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Entretien avec Marc Hecker – Internet et la mouvance djihadiste

Par Marc Hecker, Mathilde Rouxel
Publié le 10/08/2015 • modifié le 17/11/2015 • Durée de lecture : 3 minutes

Marc Hecker

Pourriez-vous dresser un rapide historique de l’activisme djihadiste sur Internet ?

La mouvance djihadiste s’est mise à utiliser Internet très tôt et sa pratique a évolué au gré des transformations du web. Trois phases peuvent schématiquement être distinguées. Tout d’abord, du début des années 1990 au début des années 2000, la phase des sites web « traditionnels » (Islamic Media Center, azzam.com, alneda.com, etc.), administrés et alimentés par un petit nombre de personnes. Ensuite, jusqu’en 2012 environ, la phase des forums, où des milliers d’initiés échangent sur des plateformes comme Al Falouja ou Ansar al Mujahideen. Enfin, depuis quelques années, la phase des réseaux sociaux qui se traduit par une présence impressionnante de groupes djihadistes sur des supports comme Twitter et Facebook.

Comment définiriez-vous le djihad 2.0 ?

L’expression « web 2.0 » a été popularisée vers 2004-2005 par Tim O’Reilly pour désigner le passage d’un web statique et fonctionnant de manière relativement verticale (la période du web 1.0 où un petit nombre de « producteurs » de contenus réalisaient des sites web lus par des « consommateurs » passifs) à un web beaucoup plus dynamique où nombre de « consommateurs » se transforment à leur tour en producteurs de contenus. Le web 2.0 se caractérise par une profusion d’échanges et de conversations. Il fonctionne de manière bien plus décentralisée que le web 1.0. Les djihadistes ont suivi cette tendance et sont passés du djihad 1.0 au djihad 2.0, d’abord en créant des forums djihadistes puis en étant très présents sur les réseaux sociaux. Internet est devenu pour les groupes djihadistes un vecteur essentiel de propagande mais aussi une plateforme opérationnelle qui leur permet notamment de diffuser des grandes orientations stratégiques et de recruter.

À qui s’adresse cette webpropagande ?

La propagande peut s’adresser, selon les cas, aux adversaires des djihadistes (dirigeants occidentaux, soldats d’une armée ennemie, populations chiites, etc.), à leurs sympathisants (dans les pays arabes ou occidentaux) ou aux populations locales qu’il s’agit de persuader d’accepter leur autorité. Par exemple, les vidéos d’exécutions sommaires de soldats syriens visent à terroriser les autres soldats afin de les pousser à la désertion. En revanche, les vidéos qui montrent des bulldozers – arborant le drapeau de l’organisation « Etat islamique » (EI) – construire des routes ont pour objectif de convaincre les populations locales que l’EI œuvre au profit de la collectivité.

Quelle est la particularité de l’usage fait par l’EI de cet outil médiatique ?

L’EI est particulièrement habile dans son utilisation des réseaux sociaux et y déverse une propagande abondante. D’après une étude récente de la Brookings Institution, près de 50 000 comptes Twitter seraient liés à l’EI. Cette toile lui permet de relayer efficacement ses vidéos qui sont parfois très sophistiquées (images tournées à partir de drones, scènes de combats saisies sur le vif à l’aide de GoPro, utilisation d’effets spéciaux, etc.). L’EI profite de la présence de nombreux combattants étrangers dans ses rangs pour produire des vidéos dans différentes langues, dont le français. Cette organisation sait utiliser Facebook pour entrer en contact avec des jeunes – notamment dans les pays occidentaux – et les inciter à rejoindre la Syrie ou l’Irak.

Comment, aujourd’hui, lutter contre ce djihadisme 2.0 ?

La riposte mise en place sur Internet par les Etats visés par les djihadistes a été lente et demeure insuffisante. Celle-ci a pris essentiellement trois formes. La première consiste à supprimer ou bloquer les contenus illégaux. La France s’est par exemple engagée dans cette voie : la loi anti-terroriste de novembre 2014 permet à une autorité administrative de bloquer les sites web radicaux. Toutefois, cette loi ne s’applique pas, de facto, aux réseaux sociaux. Or, les grandes plateformes du web sont réticentes à censurer les contenus. Dans l’ère post-Snowden, les relations entre les appareils de sécurité étatiques et les entreprises de la Silicon Valley sont parfois compliquées.

La deuxième forme de riposte a trait à la production de contre-discours visant à déconstruire la rhétorique djihadiste. Il s’agit avant tout de prévenir la radicalisation des jeunes, voire parfois de tenter de déradicaliser des personnes déjà engagées dans la violence. Plusieurs projets publics et privés ont émergé au cours des dernières années, notamment aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en France. Les résultats sont pour le moment peu probants. Les quelques vidéos de contre-propagande produites ne font pas le poids face aux centaines de vidéos djihadistes.

Enfin, la troisième forme de riposte concerne avant tout les services de renseignement qui mènent des actions clandestines sur le web pour tenter de pénétrer les groupes djihadistes. Le but est non seulement d’acquérir des informations sur ces groupes, mais, de surcroît, d’instiller de la méfiance entre leurs membres. Quand les djihadistes auront le sentiment d’être infiltrés, les liens de confiance qui les unissent se déliteront et la toile qu’ils ont tissée sur Internet en sera durablement endommagée.

Publié le 10/08/2015


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


Marc Hecker est docteur en science politique de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il est chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri) et auteur du rapport intitulé « Web social et djihadisme : du diagnostic aux remèdes ». Il est également l’auteur de Intifada française (Ellipses, 2012) et War 2.0 : Irregular Warfare in the Information Age (Praeger, 2009 avec Thomas Rid ; ouvrage traduit en mandarin en 2011). Il a publié de nombreux articles dans des revues françaises et étrangères (Commentaire, Etudes, Internationale Politik, Policy Review, etc.) et dans le presse (Le Monde, Le Figaro, Les Echos, Libération, etc.).


 


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