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Entretien avec Jean-Charles Ducène - Les voyageurs arabes médiévaux : chroniques et récits. Nāsir-i Khusrow (1004 - vers 1075) : un poète philosophe ismaélien (2/2)

Par Florence Somer, Jean-Charles Ducène
Publié le 30/07/2021 • modifié le 29/07/2021 • Durée de lecture : 6 minutes

Cour et minaret de la mosquée Ibn Ṭulūn au Caire. Crédit photo : Jean-Charles Ducène

Lire la partie 1

Son récit de voyage est-il instructif sur les localités visitées ?

Assurément, car d’abord, Nāsir-i Khusrow ne sacrifie pas à la facilité d’énumérer des « merveilles » pour s’arrêter au pittoresque et appuyer son discours sur sa propre expérience. Son récit est littéralement scandé par les lieux et les dates de ses étapes. Il s’intéresse à la situation topographique, aux ressources en eau et aux constructions (les murailles, le nombre de portes, les bazars, les caravansérails, les mosquées, les églises, les bains, les vestiges antiques,…), les lieux de dévotion des localités qu’il traverse. Il s’arrête sur les productions vivrières ou artisanales locales - tissus, céramiques -, il mesure certains bâtiments et calcule d’ailleurs les distances parcourues. Son style est par ailleurs sans afféterie, et il est parfois d’une franchise dramatique par rapport à ses difficultés matérielles ou ses désappointements face aux événements, aux dangers encourus. Cependant, pour sortir d’une situation de détresse, il n’hésite pas à s’adresser à un notable de l’endroit, ce qui laisse sous-entendre une certaine notoriété. Très souvent, il compare ses observations avec les réalités du Khorasan, cela indiquant que son lectorat était ses compatriotes du nord-est de l’Iran. Il y a certes des passages attendus comme la description de la Ka‘ba ou des rites du pèlerinage mais il est riche surtout s’observations pittoresques ou anecdotiques, prises sur le vif si vous voulez.

Ainsi, à Diyar Bakir - aujourd’hui dans l’est de la Turquie - il est impressionné par les murailles crénelées en basalte noir. Au nord de la Syrie, à Ma‘arat Nu‘mān, il parle de son seigneur, le poète-philosophe aveugle, Abū ‘Alā al-Ma‘arī (973-1057), et de l’engouement que son enseignement de littérature levait. Il a étonnement un goût pour les mesures de sorte qu’il donne les dimensions détaillées des sanctuaires importants qu’il visite comme à Jérusalem, à Médine et à La Mecque, dont il arpente littéralement les lieux.

Mais c’est singulièrement au Caire qu’il accorde le plus d’intérêt. Certes, c’est là que son inclination spirituelle a trouvé à se réaliser par son initiation à l’ismaélisme, mais c’était aussi objectivement une importante capitale qui, lorsque Nāṣir-i Khusrow y passe, n’a pas encore connu la grave famine du milieu du siècle qui déstabilisera le pays. Il distingue Le Caire - la ville fondée par les Fāṭimides en 969 - et la ville de Miṣr - pour nous, le Vieux Caire, soit la ville romaine prise lors de la conquête, augmentée des premières constructions musulmanes. Le premier est le siège d’un pouvoir fort, riche, majestueux, mais charitable et juste, selon le voyageur. Il est impressionné par les salles des pavillons qui composent le complexe palatial. Et à Miṣr - pôle économique et industrieux de l’agglomération -, ce sont les immeubles à étages qui attirent son attention et la vie grouillante de ses rues commerçantes. Dans tous les cas, il admire la sécurité et la prospérité de la métropole. Et parmi les bâtiments, ce sont les grandes mosquées, au nombre de quinze, écrit-il, qui attirent son regard, comme celle d’al-Azhar ou d’al-Ḥākim. Il nous apprend incidemment que le calife fatimide al-Ḥākim sauva en les rachetant aux descendants de leurs fondateurs les mosquées d’Ibn Ṭūlūn (voir photo) et de ‘Amr ibn al-‘Aṣ. Il relève aussi le grand nombre de jardins et de plantations d’arbres fruitiers qui parsèment la ville et note que des pépiniéristes spécialisés vendent des arbres en caisse à qui veut en planter.

