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Entretien avec Jean-Charles Ducène - Ibn Faḍl Allāh al-‘Umarī (1301-1349) : un secrétaire du secret épris de géopolitique

Par Florence Somer, Jean-Charles Ducène
Publié le 17/09/2021 • modifié le 17/09/2021 • Durée de lecture : 10 minutes

Mappemonde circulaire Al-‘Umarī, Masālik al-abṣār, Istanbul Topkapı Saray, Ahmet 2797, f. 292v-293r, copié vers 1340

Quelle furent la vie et la fonction d’al-‘Umarī ?

Par rapport aux autres savants évoqués dans ces entretiens [1], al-‘Umarī connut une existence bien moins nomade mais bien plus proche du pouvoir central.

Ibn Faḍl Allāh al-‘Umarī appartient à une famille de hauts fonctionnaires qui servit les sultans mamelouks, notamment al-Nāṣir ibn Qalawūn (m. 1341), au Caire et à Damas. Il nait à Damas, où son père est en poste, et l’accompagne en 1329 au Caire quand il y est nommé chef de la chancellerie ou Secrétaire du secret. Déjà à Damas, puis au Caire, il suit un cursus d’études traditionnelles pour un homme de son rang, en droit et en sciences musulmanes auprès des savants qui professaient dans ces deux villes. Il étudie, entre autres, les principes du droit auprès d’Ibn Taymiya (m. 1328) et on lui prête même des connaissances en astronomie. Alors que son père prend de l’âge - il a plus de 80 ans -, c’est lui qui assume sa charge mais en 1338, il est remplacé par son frère ‘Alā’ al-Dīn suite à un différend avec le sultan (Il avait refusé de préparer un diplôme de nomination pour un fonctionnaire à Damas du fait que le candidat était un copte converti). Il faut garder en tête que sa fonction - le titre « Secrétaire du secret » témoigne de son importance - en faisait un proche collaborateur du sultan puisqu’il lui lisait les dépêches arrivées au Caire et qu’il prenait au vol ses ordres, ceux-ci étant mis au propre selon une diplomatique spéciale par la chancellerie. Suite à son refus, il est jeté en prison. En 1341, de retour en grâces auprès des autorités, il est nommé chef de la chancellerie à Damas, poste qu’il occupe jusqu’en 1343, date à laquelle il est de nouveau révoqué et remplacé par un autre de ses frères. Manifestement, son franc-parler lui a valu des inimités. Restant alors à Damas, il termine la rédaction d’une encyclopédie « Les voies des regards perçants dans les royaumes des métropoles », dont les parties géographiques sont très originales et commencées 20 ans plus tôt. On lui doit aussi un manuel administratif, « La définition de la noble convention ». En 1348, la grande peste surgit à Damas et emporte sa femme à Jérusalem alors qu’ils reviennent du pèlerinage à La Mecque. De retour à Damas, il y meurt de la fièvre dans sa propriété sur la mont Qasiyun.

Pouvez-vous définir les spécificités de cet Etat mamelouk ?

C’est un régime original qui gouverne l’Egypte et la Syrie à partir du milieu du XIIIe siècle jusqu’à la conquête ottomane dans les années 1516-1517. Il trouve son origine dans l’usurpation par des esclaves militaires du pouvoir central en Egypte grâce à leur capacité combative face aux Croisés mais surtout contre les Mongols en 1260. Ce qui les légitime, d’autant que l’un d’entre eux, Baybars, a la bonne idée d’installer au Caire en 1261, un prince abbasside qui leur confère dès lors un investiture légale et solennelle. Le plus curieux est que ce régime se perpétue par la succession des maisons militaires dont le chef le plus puissant est proclamé sultan à la mort de son prédécesseur. Malgré l’instabilité évidente du système, le recrutement continuel de nouveaux mamelouks, leur réelle puissance et la prospérité de l’Egypte, en tout cas jusqu’au milieu du XIVe siècle, leur permettent de se maintenir en place, quoiqu’ils n’aient eu aucun rival d’ailleurs. On assiste ainsi à une militarisation des sphères du pouvoir, très hiérarchisée, et de la haute administration, où les juristes comme al-‘Umarī restent néanmoins présents. Le plus étonnant sans doute est que les mamelouks ne pouvaient pas s’intégrer à la population - ils ne pouvaient épouser que des femmes de la même origine ethnique qu’eux, achetées par la même filière - et leurs fils, étant nés libres, ne pouvaient pas devenir mamelouks.

Quel était le rôle de la chancellerie mamelouke ?

