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Entretien avec Hana’ Jaber - La formation de l’Etat jordanien

Par Hana’ Jaber, Ines Gil
Publié le 19/05/2021 • modifié le 19/05/2021 • Durée de lecture : 14 minutes

Hana’ Jaber

Pourriez-vous revenir sur les origines du royaume hachémite, comment s’est-il formé ?

Il faut remonter à la période ottomane pour comprendre la formation du royaume de Jordanie. Fin 19ème siècle - début 20ème siècle, les Hachémites [1] envisagent de descendre progressivement vers le sud, avec l’idée de gouverner la région, à l’époque où le pouvoir ottoman commence à s’ébranler.

Afin de combattre la présence ottomane, le Chérif Hussein [2], s’appuyant sur la Grande-Bretagne, prend la tête d’une révolte que l’on appelle la « Grande révolte arabe », déclenchée le 10 juin 1916. Les arrangements secrets avec les Britanniques à l’époque stipulaient que le Chérif Hussein deviendrait roi d’Arabie, que son fils Fayçal deviendrait roi de Syrie, et son autre fils Abdallah roi d’Irak.

A partir de cette période, la présence des Hachémites dans la région est étroitement liée à la puissance mandataire britannique. Au lendemain de la Première Guerre mondiale en effet, les Britanniques reçoivent de la Société des Nations un mandat sur la Palestine, l’Irak et la Transjordanie [3]. En 1921, l’Emirat de Transjordanie voit le jour, conformément aux accords Sykes-Picot signés en 1916, et Abdallah Ier, fils du chérif Hussein de La Mecque, en devient souverain. De tous les Etats alors en construction dans la région du Bilad al-Cham, c’est la seule entité politique restée dans le giron des Hachémites.

« Etrangers à la région dans laquelle ils arrivent pour y régner, l’accès des Hachémites au pouvoir s’est donc fait progressivement. »

L’arrivée des Hachémites en Transjordanie n’a pas été facile. Ils ne sont pas aussi bienvenus qu’on aimerait le présenter aujourd’hui, car ils ne sont pas originaires de la région. Ils viennent d’Arabie, où ils étaient en conflit avec Ibn Saoud. Les Hachémites se réclament du lignage qurayshite et se disent descendants du prophète. Ainsi, l’accès des Hachémites au pouvoir s’est fait progressivement, avec l’appui des Britanniques et en partie dans le sang, au terme d’une opération de pacification des tribus.

Même si les tribus transjordaniennes comprennent à l’époque que cette zone sera contrôlée par les Hachémites, elles ignorent quelle sera la nature du pouvoir en place, et si elles vont évoluer seules ou avec les tribus palestiniennes implantées de l’autre côté du Jourdain. A noter qu’en Palestine à l’époque, coexistaient des tribus nomades et des tribus au mode de vie agro-pastoral, mêmes si les structures sociales y étaient plus variées, grâce aux grandes villes portuaires (Haïfa, Jaffa, et Saint-Jean d’Acre), et aux grandes localités en Palestine centrale (Jérusalem, Ramallah, Naplouse, Hébron, etc.). La population palestinienne est alors plus sédentaire et en partie plus citadine qu’en Transjordanie, la Palestine centrale étant davantage familière avec le fonctionnement de l’administration ottomane.

Entre 1921 (date de création de l’Emirat) et 1946 (date de l’indépendance et de la déclaration du royaume de Transjordanie), ce nouvel Etat est donc marqué par les conflits, la pacification, les négociations et les réajustements autour du pouvoir, le tout, au sein d’une entité politique qui n’est pas encore clairement définie, car les frontières ne sont pas encore tracées.

