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Entretien avec Francis Perrin - La dépendance européenne aux hydrocarbures russes et la recherche de nouveaux débouchés au Moyen-Orient

Par Francis Perrin, Ines Gil
Publié le 07/04/2022 • modifié le 08/04/2022 • Durée de lecture : 7 minutes

Francis Perrin

16,8 milliards d’euros : c’est le montant des importations européennes d’hydrocarbures russes depuis le début de la guerre en Ukraine, le 24 février dernier, selon des estimations du Centre for Research on Energy and Clean Air (Crea). Les pays européens sont-ils dépendants du gaz russe ? Cette dépendance a-t-elle une influence sur la politique extérieure de l’UE ?

Je ne peux pas confirmer le chiffre de 16,8 milliards d’euros, mais ce qui est sûr, c’est que l’Union européenne (UE) importe, et ce, depuis longtemps, beaucoup d’énergie venant de Russie. Du pétrole brut, des produits raffinés, du gaz naturel et du charbon. Le taux de dépendance de l’UE sur la période 2020 - premier semestre 2021 par rapport à Moscou est évalué à 25% pour le pétrole et 45% pour le gaz naturel et le charbon.

Cette dépendance a-t-elle pour autant empêché l’Union européenne d’agir ? On aurait pu le penser jusqu’au 24 février (début de l’invasion russe), et c’est très certainement ce que pensait la Russie. Mais ce n’est pas ce qui s’est produit. Les pays de l’UE, en lien avec leurs alliés occidentaux, et notamment les Etats-Unis, ont mis en place quatre trains de sanctions extrêmement dures contre la Russie, en un temps record.

A ce jour, contrairement aux Etats-Unis, l’UE n’a pas pris de mesure d’embargo contre les hydrocarbures russes. Rien d’étonnant, car les Américains et les Européens ne sont pas dans la même situation vis-à-vis des questions énergétiques. Les Etats-Unis sont les premiers producteurs de pétrole et de gaz au monde et ils sont bien moins dépendants des hydrocarbures russes que l’UE. On ne peut donc pas s’attendre à ce que les mêmes décisions soient prises des deux côtés de l’Atlantique. L’administration Biden a elle-même indiqué qu’elle comprenait que ses alliés n’étaient pas en position de mener la même politique.

Néanmoins, les Européens s’engagent à tout faire pour diminuer au maximum les importations de gaz russe d’ici un an et pour se passer totalement du pétrole et du gaz russe dans un délai de cinq ans. Dans les deux cas, que ce soit pour les objectifs à court terme ou à moyen-terme, c’est extrêmement ambitieux.

Sur la question du gaz, pour atteindre ces objectifs, l’UE va tenter de jouer sur trois registres :
1. Aller chercher du gaz ailleurs qu’en Russie
2. Remplacer le gaz par d’autres sources d’énergie, notamment pour la production d’électricité
3. Faire des économies sur notre consommation de gaz
La combinaison de ces trois éléments permettra à l’UE de réduire de manière significative sa dépendance vis-à-vis du gaz russe.

Certains pays européens sont-ils plus dépendants au gaz russe que d’autres ? Notamment l’Allemagne ?

L’UE est dépendante à environ 25% au pétrole russe et 45% pour le gaz naturel (part dans les importations de l’UE). Mais cette moyenne cache des écarts entre les pays. Certains sont plus dépendants et font bien sûr face à plus de problèmes. Cependant, aucun de ces pays, même les plus dépendants, n’ont bloqué l’adoption de politiques européennes ayant pour objectif de se passer de hydrocarbures russes. C’est un élément important car il y a encore peu de temps, on pouvait penser que des pays comme l’Allemagne, l’Italie ou la Hongrie pourraient être amenés à bloquer une partie des sanctions européennes contre la Russie.

Ces pays et l’UE ne peuvent pas arrêter d’importer immédiatement, mais ils se sont quand même engagés à stopper les importations à moyen terme. Cela montre à quel point la guerre amorcée le 24 février a un impact très fort sur les relations internationales. Les pays européens considèrent qu’ils ne peuvent pas faire affaire avec la Russie comme avant, notamment dans le secteur très stratégique de l’énergie.

Quelles sont les conséquences de la guerre en Ukraine sur la consommation énergétique des Européens ?

La guerre a de lourdes conséquences, et pas seulement dans les pays européens. Les prix ont explosé au niveau mondial. Les prix du gaz et du pétrole étaient déjà élevés, ils sont en hausse depuis 2021 du fait de la forte reprise économique après la pandémie de Covid-19. La demande en énergie est en forte hausse depuis l’an dernier, l’offre a un peu de mal à suivre et les stocks sont bas. Tout ceci pousse les prix à la hausse.

A partir de l’automne 2021, on est entré dans la crise russo-ukrainienne. Les prix ont augmenté encore plus. Puis la guerre a éclaté et les prix ont explosé.

Le prix du pétrole Brent coté à Londres et produit en mer du Nord est supérieur à $100 par baril. Il était au-dessus de 90$ juste avant le début de la guerre. Puis, il a passé le seuil symbolique des 100$ dès le début du conflit. Il a ensuite atteint un pic de 139$ par baril, il est retombé à 100$ puis il est remonté au-dessus de $120 avant de chuter et ainsi de suite. Le 1er avril 2022, on était à environ $105/b.

L’autre prix du pétrole de référence, le West Texas Intermediate (WTI), coté à New York, s’élève aujourd’hui à 100$ par baril (1er avril 2022). Il y a un différentiel en faveur du Brent de plusieurs dollars parce que c’est le brut de référence sur le marché européen et c’est l’Europe qui subit de plein fouet les conséquences de la guerre en Ukraine.

