depuis sa création en 1948, l’État d’Israël poursuit une politique constante consistant à traquer ses ennemis à travers le monde. Jusqu’à présent, cette stratégie reposait principalement sur des assassinats ciblés, des sabotages ou des cyberattaques. Mais avec cette attaque à Doha, menée au moyen de missiles, un nouveau cap cinétique a été franchi, marquant un tournant dans une coercition durcie et directe.

Cette frappe a aussi coïncidé avec le discours de Benjamin Netanyahou fait à la mi-septembre, où il affirmait qu’Israël était un État « assiégé », qui devait évoluer en autarcie, en autosuffisance, en état d’exception permanent : cela est dangereux, car le Premier ministre israélien continue de justifier un usage dérégulé de la force, potentiellement disproportionné pour sidérer ses ennemis et empêcher une riposte, quel que soit le coût humain.

Les nouvelles garanties de sécurité apportées par Donald Trump au Qatar le 29 septembre sont-elles un revers pour Israël ? Comment comprendre le changement de ton des Etats-Unis après leur passivité diplomatique ?

C’est le laissez-faire américain qui a permis à Israël de frapper le Qatar. L’apparent revirement de posture de Washington est symptomatique de l’inconstance de la prise de décision politique américaine, mais aussi d’une volonté de ménager des partenaires golfiens qui ont un intérêt, au moins économique, pour le président Trump. Sur le fond, ni les excuses qu’a adressées Benyamin Netanyahu au Premier ministre qatari, sous pression américaine, ni les nouvelles garanties de sécurité apportées par D. Trump au Qatar le 29 septembre ne changent la détermination israélienne. Certes, Washington a voulu poser quelques limites aux activités punitives et coercitives de Tel-Aviv, mais rien ne dit que le président américain tiendra la même ligne dans quelques semaines, ni qu’Israël ne peut agir en zone grise via des attaques hybrides. Rien ne garantit qu’Israël respectera durablement ces limites.

Comment les frappes sur Doha ont impacté le « plan de paix » américain et les négociations sur un cessez-le-feu à Gaza ?

La frappe a eu au moins deux conséquences : de révéler l’absence d’intérêt du gouvernement israélien à poursuivre la négociation pour la libération des otages via la médiation qatarie, et la fébrilité des Golfiens face à l’hégémonie militaire israélienne.

D’une part, la frappe sur Doha a confirmé qu’Israël était engagé dans une fuite en avant militaire dont le but de guerre n’était pas vraiment la libération des otages. Le président français Emmanuel Macron a d’ailleurs confirmé cette réalité ces dernières semaines en affirmant qu’il n’y avait plus de justification aux opérations militaires israéliennes car le Hamas était dans un tel état d’attrition que l’usage de la force était manifestement disproportionné. Il devenait donc clair que la guerre visait in fine bien plus à domestiquer, contrôler la bande de Gaza en expulsant les populations, en occupant ou administrant militairement une partie de leurs terres. Même si les plans du jour d’après n’ont jamais été clairement établis par Tel-Aviv, notamment pour satisfaire l’ensemble de la coalition gouvernementale, Benyamin Netanyahu a plusieurs fois répété qu’il ne tolérerait aucune entité palestinienne autonome, et encore moins un État dans les frontières de 1967.

D’autre part, la frappe sur Doha, et donc le mécontentement manifeste des Golfiens, a forcé l’administration américaine à proposer un plan de sortie de crise. Néanmoins, celui-ci ne répond qu’en partie aux exigences des Arabes : cessez-le-feu, pas de transfert de population ni d’administration/colonisation israélienne de Gaza, évocation d’un futur Etat palestinien. D. Trump s’est aussi engagé à ce qu’il n’y ait pas d’annexion de la Cisjordanie. Mais en réalité, la colonisation et le déplacement des populations en Cisjordanie est déjà en train de s’accélérer sans qu’il y ait besoin d’une annexion de jure. Dans le même temps, ce plan n’offre aucun paramètre crédible pour la solution à deux Etats et le sort de Gaza semble de plus en plus distinct de celui de la Cisjordanie. Par ailleurs, il acte un engagement des pays arabes dans une future force internationale de stabilisation, et dans le processus de désarmement du Hamas, ce qui peut être extrêmement périlleux pour eux.