En 1946, un certain équilibre est déjà en train de se créer entre le pouvoir et les tribus. Ces tribus sont divisées en trois ensembles :
- Un premier ensemble au sud, avec des tribus plus orientées vers l’Arabie saoudite. Leurs circuits de pastorisation s’organisent autour des puits d’eau entre l’Arabie et la Transjordanie. Ces tribus sont assez guerrières, et s’étalent sur des territoires importants. La tribu des Howeitat était alors la plus réputée.
- Un second ensemble au centre, notamment avec les Bani Sakher, autour de la région de Madaba. Ceux-ci sont déjà dans un mode de vie plus agro-pastoral qu’exclusivement nomade. Les circuits de pastorisation vont vers l’Irak ou la Palestine, selon qu’ils se trouvent du côté ouest ou est.
- Un dernier ensemble, au nord, les Bani Khaled, ou encore les Bani Hassan, dont les circuits de pastorisation sont d’avantage liés à la Syrie ou au nord de la Palestine. A ce titre, il faut noter que le nord de la Transjordanie est plus densément peuplé, avec des villes importantes comme Salt ou Irbid, avec un accès à l’éducation, à la culture et un lien avec l’administration ottomane assez important. D’ailleurs, au début de la formation de la Transjordanie, les grandes familles d’Irbid et de Salt se considèrent comme les plus légitimes pour accéder aux affaires du pays. Pour elles, les Hachémites qui viennent d’arriver sont un élément exogène. Une première ligne de fracture nait à ce moment entre les Hachémites et ces familles du nord. Quand les Hachémites veulent installer leur capitale à Salt, les notables s’y opposent, et le roi Abdallah se rabat donc sur Amman (un village alors composé de familles circassiennes qui travaillent dans l’agriculture). Mais la ville d’Amman n’a jamais été le premier choix d’Abdallah.

« Un accord est passé avec les tribus bédouines : accepter la monarchie, en échange de quoi la nouvelle génération issue des tribus aura un large accès aux emplois dans l’armée et dans l’administration. »

Pour structurer l’Etat de Transjordanie, il faut construire une administration avec une armée et mobiliser une classe éduquée. Un accord est passé avec les tribus bédouines : accepter la monarchie, en échange de quoi la nouvelle génération issue des tribus aura un large accès aux emplois dans l’armée et dans l’administration. Au même moment, pour structurer l’Etat au niveau de la Haute administration, le roi Abdallah fait appel à de grandes notabilités originaires de Syrie et de Naplouse (où l’élite était éduquée). Cette élite prend la gestion administrative du royaume. Rappelons que le Premier ministre de l’émirat de Transjordanie était un Druze de Syrie, nommé Rachid Tali’.

L’arrivée des Palestiniens au moment de la Nakba a-t-elle bouleversé la société transjordanienne ?

L’exode palestinien à partir de 1948 est venu changer la donne : mais pas nécessairement négativement. Au début, les Palestiniens ne sont pas venus en masse en Transjordanie : ils se sont d’abord rendus en Cisjordanie, plus proche de la Palestine de 1948, se sentant davantage chez eux du côté ouest du Jourdain. Les réfugiés palestiniens sont alors convaincus qu’ils pourront retourner chez eux. Selon eux, plus proches ils étaient de la Palestine de 1948, plus facile serait le retour. Mais au milieu des années 1950, ils prennent conscience que ce retour est impossible et de nombreux Palestiniens s’installent alors en Transjordanie.

Entre 1948 et 1970, les Palestiniens sont intégrés à l’ensemble de l’administration, y compris dans l’armée (contrairement aux idées reçues, car la « jordanisation » de l’Etat est un processus tardif dans l’histoire du royaume). En 1964, la création de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) met d’une certaine manière à mal la souveraineté de l’Etat transjordanien : le fait d’avoir une faction autorisée à mener la lutte armée à partir d’un Etat arabe parait aujourd’hui difficilement pensable. Mais à l’époque, c’est tout à fait envisageable. Quand il a créé l’OLP, Yasser Arafat a reçu beaucoup d’argent et il a acheté des armes avec pour objectif de rallier les gouvernements arabes à sa cause et libérer la Palestine. Mais cela a conduit à des logiques miliciennes d’Etat dans l’Etat, et la Jordanie a connu le fameux épisode de Septembre Noir. Finalement, en 1971, l’OLP a été chassée du pays au motif qu’elle mettait en danger la sécurité nationale.

