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Directeur de recherche à l’IRIS (Paris) et chercheur associé au Policy Center for the New South (Rabat), Francis Perrin analyse pour Les clés du Moyen-Orient les conséquences de la fermeture du détroit d’Ormuz pour le transport énergétique, ainsi que l’incidence de cette fermeture pour les prix du gaz et du pétrole. Il revient également sur les installations énergétiques touchées par l’Iran dans le Golfe et en Irak, ou qui ont décidé de les stopper, par précaution. Il évoque également les pipelines, alternative ou non à l’acheminement du gaz et du pétrole.
Par le détroit d’Ormuz passent normalement des navires pétroliers (tankers) et gaziers (méthaniers) transportant des volumes d’hydrocarbures représentant environ 20% de la consommation pétrolière mondiale et 20% des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié (GNL). Ormuz n’est pas complètement bloqué car certains navires passent le détroit, soit parce que l’Iran les trouve sympathiques, soit parce qu’ils dissimulent leur véritable identité et coupent leur système de localisation. Mais c’est très peu par rapport au trafic normal dans cette voie maritime capitale. Il y a donc depuis le 28 février une chute des exportations mondiales de pétrole et de GNL, ce qui crée un risque sérieux de pénurie.
Les moyens de contourner Ormuz existent mais ils ne permettent pas de remplacer, et de loin, l’ensemble des volumes passant par ce détroit stratégique. Le plus important d’entre eux est l’oléoduc Est-Ouest par lequel l’Arabie saoudite peut exporter une partie de son pétrole via la mer Rouge. Saudi Aramco est en train de développer la capacité de cet oléoduc pour exporter plus de brut mais il y a quand même la menace de frappes iraniennes sur cet ouvrage ou sur le terminal d’exportation sur la mer Rouge ou de frappes des Houthistes du Yémen. A ce jour, ceux-ci ne sont pas rentrés activement dans le conflit aux côtés de l’Iran, à la différence du Hezbollah.
En dehors du Moyen-Orient, quelques pays peuvent produire un peu plus, dont le Kazakhstan et la Russie, d’où la décision américaine annoncée très récemment de lever les sanctions contre le pétrole et le gaz russes déjà chargés sur des navires avant le 12 mars. Cette levée des sanctions est valable pendant un mois. Autre réaction à cette situation, l’Agence Internationale de l’Energie a décidé de mettre sur le marché 400 millions de barils de pétrole et de produits raffinés provenant des stocks stratégiques de ses 32 pays membres, ce qui représente 20 jours de circulation normale à travers Ormuz (20 fois 20 millions de barils par jour).
Les Etats-Unis n’ont pas de problème pour leurs approvisionnements car ils sont le premier producteur mondial de pétrole et de gaz naturel et ils sont à côté du Canada qui est leur principal fournisseur de pétrole importé. L’Europe est beaucoup plus inquiète, bien sûr, car elle n’a pas du tout les mêmes ressources dans son sous-sol et elle ne veut pas recommencer à importer beaucoup de pétrole et de gaz russes. Mais ceux qui ont le plus de raisons objectives d’être très inquiets sont les Asiatiques. En 2024, par exemple, plus de 80% du pétrole et du GNL passant par Ormuz allaient vers l’Asie, notamment la Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud. La Chine est le premier importateur mondial de pétrole et le premier importateur mondial de GNL, d’où ses efforts pour essayer de calmer le jeu et d’obtenir des garanties pour le passage des navires transportant son pétrole et son gaz.
La guerre contre l’Iran et les réactions de l’Iran dans ce conflit, notamment le quasi-blocage du détroit d’Ormuz et les tirs contre des installations énergétiques dans les pays arabes du Golfe, ont poussé les prix du pétrole et du gaz naturel à la hausse. Et celle-ci est forte. Entre le 27 février, à la veille du déclenchement du conflit, et le 13 mars, le prix du pétrole Brent (mer du Nord) a augmenté de 42% environ. Le vendredi 13 mars, à la clôture des marchés avant le weekend, il était coté à presque $104 par baril, soit une progression d’un peu plus de 30 dollars depuis le 27 février. Le 9 mars, il avait même frôlé $120/b avant de retomber rapidement. Notons cependant que les cours actuels, qui sont très élevés, sont inférieurs à ceux que l’on avait enregistrés en 2022 dans le contexte de la guerre en Ukraine avec un Brent qui était monté jusqu’à $139/b. Toujours en 2022, le prix du gaz sur le marché européen TTF avait dépassé 340 euros par mégawattheure (MWh) au cours de l’été alors qu’il est d’environ 50 euros/MWh actuellement après avoir dépassé 60 euros au début de la guerre. Mais ce conflit n’est pas terminé et l’on ne peut pas exclure que les prix des hydrocarbures montent plus haut dans les jours ou les semaines qui viennent. Il y a clairement un potentiel de choc pétrolier et gazier mais pas encore un choc constaté au moment de cette interview en dépit d’une forte hausse des cours. La situation évolue cependant très rapidement.