Plus tard, lorsqu’il passe par l’oasis d’al-Ahsa (aujourd’hui al-Hassa, dans l’est de l’Arabie saoudite) alors capitale des Qarmates - mouvement shiʿite concurrent des Ismaéliens - il vante le régime collectiviste et charitable mis en place et remarque la présence de nombreux esclaves éthiopiens employés dans l’agriculture. A Bassora, il décrit les multiples canaux qui entourent la localité mais souligne qu’elle est en ruine, bien qu’elle soit encore animée par une active vie commerciale. En Iran, c’est Ispahan avec ses constructions qui attise sa curiosité.

Le monde musulman de son époque semble connaître des tensions politiques importantes ?

Paradoxalement, la « grande » histoire échappe à Nāsir-i Khusrow focalisé qu’il est sur son expérience individuelle et bien qu’il ait voyagé en Iran, en Egypte et en Arabie, les bouleversements politiques que connaissent ces régions lui échappent. Ainsi, au Khorasan la première moitié du XIe siècle voit l’arrivée et l’installation des Turcs Seljoukides, avant qu’ils n’entrent à Bagdad en 1055. Trois ans plus tard, en ayant écarté toute menace shiʿite, ils deviennent de jure et de facto, les protecteurs du califat abbasside, et en profitent pour renforcer le sunnisme. Vingt ans plus tard, ils entrent en Anatolie byzantine. Par ailleurs, Nāsir-i Khusrow ne tarit pas d’éloge sur Le Caire des Fātimides où il réside de 1047 à 1050 ; or, en 1048, le Maghreb ziride qui était encore nominalement lié aux Fātimides s’en libère et refait allégeance à Bagdad. En représailles, les Fātimides invitent les nomades arabes Banū Hilal et Banū Sulaym à s’établir au Maghreb, au détriment des Zirides. Cela accélère l’arabisation de l’Afrique du Nord sans parler des conséquences sur la gestion des territoires. L’Egypte elle-même est affaiblie au milieu du siècle par des luttes entre troupes d’esclaves turcs, berbères et noirs rivales, des soulèvements d’Arabes, sans doute aussi un début de crise économique. Cela annonce l’affaiblissement de la seconde moitié du siècle bien que les Fātimides aient pour un temps en 1056-57 inquiété sérieusement le califat abbasside de Bagdad, et acquis à l’Ismaélisme le Yémen et quelques cités le long de l’Indus.

Quels sont les thèmes de sa poésie ?

Contrairement à l’une des pratiques culturelles de l’époque, il y montre une aversion envers les panégyristes sycophantes qui entourent les princes. Sa poésie est moralisatrice, mettant en garde à ne pas succomber aux tentations mondaines. Elle exhorte au détachement purificatoire du monde et à la recherche des biens spirituels. Elle se veut aussi méditation sur la fausseté de ce monde et plus personnellement il y développe aussi une réflexion amère sur son exil à Yumgan. Certains poèmes peuvent cependant se révéler d’une composition plus complexe où l’architecture du poème lui-même - nombre de vers, de strophes - participe à l’élaboration de ses significations qui se dévoilent au travers d’une interprétation allégorique du sens obvie du poème, conformément à l’orientation herméneutique de la pensée de Nāsir-i Khusrow. Plusieurs poèmes sont réellement une exposition à demi-mot de la cosmologie ismaélienne, et des relations qu’elle suppose entre l’Homme et le cosmos créé.

Quant à sa pensée philosophique, elle se dévoile dans ses ouvrages en prose où il déploie une interprétation théosophique ismaélienne, à la suite du philosophe Abū Ya‘qūb al-Siǧistānī (m. 971). En tant qu’ismaélien, il promeut également une interprétation allégorique du Coran et soutient que le sens caché de la révélation a été exclusivement donné par Dieu aux Imams appartenant à la famille du Prophète. La piété ou la mémorisation du Coran sans en connaître le sens ésotérique sont, pour lui, absolument inutiles.