C’est à partir des années 1970 qu’on a assisté à un vrai processus de « jordanisation » de l’Etat. Dans les structures de l’armée et de l’administration, il y a de moins en moins de Palestiniens et de plus en plus de Transjordaniens. De fait, le secteur privé est laissé aux Palestiniens. Au fil des ans, un déséquilibre dans la relation à l’Etat et à l’économie se construit au sein de chacune de ces deux composantes de la population.

Où les Palestiniens se sont-ils installés à leur arrivée en Transjordanie ?

Les quelques 200 000 Palestiniens présents à l’Est du Jourdain au milieu des années 1950 se sont de fait installés sur les territoires des tribus, essentiellement dans le nord du pays. Des négociations ont alors lieu entre les tribus et l’Etat pour faire accepter la mise en place de camps de réfugiés. C’est particulièrement le cas des camps à Zarka, Amman et Irbid. En contrepartie, l’Etat favorise la participation à la gestion des affaires publiques pour les tribus qui acceptent de céder une partie des terrains pour la construction de camps.

Globalement, les tribus sont satisfaites de ce compromis qui consiste à céder des territoires de pastorisation contre une insertion dans l’administration et l’armée, car elles y trouvent un substitut économique à l’activité pastorale. Ainsi, progressivement, l’urbanisation et les activités économiques corollaires rognent sur les étendues de pastorisation historiques qui étaient les leurs. En parallèle, à partir des années 1960, l’activité pastorale baisse car le nombre de nomades diminue avec la politique de sédentarisation.

Au milieu des années 1970, un clivage fort entre Transjordaniens et Palestiniens émerge. Cette période correspond à un moment de construction des identités nationales. Contrairement aux Palestiniens, qui se sentent Palestiniens parce qu’ils ont été expulsés et ont développé une conscience nationale par défaut de nation, les Transjordaniens commencent à cultiver une conscience nationale territoriale. Malgré ces tensions qui culminent en 1970-1971, un certain équilibre s’établit en Jordanie entre la composante palestinienne et celle transjordanienne, qui trouvent chacune son compte dans le système mis en place. Avec les migrations (essentiellement palestiniennes) vers le Golfe, le pays connaît même une certaine prospérité.

Cet équilibre est maintenu jusqu’à la fin des années 1980, avec la mise en place des premiers ajustements structurels dans le pays. La Banque mondiale demande alors à la Jordanie de réduire ses dépenses publiques. C’est la composante transjordanienne qui est en première ligne pour en faire les frais, puisqu’elle a profité des largesses de l’Etat rentier, et du suremploi pratiqué par le roi Hussein pour s’assurer l’allégeance tribale et maintenir la paix sociale.

La réponse à l’annonce du plan d’ajustement structurel ne se fait pas attendre. Ce sont les émeutes avril 1989 à Ma’an, baptisées « la révolte d’avril ». Mais le hasard géopolitique va entraîner la suspension du plan. Alors que la Jordanie fait face à ces problèmes internes, l’Irak envahit le Koweït en août 1989. Le roi Hussein demande alors un moratoire aux bailleurs de fonds internationaux. Il assure qu’il ne peut pas à la fois garder l’équilibre dans le pays, faire des ajustements structurels, jouer les équilibristes dans la région, et s’occuper des quelques 300 000 réfugiés expulsés du Koweït. L’afflux des Irakiens au lendemain de l’embargo complique la donne pour le monarque. Il obtient donc une sorte de répit, le temps que la crise irakienne soit réglée et que l’exode irakien soit résorbé (une partie des réfugiés irakiens rejoignent l’Europe, d’autres rentrent en Irak et une petite partie est intégrée en Jordanie).