Nous devons garder en tête que dans tous les Etats, y compris les Etats prémodernes, les structures administratives sont essentielles et organisent tant la gestion interne que les actions extérieures. Cela semble naïf de le rappeler mais pour l’époque médiévale musulmane, c’était tout aussi vrai et certainement depuis le IXe siècle avec les Abbassides de Bagdad. Ces organes de l’Etat devaient veiller essentiellement à trois fonctions – qui sont toujours d’actualité d’ailleurs – la communication, la gestion des rentrées financières – soit les différents types d’impôts et de taxes – et finalement les dépenses, propres au fonctionnement de l’Etat, à l’armée et au souverain. Au Caire, en particulier, la chancellerie veille également aux relations avec les différents Etats musulmans et chrétiens, avec lesquels l’Egypte entretient des rapports économiques ou politiques. N’oublions pas que les sultans mamelouks firent beaucoup d’efforts pour pérenniser le passage par Le Caire des associations de commerçants karimi, dont le commerce de l’Egypte vers l’océan indien dépendait, qui commercialisaient les produits indiens. Il faut aussi garder à l’esprit qu’aux XIIIe et XIVe siècles, il y a de petites communautés de marchands italiens établis à Alexandrie, et qu’il n’est pas rare que des voyageurs ou des diplomates passent par Le Caire, d’ailleurs parmi les offices de la chancellerie existe celui d’« introducteur des ambassadeurs », fonction consistant à expliquer le protocole au nouveau venu mais aussi à lui montrer la puissance de l’Etat hôte ! Relevons par exemple l’arrivée en 1331 d’une ambassade dépêchée par les Bulgares de la Volga. Inversement, l’Egypte envoie aussi des délégations notamment en Europe, par exemple vers Barcelone, vers Chypre ou auprès du roi de France Charles V - et Christine de Pisan gardera le souvenir des habits chatoyants de ces Orientaux. La plus célèbre de ces ambassades est sans doute celle qui apporte une girafe à Laurent de Médicis en 1487. C’est dire que les connaissances sur le monde extérieur devaient être à jour.

Quelle est l’originalité de la vision géographique d’al-‘Umarī ?

Son encyclopédie en 27 volumes couvre la géographie, les biographies de savants, de médecins, de musiciens, de vizirs, de poètes, un classement des animaux, des plantes et des minéraux et finalement les religions et l’histoire. Les premiers volumes dressent le tableau du monde dans lequel il situe les Etats mamelouks suivant, en quelque sorte, la géographie physique, puis selon une sorte de géographie politique, jaugeant selon les mêmes critères les différents Etats en rapport avec Le Caire. La marque la plus notoire de cette vision de l’œkoumène est la mappemonde (voir illustration) qu’il fait dessiner et qui montre pour l’Asie une série de toponymies contemporains, comme Khanbaliq en Chine, soit Pékin ou encore Dehli et Kânnauj en Inde.

En outre, al-‘Umarī développe en préambule de son exposition géopolitique des Etats une vision abstraite de ce qu’il entend par Etat. Pour lui, c’est une structure politique constituant une unité territoriale identifiée et identifiable par une dynastie, un pouvoir militaire sur lequel il peut compter et un fonctionnement de l’économie qui permet un enrichissement. Et cette structure est associée à un sulṭān, à un pouvoir. Selon lui, chaque Etat possède son « essence », ses coutumes, et ses mœurs. Et l’Etat est d’autant plus à considérer qu’il est fort, comprenons hégémonique dans la région. Il possède également une capitale reconnue et l’exercice du pouvoir s’accompagne d’un décorum, de solenités publiques, de cortèges accompagnés de musique à la hauteur de ses prétentions. Notons cependant qu’en homme de son temps, il considère d’autant mieux un souverain musulman que celui-ci défend l’islam contre ses ennemis et qu’il impose sa politique et sa justice au travers d’une version légaliste, stricte, du droit musulman.