Les monarchies du Golfe se sont réunies au Qatar après la frappe sur Doha, condamnant l’attaque israélienne. Cet événement a-t-il pour conséquence de détériorer leur relation avec l’allié américain ? Et de rééquilibrer les relations avec l’Iran affaibli ?

L’attitude d’Israël contribue effectivement à tester la solidité des relations entre les pays du Golfe et leur partenaire américain. Le Qatar semble avoir obtenu des garanties de sécurité de la part des Etats-Unis, mais encore une fois je resterais très prudente sur ce type d’engagement compte tenu de la propension américaine à réévaluer continuellement les paramètres de ses alliances. Le cas saoudien est intéressant, parce qu’il montre à quel point certains recherchent des assurances ailleurs. Ces dernières années, Riyad a cherché à apaiser ses tensions avec l’Iran - son principal rival stratégique - dans une logique de désescalade régionale, mais aussi pour adresser un signal clair à Washington qui s’était lancé dans la « pression maximale ». La méfiance à l’égard des États-Unis ne date pas d’hier : elle s’est accentuée depuis une dizaine d’années, en particulier depuis les Printemps arabes lorsque Washington a été accusé de « lâcher » les dirigeants comme Moubarak ; puis lors du conflit syrien, lorsque les Américains et les Européens ont refusé d’intervenir en dépit de leurs lignes rouges énoncées sur l’usage d’armes chimiques par le régime d’Assad. Les Saoudiens se sont sérieusement posé la question de la fiabilité de la parole américaine et donc de la solidité de leur partenariat de défense. Elle s’est accentuée à la suite des frappes contre les installations d’Aramco en 2019, puis des différentes attaques des Houthis qui n’ont pas suscité d’intervention américaine. Cette méfiance s’est bien sûr confirmée avec la frappe israélienne sur le Qatar.

La passivité américaine s’inscrit dans un mouvement de repli stratégique entamé de longue date, que les pays du Golfe avaient anticipé en diversifiant leurs partenariats. Mais elle s’accompagne aussi d’une préférence américaine assumée pour le partenaire israélien. Les récents événements mettent en lumière l’asymétrie dans les relations des États-Unis avec leurs partenaires régionaux : ils révèlent la primauté accordée à Israël et soulignent l’ambivalence des garanties de sécurité pour les pays du Golfe. Malgré tout, ils continuent de ménager leur relation avec la puissance américaine et sont plutôt en recherche d’assurances complémentaires.

L’Arabie saoudite a été à l’initiative, aux côtés de la France, de la « Déclaration de New York », adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU à la mi-septembre et qui vise à relancer la solution à deux États. Comment ajuste-t-elle sa position vis-à-vis d’Israël et de la Palestine ?

Les Saoudiens n’ont trouvé, ni avec Joe Biden ni avec Donald Trump, un interlocuteur réellement fiable sur la question palestinienne. Depuis le début du conflit à Gaza, ils n’ont cessé d’alerter Washington sur les risques que cette situation fait peser, y compris pour la stabilité des pays du Golfe. Les opinions publiques arabes restent profondément attachées à la cause palestinienne, et cette guerre peut rapidement devenir un facteur d’instabilité interne. Même si les Saoudiens et les Emiriens se satisfont de l’attrition du Hamas, ils ne veulent pas être affectés par les débordements du conflit israélo-palestinien. C’est pourquoi ils ont toujours réclamé un cessez-le-feu immédiat à Gaza et exhorté les États-Unis à faire pression sur Israël pour mettre fin à la guerre.

Deux ans se sont écoulés, et le soutien des États-Unis à Israël reste toujours inconditionnel, malgré certaines critiques au sein du camp MAGA. Le plan de D. Trump est peu contraignant pour Israël. Il ne répond pas à toutes les exigences des Golfiens, même si ces derniers saluent publiquement l’initiative américaine.

Pour les Saoudiens, les Européens peuvent donc être complémentaires des Etats-Unis sur ce dossier - c’est ce qu’ils ont fait avec Emmanuel Macron. Mais leur objectif in fine reste d’influencer la Maison-Blanche parce que tout le monde sait que seuls les Etats-Unis peuvent infléchir la politique israélienne tant son effort de guerre est dépendant de l’aide américaine. C’est pourquoi ils ont fait valoir leurs positions auprès de Donald Trump à New York en marge de l’AGNU. Même s’ils restent sceptiques sur le plan Trump pour Gaza, ils n’ont d’autres choix que de le flatter en espérant qu’il infléchisse le jusqu’au boutisme militaire de Benyamin Netanyahu.