A-t-il été reconnu par la postérité ?

La réponse est ici nuancée, l’historien des Mongols, Rashid el-Dīn (1247-1318) lui consacre une notice biographique relativement juste, mais le cosmographe al-Qazwīnī (1203-1283) le présente comme un roi de Balkh qui aurait été chassé par ses sujets entrés en rébellion et qui se serait réfugié à Yumgan. Il y aurait construit des palais et des bains, planté des jardins, et il aurait vécu là entouré par des talismans et des automates si dangereux qu’ils auraient fait perdre la raison à ceux qui les regardaient. Plus tard, une pseudo-autobiographie en vers lui sera attribuée où l’astrologie et la démonologie joueront une grande part, le présentant comme un hérétique, ces mystifications aussi déformantes soient-elles lui permirent de rester dans les mémoires. Ceci dit, le géographe Hafiz-i Abru (m. 1430), à qui le sultan Shāh Rukh (1377-1447) – fils et successeur de Tamerlan – commandite une géographie, utilise le Safarnāma comme source. Un anthologue persan du XVIe siècle, Amīn Aḥmad Rāzī, lui consacre plusieurs pages dans ses Chroniques des sept climats avant de citer quelques-uns de ses poèmes. Son audience fut ainsi d’abord persane. En revanche, il est très présent dans les traditions indigènes tant au Badakhshan qu’au Tadjikistan, où il est pleinement entré dans la mémoire collective des communautés ismaéliennes locales. C’est relativement récemment que sa présence dans les traditions orales du Pamir a été enregistrée mais ici l’hagiographie se mêle à la dévotion populaire pour créer une figure légendaire du savant.

Pour en savoir plus :
Nāsir-e Khosraw (trad. du persan, introd. et notes par Isabelle de Gastines), Le livre réunissant les deux sagesses (Ketāb-é ǧāmiʾ al-ḥikmatayn, Paris, Fayard, 1990.
— , Knowledge and Liberation. A new edition and English translation of Gushāyish wa Rahāyish of Nāṣir-i Khusraw, tr. Faquir M. Hunzai, Londres - New York, I. B. Tauris, 1999.
— , Make A Shield From Wisdom : Selected Verses from Nasir-i Khusraw’s Divan. I., tr. Schimmel, A., London - New York, I. B. Tauris, 2001.
— , Sefer Nameh : relation du voyage de Nassiri Khosrau en Syrie, en Palestine, en Egypte, en Arabie et en Perse, pendant les années de l’Hégire 437-444 (1035-1043), Paris, Ernest Leroux, 1881.
Alice C. Hunsberger, Nasir Khusraw, the Ruby of Badakhshan : A Portrait of the Persian Poet, Traveller and Philosopher, London - New York, I. B. Tauris, 2000.

Publié le 30/07/2021


Diplômée de Master en Sciences des Religions à l’Université Libre de Bruxelles (2015), Florence Somer Gavage a préalablement travaillé pendant 8 ans en tant que journaliste professionnelle dont trois ans pour la chaîne de télévision Kahkeshan TV où elle a produit des documentaires culturels en persan. Cette activité lui a également permis de voyager en Afghanistan ainsi qu’en Iran. Elle a également réalisé des reportages au Moyen-Orient (Irak, Jordanie, Égypte), en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), en Asie et en Amérique du Sud.

Elle est actuellement doctorante à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris). Sa thèse vise à proposer une édition d’un texte inédit, les Ahkām ī Jāmāsp (« Décrets de Jâmâsp ») sur base de manuscrits persans et arabes qui n’ont, à ce jour pas été rassemblés ni systématiquement étudiés.


Jean-Charles Ducène est directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes où son enseignement et ses recherches portent sur la géographie et les sciences naturelles arabes médiévales. Il a notamment publié L’Europe et les géographes arabes (éditions du CNRS, 2018).


 


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