Mais le plan d’ajustement structurel reprend en 1996, et une nouvelle révolte (la révolte du « pain ») éclate, toujours à Ma’an. Il faut rappeler que les tribus transjordaniennes sont alors parfaitement sédentarisées, avec des activités économiques variées. D’une certaine manière, le terme « tribu » est vidé de son sens économique. Mais les représentations demeurent, ainsi que les formes de mobilisation. En se révoltant contre la politique jordanienne, elles envoient un message fort à l’Etat : si elles ont fait des concessions historiques douloureuses, ce n’est pas pour se retrouver sur la touche. Conséquence de cette frustration naissante, certaines tribus du sud commencent à se tourner vers l’Arabie saoudite. Les échanges avec les voisins saoudiens n’avaient jamais été interrompus, mais à partir de 1996, ils se sont intensifiés et sont devenus un moyen de pression politique.

A partir de ce moment, la crise économique s’intensifie dans le pays, et les oppositions se structurent

Oui, non seulement à cause des réformes structurelles, mais aussi parce que les possibilités migratoires se referment : autrefois, la Jordanie recevait beaucoup de subsides des migrants dans les pays du Golfe, et ces subsides ont commencé à se tarir à partir des années 1990.
Par ailleurs, avec la mort du roi Hussein en 1999, les tribus ont perdu leur « protecteur ». Ce roi savait leur parler et s’employait à maintenir un équilibre où leurs intérêts étaient préservés tant que possible. C’est à ce moment que le divorce commence vraiment entre les tribus et la monarchie. Sa diplomatie aurait-elle été efficace aujourd’hui s’il était encore en vie ? On ne peut pas le dire. Ce qui est certain, c’est que sa mort intervient à un moment très sensible. Il passe la main à son fils, Abdallah, qui développe un tout autre rapport à l’Etat : il est marqué par sa formation militaire, il a de l’Etat une vision ultralibérale, son arabe parait approximatif à ses débuts. A son arrivée, son discours d’intronisation donne l’impression qu’il ne s’adresse pas à la majorité de la population jordanienne, mais à une élite anglophone. La population a alors le sentiment d’avoir affaire à un patron de la Banque mondiale, et non pas à un monarque. Il n’a pas réussi à conquérir le cœur des Transjordaniens.

La composante palestinienne, de son côté, le regarde avec méfiance, parce que militaire. Par ailleurs, son discours ultra-libéral inquiète (selon lui, les progrès de la Jordanie ne passent qu’en drainant des capitaux étrangers). Son refus de marcher dans les pas de son père et de distribuer des largesses aux chefs des tribus est perçu comme de l’arrogance. Il parait assez clair que régner sur des populations qui n’ont pas les codes pour entrer dans la modernité du XXIème siècle l’agaçait. Son épouse, de son côté, très influente, est entourée d’une élite d’hommes d’affaires d’origine palestinienne.

En conséquence, très rapidement, une distance se creuse entre le couple royal et une partie de la population. Dès 2003, l’opposition alimente des discours contre la corruption : c’est le seul thème sur lequel elle peut s’exprimer. En 2007-2008, une élite d’opposants commence à s’interroger sur les leviers pour des réformes. En parallèle, au début de la décennie 2010, la vie devient extrêmement chère. La fracture sociale se renforce dans tout le pays, et particulièrement dans le sud, où la pauvreté est plus forte car la population dépend beaucoup de l’administration. Avec un salaire qui ne bouge pas et des prix qui explosent, les populations les plus modestes qui dépendent du secteur public voient leur pouvoir d’achat s’effondrer sans perspective d’amélioration.

L’année suivante, en 2011, le « printemps arabe » éclate. Quel en est l’impact en Jordanie ?