Les pays du Golfe cherchent à s’extraire progressivement de leur dépendance sécuritaire et militaire aux États-Unis, cherchant à diversifier leurs partenariats. Certains se tournent vers la Chine, d’autres vers des pays européens, des complémentarités nouvelles apparaissent. Un exemple récent : l’Arabie saoudite a signé avec le Pakistan un accord de défense mutuelle, s’engageant à réagir conjointement en cas d’agression laissant planer le doute sur un « parapluie nucléaire pakistanais » et donc une dissuasion élargie. Riyad est soucieuse d’éviter un embrasement régional, les Saoudiens restent toujours méfiants vis-à-vis de l’Iran, ils craignent aussi l’hégémonie israélienne dans la région, et se méfient des Américains, jugés peu fiables. L’Arabie saoudite cherche donc des partenariats ou des assurances complémentaires.

De leur côté, certains États du Golfe qui ont signé les Accords d’Abraham (Bahreïn, Émirats arabes unis) ne les ont pas remis en cause depuis deux ans ; ils feignent de croire que la solidarité abrahamique va les protéger. Mais selon moi, ils ont conscience que la situation est fébrile, qu’il n’y a aucune garantie fiable de sécurité américaine, et qu’Israël n’est pas un partenaire de confiance. Malgré tout, ils restent profondément arrimés à la puissance américaine, qui reste un pourvoyeur d’armement.

Il convient de noter que le jeu d’équilibrisme de certains Golfiens leur fait courir le risque d’envoyer des signaux contradictoires et d’entretenir une ambiguïté vis-à-vis d’Israël et de la question palestinienne.

Quel est le poids de la question palestinienne dans l’opinion publique dans les États du Golfe, et particulièrement en Arabie saoudite ? Est-ce une question qui est revenue sur le devant de la scène ces deux dernières années ?

Les opinions publiques évoluent même si la grande majorité des populations arabes a toujours soutenu la cause palestinienne. En 2020, lors de la signature des Accords d’Abraham, la région était épuisée par les Printemps arabes et la répression des régimes. Le découragement des populations et leur défiance à l’égard de leurs gouvernements étaient forts. La question palestinienne n’était pas une priorité de mobilisation. Aux Émirats et à Bahreïn - pays signataires des Accords d’Abraham - une partie de l’opinion, notamment dans les milieux d’affaires et parmi les jeunes de la tech, n’était pas hostile à la normalisation, au contraire certains ont pu être séduits par l’idée d’une région apaisée et prospère. Certains ont donc soutenu la normalisation initiée par leurs autorités. Aujourd’hui, deux ans après le début de la guerre à Gaza, la cause palestinienne est redevenue centrale, et le soutien populaire à la normalisation s’est fortement érodé y compris dans les pays signataires des accords d’Abraham. Israël est désormais perçu comme un acteur de déstabilisation. Les opinions publiques sont choquées par ce que font les Israéliens à Gaza, mais aussi au Liban et dans le reste de la région. Ceux qui étaient susceptibles d’être ouverts ont fait machine arrière. Sur les réseaux sociaux, on voit une population très largement hostile à Israël, en particulier chez les jeunes, et cela joue sur les décisions des dirigeants de la région.

Même s’ils ne dirigent pas des démocraties, ils font attention à l’opinion publique

Oui, parce que la question palestinienne a toujours été un bon évaluateur du climat social et politique dans un pays. Elle a toujours été une force de mobilisation, elle cristallise les frustrations, les rancœurs, les sentiments d’injustice, et donc est souvent un moteur chez les groupes minoritaires, marginalisés et d’opposition. Des féministes aux Frères musulmans, la question palestinienne est un moteur de contestation vis-à-vis des pouvoirs en place et des États-Unis. C’est donc un bon indicateur de l’état des rapports entre les Etats et leurs sociétés.

Publié le 02/10/2025


Elisabeth Marteu est docteure en science politique de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Sa thèse de doctorat portait sur les associations de femmes arabes palestiniennes en Israël. Ses recherches portent sur les mobilisations politiques et les mobilités transfrontalières dans les espaces israélo-palestiniens.


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


 


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