Au début du conflit, l’Iran a visé la cité industrielle de Ras Laffan au Qatar, ce qui a conduit QatarEnergy à arrêter sa production de GNL. La plus grande raffinerie d’Arabie saoudite, Ras Tanoura, a été très légèrement endommagée et elle a été fermée par Saudi Aramco à titre de précaution. L’Iran a aussi visé des raffineries au Bahreïn (celle de Bapco) et aux Emirats arabes unis (Roweis). Le champ pétrolier géant de Shaybah en Arabie saoudite a été visé à plusieurs reprises mais sans succès. Des réservoirs de stockage ont été ciblés dans divers pays, y compris Oman alors que le sultanat a fait beaucoup en 2025 et en 2026 pour essayer d’empêcher la guerre. La liste n’est pas exhaustive mais le plus important à ce jour, c’est Ras Laffan et Ras Tanoura. Notons que, dans les deux cas, les dommages sont faibles ou nuls mais l’exploitation a dû être arrêtée.
Par ailleurs, du fait du blocage d’Ormuz, plusieurs pays arabes, l’Irak, les EAU, le Koweït et l’Arabie saoudite, doivent réduire leur production pétrolière car ils ne peuvent plus exporter, ou très peu, et leurs réservoirs de stockage sont remplis. Selon l’AIE, ces réductions sont estimées à 10 millions de barils par jour (pétrole brut et autres liquides), soit presque 10% de la production pétrolière mondiale.
La réponse rapide est non. Il y a l’oléoduc Est-Ouest qui est le plus important et Saudi Aramco estime que sa capacité atteindra très bientôt 7 millions de b/j. Les EAU peuvent exporter une partie de leur brut par un oléoduc qui débouche juste à l’extérieur d’Ormuz mais ils sont en face de l’Iran et, donc, à portée de tir. Il y a aussi l’oléoduc irako-turc qui permet d’exporter du pétrole jusqu’au port turc de Ceyhan sur la Méditerranée mais les problèmes de sécurité et les tensions entre le gouvernement fédéral d’Irak et le gouvernement régional du Kurdistan font qu’il n’est pas opérationnel actuellement. L’Iran a également un oléoduc qui lui permet de contourner Ormuz et de déboucher sur le terminal de Jask. Il essaie actuellement de réactiver ce terminal mais ce ne sera pas une solution à court terme.
En résumé, on ne peut pas remplacer Ormuz pour exporter du pétrole à partir du Moyen-Orient. Les solutions de transport du pétrole par oléoduc ne permettent qu’un remplacement très partiel. Quant au GNL, il n’y a aucune autre solution, même partielle, pour contourner ce détroit stratégique.
Anne-Lucie Chaigne-Oudin
Anne-Lucie Chaigne-Oudin est la fondatrice et la directrice de la revue en ligne Les clés du Moyen-Orient, mise en ligne en juin 2010.
Y collaborent des experts du Moyen-Orient, selon la ligne éditoriale du site : analyser les événements du Moyen-Orient en les replaçant dans leur contexte historique.
Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Docteur en histoire de l’université Paris-IV Sorbonne, a soutenu sa thèse sous la direction du professeur Dominique Chevallier.
Elle a publié en 2006 "La France et les rivalités occidentales au Levant, Syrie Liban, 1918-1939" et en 2009 "La France dans les jeux d’influences en Syrie et au Liban, 1940-1946" aux éditions L’Harmattan. Elle est également l’auteur de nombreux articles d’histoire et d’actualité, publiés sur le Site.
Francis Perrin
Francis Perrin est chercheur associé au Policy Center for the New South et directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris).
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