Quand le printemps arabe survient, les rancœurs se renforcent. Un discours nouveau se dégage alors dans l’opposition, un discours plus radical : si le roi ne cède pas aux demandes, son trône peut vaciller. Les déclarations des leaders tribaux sont assez explicites à ce propos. En 2012, l’avenir de la monarchie inquiète objectivement de nombreux observateurs. D’autant plus que plusieurs courants d’opposition dans les villes (dont des Frères musulmans) convergent avec la contestation tribale, mais aussi avec la contestation des syndicats, qui représentent une grande variété de professions. La montée de la colère dans le pays fait naître un discours dangereux pour l’avenir de la monarchie.

Le roi promet alors de mettre en place des réformes politiques et économiques. Ces promesses semblaient sincères, mais il est difficile de réformer un Etat profond qui s’est enfermé dans une logique rentière. La monarchie est donc confrontée à plusieurs types de tensions : 1/ ceux qui, à l’intérieur de l’Etat, ne veulent pas de réforme et veulent continuer à profiter du système tel qu’il est, 2/ l’opposition de l’extérieur (représentée par des figures qui étaient dans l’entourage du prince Hassan, prince héritier jusqu’au décès du roi Hussein, et qui ont fini par quitter le pays), 3/ les services de renseignements qui sont divisés en plusieurs courants, et enfin, 4/ les tension régionales, notamment en Syrie, qui se répercutent en Jordanie. Le roi est donc sous pression de toute part. Il ne veut pas prendre de risques qui mettraient son trône en danger. Pour lui, les priorités sont les suivantes :
- D’abord, maintenir les accords de paix avec Israël : la participation politique de l’opposition doit donc être purement cosmétique, car celle-ci risque de remettre en question des accords avec l’Etat hébreu.
- Ensuite, attirer les capitaux en Jordanie pour créer des emplois. En réalité, ces capitaux ont surtout contribué à creuser la fracture sociale, car il n’existe pas de politique économique inclusive.

En 2013, le roi Abdallah II se rend compte que les printemps arabes arrivaient à leur déclin. Notamment avec les attaques chimiques impunies à Douma, en Syrie, mais aussi avec l’arrivée au pouvoir d’al-Sissi en Egypte. Le monarque jordanien donne un tour de vis sécuritaire et se montre plus intransigeant sur les réformes économiques et sociales. Cependant, les revendications au sein de la population n’ont pas faibli. Elles portent aujourd’hui principalement sur des aspects économiques : une meilleure redistribution des richesses, et une politique d’embauche plus inclusive dans les périphéries, où se trouvent les groupes les plus marginalisés, d’origine transjordanienne. Mais rien n’a été fait par le pouvoir depuis. Un homme aurait pu mener ces réformes : Omar Razzaz. Il était apprécié (de la Banque mondial, des Transjordaniens, des Palestiniens), mais il n’y est pas parvenu, en raison de la prégnance de la corruption et de l’Etat profond dont le noyau résiste à la restructuration. Pour ne donner qu’un exemple, aucune avancée significative n’a été possible sur le projet « e-gouvernment ». Par ailleurs, le monarque est un militaire, sa vision d’ensemble de l’économie évacue des dimensions que l’équipe qui l’entoure ne corrige pas, alors même qu’il s’est déclaré ouvert à toutes les propositions à de nombreuses reprises. Et les hommes d’affaires qui l’entourent n’ont pas intérêt à ce que cela change, car tout comme une partie de l’Etat profond, ils profitent du système actuel.

De manière générale, en cas de contestation, la monarchie jordanienne change le gouvernement. C’est une stratégie courante qui existe depuis le roi Hussein. C’est pour cela que la durée de vie d’un gouvernement a toujours été d’un an. Rarement plus. Parfois même 6 mois ou 3 mois. Après une période de refus de cette stratégie, le roi Abdallah l’a adoptée un temps, mais il a eu beau changer de gouvernement, les résultats ne sont pas au rendez-vous et le malaise persiste.