Et quant à ces Etats en rapport avec Le Caire, il y a l’ensemble du monde musulman. Il débute ainsi à l’Orient, avec les royaumes de l’Inde et les royaumes djendjiskanides, où il distingue le domaine du grand kan, les Tchagataï en Transoxiane et la Horde d’Or au nord de la mer Noire, et ceux établis en Iran. Il poursuit par les Etats bordant la rive sud de la mer Caspienne, puis les populations du nord-ouest de l’Iran (Kurdes, Lors, …) ainsi que les principautés turcomanes et byzantines d’Asie mineure. A ce propos, il s’arrête sur les 16 principautés turques d’Anatolie dont celle d’Orhan – les futurs Ottomans – qui a pour capitale Boursa et qui mène la vie dure à ce qui subsiste de l’empire byzantin tout en ayant déjà pris pied en Europe. Viennent alors les Etats mamelouks (Egypte, Syrie, Ḥiǧāz), mais paradoxalement, ce sont ceux les moins détaillés ! Il continue par le Yémen, puis passe à l’Afrique par l’Ethiopie musulmane et chrétienne, il poursuit par le Kanem, la Nubie et le Māli. Il arrive ainsi aux populations berbères chamelières installées au Sahara, avant de continuer par l’Ifrīqiya, les Mérinides du Maroc et les Naṣrīdes de Grenade. Dans cet Occident de l’Islam, un souverain l’impressionne par sa puissance, c’est le sultan mérinide Abū l-Ḥassan ‘Alī (m. 1351). Il revient alors aux Arabes bédouins. De manière générale, il s’intéresse quasi systématiquement aux productions locales, à la faune, à la flore, au climat, à la cherté ou non de la vie, aux monnaies, à l’organisation de l’Etat et de la cour, aux regalia, au protocole et à l’utilisation de la musique dans les cortèges officiels, au service de la poste, à l’habillement des personnes.

Quant aux Etats européens, son pragmatisme l’amène à ne prendre en considération que ceux qui ont une façade en Méditerranée comme la France, les républiques italiennes – Venise, Gênes, Pise – ou la couronne d’Aragon. Certes, la situation politique et la prospérité de ces Etats sont notées, mais aussi leur capacité militaire. A ce propos, à l’évocation de la France, il rappelle les deux tentatives de conquête ratée de son roi – Louis IX, alias Saint Louis – en Egypte et en Tunisie.

A-t-il lui-même voyagé, quelles sont ses sources d’information ?

Hormis Le Caire, où sa famille avait une maison, ainsi qu’à Damas où il jouissait d’une propriété, il n’apparaît pas qu’al-‘Umarī ait voyagé ailleurs, mais il a beaucoup lu, il cite ainsi un grand nombre de chroniqueurs mais aussi son contemporain Abū l-Fidā’. En revanche, sa fonction et sa position sociale lui permirent à la fois d’avoir accès aux documents et archives de la chancellerie du Caire et de pouvoir questionner un grand nombre de voyageurs de tout rang qui passaient par ces deux villes. Par exemple, quand il nous donne la plus ancienne description d’un portulan arabe, il nous explique que c’est un marin andalou qui le lui a montré. Il avoue lui-même confronter les témoignages oraux afin d’en assurer la véracité. Parmi ses informateurs, on relève au hasard le témoignage du descendant d’un chambellan ayant servi en Inde à la cour du sultan Muḥammad ibn Tughluq (m. 1351) et lui-même n’ayant quitté le pays que six ans avant son interrogatoire. Pour l’Iran ilkhanide, il profite du témoignage de Niẓām al-Dīn al-Ṭayyārī, musicien et caligraphe ayant travaillé à la chancellerie du sultan Abū Sa‘īd (m. 1316), mais émigré au Caire depuis la mort de son souverain. En 1338, il rencontre un marchand qui est allé jusqu’à Inkermann, aujourd’hui en Crimée, qui le renseigne sur la Horde d’or. Les informations concernant l’empire du Mali proviennent notamment d’un shaykh berbère qui y est resté 35 ans et d’un émir qui a été dans l’entourage du sultan Mansa Moussa (m. 1332) quand il passa au Caire en 1324 lors de son pélerinage. Pour l’Ethiopie chrétienne, les informations sont venues d’une note que le patriarche Benjamin lui a donnée. Quant à l’Europe, à l’Asie mineure et à l’Iran, c’est notamment un certain Dominichino Doria, un génois qui était entré au service des Mamelouks, qui le renseigne. Il lui dessina même une carte du royaume grec de Trébizonde. Incidemment, on relève aussi qu’il recevait chez lui, à Damas, des voyageurs revenant d’Asie. Comme il recourt souvent à des commerçants qui reviennent de ces régions, on découvre incidemment le centre économique que représentait Le Caire alors, avec un trafic venant littéralement de tout l’Ancien monde avec une mobilité des personnes qui étonne.

Nous pouvons supposer que son information est à jour ?