Le prix du gaz augmente également, conséquence directe de la guerre et des incertitudes liées au conflit, mais aussi des sanctions économiques contre la Russie. Au niveau européen, les sanctions ne concernent pas directement le secteur énergétique, mais elles ont un impact indirect sur l’augmentation des prix des hydrocarbures. Un certain nombre de compagnies pétrolières hésitent à réaliser des transactions sur le pétrole russe et les marchés anticipent une possible augmentation des sanctions. On est déjà à quatre trains de sanctions et ce n’est certainement pas terminé.

D’autres facteurs peuvent jouer sur la hausse des prix, notamment la guerre au Yémen du fait des attaques des Houthis sur les installations pétrolières saoudiennes du groupe Aramco. La milice yéménite a aussi attaqué des installations pétrolières aux Emirats arabes unis. Mais l’élément majeur qui provoque la hausse des prix reste la guerre en Ukraine et les conséquences des sanctions sur la Russie.

Comment les pays de l’OPEP réagissent à cette nouvelle hausse des prix ?

Pour l’instant, les réactions ne sont pas significatives. En juillet 2021, l’OPEP+, qui comprend 23 pays, les pays de l’OPEP et 10 pays supplémentaires dont la Russie, avait décidé d’augmenter régulièrement sa production de 400 000 barils par jour à partir d’août 2021. Les pays de l’OPEP+ se réunissent chaque mois pour confirmer ou infirmer cette feuille de route. Pour l’instant, ils ont toujours confirmé cette augmentation.

Le 2 mars, donc après le déclenchement de la guerre, ils ont décidé une nouvelle fois d’augmenter la production de 400 000 barils par jour (pour avril), comme si rien n’avait changé depuis. Une décision similaire a été prise le 31 mars pour le mois de mai. Selon l’OPEP+, il n’y a pas de pénurie de pétrole sur le marché mondial et il n’y a donc pas de raison de changer sa feuille de route portant sur une augmentation de 400 000 barils par jour chaque mois.

Il faut rappeler que l’OPEP+ comprend la Russie. Il faut mettre tout le monde d’accord pour prendre une décision. Les grands pays consommateurs (notamment les Etats-Unis et l’UE) ont envoyé un message à l’OPEP+, et notamment à deux pays qui ont des réserves disponibles qu’ils pourraient utiliser s’ils le voulaient : l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Pour l’instant, seuls les Emirats arabes unis ont affirmé qu’ils voudraient accélérer la montée en puissance de la production mais ces déclarations ont été rapidement nuancées. L’Arabie saoudite reste désireuse de ne pas faire plus que ce qui a été prévu et de maintenir l’alliance pétrolière avec la Russie.

Cette guerre offre donc de nouveaux débouchés pour les producteurs de pétrole et de gaz, notamment dans la région moyen-orientale ?

La situation actuelle est très intéressante pour tous les pays producteurs et exportateurs de gaz, car les prix sont très élevés. Ainsi, même si la production ne bouge pas, chaque baril exporté rapporte plus de dollars. Dans le cas du gaz, on parle de contrats à long terme donc cela est moins vrai. Mais le pétrole ne se vend plus à long terme depuis longtemps, cette règle s’applique donc. Ceux qui ont des capacités de production disponibles sont de plus très courtisés pour mettre plus de pétrole sur le marché.

Les dirigeants saoudiens souhaitent faire pression sur Washington. Il saisissent cette opportunité pour montrer leur agacement vis-à-vis des Etats-Unis, qui se rapprochent de l’Iran et qui, selon les Saoudiens, le feraient au mépris des pays du Golfe. Ryad ne se sent pas assez protégée contre Téhéran, notamment face aux attaques des Houthis alliés de l’Iran qui visent souvent des installations pétrolières ou d’autres cibles en Arabie saoudite.

Concernant l’accord sur le nucléaire iranien, des discussions sont en cours à Vienne. Washington et Téhéran seraient sur le point de signer un accord. Les Européens et les Américains aimeraient qu’il y ait plus de pétrole iranien sur le marché. Si les sanctions étaient levées demain, l’Iran serait en capacité de produire de l’ordre de 3,5-4 millions de barils par jour, influant considérablement les prix du pétrole.

Du côté du gaz, les Européens ont multiplié les contacts avec les exportateurs de gaz, pour savoir qui pourrait exporter vers le marché européen en cas de besoin. Parmi les pays contactés, outre les Etats-Unis, on a le Qatar (qui semble d’accord pour exporter plus de GNL vers le marché européen), l’Algérie, le Nigéria, l’Egypte, la Norvège, l’Azerbaïdjan et l’Egypte. On peut penser aussi à d’autres pays tels qu’Israël, le Mozambique et quelques autres Etats.

Les Algériens sont prudents car l’Algérie entretient de bonnes relations avec la Russie. Mais le marché européen est le principal marché gazier pour la Sonatrach. Si des demandes s’exprimaient, il ne serait pas évident pour ce pays de les ignorer. L’Egypte, de son côté, n’a pas énormément de marges de manœuvre en ce moment. Israël a aussi un potentiel. Ces pays pourraient donc avoir de nouveaux débouchés sur le marché européen sur le court-moyen-long terme, selon le cas.

Publié le 07/04/2022


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


Francis Perrin est chercheur associé au Policy Center for the New South et directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris).


 


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