L’idée que le problème se trouve au sommet de l’Etat a donc commencé à se poser. Ces dernières années, la question de la relève à la tête de la monarchie circule dans différents cercles. Il faut cependant rappeler un élément essentiel : les Jordaniens ne souhaitent pas changer de système politique pour passer à une république. Ils sont attachés à la monarchie. Ils sont en majorité conservateurs et les expériences républicaines de la région ne leur ont pas paru concluantes. Ils veulent donc, dans leur écrasante majorité, des réformes, mais pas une révolution (surtout avec l’expérience à leur porte, en Syrie).

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les événements récents ?

On ne sait pas exactement ce qui s’est passé. Mais trois versions possibles circulent :

1/ Il n’y a pas eu de coup d’Etat. Les services de renseignement ont enregistré des messages échangés entre le prince Hamzah et des chefs de tribus. Ils les ont utilisé pour envoyer un double message : à la communauté internationale, affirmant qu’il n’y a pas d’alternative au roi Abdallah II, et à l’intérieur, pour faire taire l’opposition. Selon cette version, ils auraient anticipé un coup d’Etat qui n’aurait peut-être jamais eu lieu.

2/ Un coup d’Etat se préparait et les services de renseignement l’ont anticipé. Ce qui vient accréditer cette thèse, c’est que Hamzah a été posé à plusieurs reprises comme alternative dans les cercles d’opposants. Il faut dire que le prince Hamzah est très apprécié dans le pays, parce qu’il ressemble beaucoup à son père (le roi Hussein) dans la manière de parler, mais aussi parce qu’il est très politique et à l’écoute des chefs bédouins.

3/ La troisième version est une lecture géopolitique des événements : ce qui rend cette affaire complexe est la présence de deux personnalités politiques, Shérif Hassan Ben Zaid et Bassem Awadallah, proches des Saoudiens et de MBS. Selon cette hypothèse, Ryad aurait aidé à fomenter un coup d’Etat pour renforcer l’axe sunnite (Arabie saoudite-Jordanie [dont le leader serait le prince Hamzah], avec Israël) afin de contrer l’axe chiite. Ce qui accrédite cette hypothèse, est d’une part la prégnance des réseaux saoudiens en Jordanie, du fait des dynamiques migratoires, et d’autre part le fait que la Jordanie du roi Abdallah II commence à s’orienter vers l’Est en se tournant vers la Chine et la Russie, et qu’elle tente de dialoguer avec l’opposition proche du régime syrien et donc de l’Iran. Cela a pu créer l’inquiétude à Ryad.

Ce qui domine actuellement dans les débats, c’est la première version. Mais finalement, il existe très peu d’information sur ce qui s’est réellement passé. Attendons de voir le développement du procès des personnes arrêtés. Quels que soient les tenants et les aboutissants de l’affaire du prince Hamzah, la volonté de changement domine dans l’ensemble du pays. La population veut trouver une solution aux problèmes structurels. Le roi Abdallah II a toujours dit qu’il était favorable à la mise en place de réformes. Ses propos ne manquent pas de sincérité : selon lui, il a affaire à un Etat dinosaure, difficile à réformer. Le monarque aimerait construire un Etat moderne avec une administration souple, flexible, réactive, sous le modèle des pays du Golfe, où tout est connecté. En attendant la création d’un tel système, l’insatisfaction domine largement en Jordanie.

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Publié le 19/05/2021


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


Hana’ Jaber est Directrice scientifique de la Fondation Lokman Slim, et chercheuse associée à la Chaire d’Histoire contemporaine du Monde arabe.
Co-auteure de "Mondes en mouvement, Migrants et migrations au Moyen-Orient au tournant du XXIe siècle", éditions IFPO, 2005 et de "Terrorismes : Histoire et droit", éditions CNRS, 2009, elle travaille notamment sur l’histoire contemporaine de la Jordanie.


 


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