C’est effectivement une question délicate car s’appuyant certes sur des informateurs contemporains mais aussi sur les ressources livresques que lui fournissaient les bibliothèques du Caire et de Damas, notre regard doit être attentif car il aurait tendance à recourir à des géographes antérieurs comme Ibn Ḥawqal (Xe siècle) et al-Idrīsī (XIIe siècle) quand il n’a rien d’autre de plus récent. Néanmoins, ses informateurs lui permettent de nous donner par exemple une description concise de Pékin, de l’utilisation du papier monnaie en Chine ou encore de la route de Samarcande à Pékin. Il mentionne même la Sibérie sous la forme de Sibir en détaillant les rigueurs de son climat. Pour la cour de Dehli, il explique par exemple comment avait lieu la réception d’une pétition produite par la population, et l’on peut trouver la confirmation d’une part de ses renseignements sur l’Inde chez Ibn Baṭṭūṭa (m. 1368) notamment. Il n’est pas exempt non plus de myopie, il nous décrit ainsi l’étendue géographique de l’autorité du sultan de Dehli jusque loin dans le Deccan, alors qu’au moment où il écrit des révoltes secouent cette hégémonie. Mais pour évoquer la valeur des gisements de rubis balais d’Afghanistan, il s’appuie sur l’inspecteur des orfèvres de Damas. Le biographe Muḥammad ibn Šākir al-Kutubī (m. 1363) le considérait d’ailleurs comme le meilleur connaisseur à son époque de l’histoire des Mongols, des Turcs et de l’Inde, ainsi que de la géographie en générale, ce que la critique moderne a parfaitement confirmé. Finalement, en lisant ces volumes géographiques, on se rend compte que les forces vives de l’Islam sont, à son époque, en grande partie à la périphérie du monde musulman et relativement moins dans le centre historique, à savoir le Moyen-Orient. Cette tendance est parfaitement confirmée par Ibn Baṭṭūṭa à la génération suivante.

Comment une telle œuvre nous est-elle parvenue ?

Si aucune collection complète des 27 volumes de son encyclopédie copiés par un même copiste ne nous est parvenue, les bibliothèques de Paris, Londres et Istanbul possèdent des volumes disparates autographes, c’est-à-dire écrits de la main même de l’auteur. La Bibliothèque nationale de France (Arabe 2327) conserve même ce qui paraît être un volume de travail, un brouillon si vous voulez, concernant les poètes. La carte qui illustre cet entretien n’a sans doute pas été dessinée par l’auteur en l’état, mais elle est conservée par un manuscrit autographe (Istanbul, Top Kapi Ahmed III 2587) annoté par un de ses disciples, le juriste al-Subkī (m. 1344). Notez que, sans que cela soit exceptionnel, est aussi conservé un volume de correspondances qu’il échangea avec plusieurs autres savants, dont al-Ṣafadī (m. 1364), durant l’hiver 1343-1344 pour se plaindre des rigueurs du temps !

Bibliographie :
Al-Omarī, Masālik al-abṣār, L’Afrique moins l’Egypte, tr. Gaudefroy-Demombynes, M. Paris, 1927.
Ducène, J-Ch., « Le portulan arabe décrit par al-‘Umarî », Cartes & géomatique, 216 (juin 2013), pp. 81-90.
Klaus Lech (ed.) : Das mongolische Wellreich. Al-’Umarī’s Darstellung der mongolischen Reiche in seinem Werk Masālik al-abṣār fī mamālik al-amṣār, Wiesbaden, 1968.
Quatremère, Et., « Notice de l’ouvrage qui a pour titre Masālik al-abṣār fī mamālik al-amṣār », Notices et extraits des manuscrits la Bibliothèque impériale, vol. XIII (1838), p. 151-384.
Rice, D. S., “A Miniature in an Autograph of Shhihāb al-dīn Ibn Faḍlallāh al-’Umarī”, Bulletin of the School of Oriental and African Studies, University of London, 1951, Vol. 13, No. 4 (1951), pp. 856-867.
Zeki, M., Arab accounts of India, Dehli, 1981.

Publié le 17/09/2021


Diplômée de Master en Sciences des Religions à l’Université Libre de Bruxelles (2015), Florence Somer Gavage a préalablement travaillé pendant 8 ans en tant que journaliste professionnelle dont trois ans pour la chaîne de télévision Kahkeshan TV où elle a produit des documentaires culturels en persan. Cette activité lui a également permis de voyager en Afghanistan ainsi qu’en Iran. Elle a également réalisé des reportages au Moyen-Orient (Irak, Jordanie, Égypte), en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), en Asie et en Amérique du Sud.

Elle est actuellement doctorante à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris). Sa thèse vise à proposer une édition d’un texte inédit, les Ahkām ī Jāmāsp (« Décrets de Jâmâsp ») sur base de manuscrits persans et arabes qui n’ont, à ce jour pas été rassemblés ni systématiquement étudiés.


Jean-Charles Ducène est directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes où son enseignement et ses recherches portent sur la géographie et les sciences naturelles arabes médiévales. Il a notamment publié L’Europe et les géographes arabes (éditions du CNRS, 2018).


 


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