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Entretien avec Somayeh Rostampour sur l’Iran : « une partie de la population redoute une guerre régionale catastrophique, tandis qu’une autre voit dans une intervention extérieure une opportunité de changement »

Par Ines Gil, Somayeh Rostampour
Publié le 27/02/2026 • modifié le 27/02/2026 • Durée de lecture : 8 minutes

Somayeh Rostampour

Les manifestations débutées en Iran fin décembre ont été marquées par une mobilisation massive à l’échelle nationale, touchant toutes les couches de la population. Deux mois après le début de la contestation, violemment réprimée en janvier, quelle est selon vous la nature de ce mouvement et en quoi se distingue-t-il des protestations précédentes ?

Il s’agit de la cinquième révolte populaire en Iran depuis 2017. Si je considère 2017 comme un tournant, c’est parce que, jusque-là (notamment en 2009) les contestations étaient dominées par les réformistes. À partir de 2017, les revendications prennent un caractère nettement plus radical, voire révolutionnaire.

Les soulèvements de 2017 et 2019 ont principalement émergé dans les périphéries du pays, notamment dans les régions kurdes et arabes. En 2020, la contestation était davantage localisée dans la région arabe. Jusqu’en 2022, les mobilisations restaient donc relativement marginalisées sur le plan territorial et portaient essentiellement sur des revendications économiques et écologiques. L’année 2022, avec le mouvement « Femme, Vie, Liberté », marque un changement majeur : la révolte devient véritablement nationale.

Mais la dernière révolte de décembre-janvier, les 32 provinces du pays sont touchées, ce qui constitue une première. L’ampleur est inédite, tout comme la participation active des régions périphériques. Cette extension territoriale transforme également la réponse du régime, qui déploie une répression d’une grande intensité.

Il faut rappeler que la violence est constitutive du régime iranien : depuis 1979, il s’est imposé et maintenu par la force, notamment à travers les massacres de prisonniers politiques de gauche à la fin des années 1980, la répression des minorités ethniques comme les Kurdes ou les Turkmènes, ainsi que par des exécutions de masse, des arrestations arbitraires et l’usage systématique de la torture. La violence est un instrument de gouvernement, destiné à terroriser la société.

Cependant, la répression de janvier dernier dépasse tout ce qui avait été observé jusque-là dans l’histoire contemporaine du pays. Les chiffres avancés par certaines ONG font état de plusieurs milliers de morts en seulement quelques jours (L’ONG Iran Human Rights (IHR), basée en Norvège, a confirmé la mort de 3 428 manifestants durant la révolte de décembre-janvier, disant cependant craindre que le chiffre réel atteigne les 25 000 morts [1]. Cette brutalité visait clairement à écraser toute perspective d’effondrement du régime. C’est l’élément principal qui distingue le mouvement de décembre-janvier avec les protestations précédentes.

Un autre élément déterminant de ce mouvement a été la question d’Internet. Lors des précédentes révoltes (2017, 2019, 2022), des coupures avaient déjà eu lieu. Mais cette fois, le régime a procédé à une interruption totale d’Internet et des communications téléphoniques à partir du 8 janvier 2026. Les Iraniens ne pouvaient plus communiquer entre eux, ni avec la diaspora, ni diffuser d’images de la répression. Cette coupure a paralysé non seulement la mobilisation, mais aussi l’activité économique : les Iraniens n’ont pas pu se rendre au travail, ils ont cessé la plupart de leurs activités. Même les réseaux satellitaires alternatifs ont été neutralisés, comme Starlink, avec l’aide de la Russie et de la Chine. Le contrôle informationnel a ainsi constitué un outil central de la répression.

La dynamique du mouvement diffère également par son niveau de confrontation avec les forces du régime. La contestation débute fin décembre au bazar de Téhéran, avant d’être rejointe par les étudiants, puis de s’étendre rapidement aux petites villes, notamment dans les provinces du Lorestan et de Kermanshah. Ces régions, fortement marginalisées et marquées par un chômage massif, ont connu un niveau de violence particulièrement élevé. La colère sociale y est profonde, nourrie par des années d’exclusion et de déclassement. Dans certaines zones kurdes, une partie de la population ne perçoit plus le régime comme un simple gouvernement à réformer ou à renverser, mais comme une force d’occupation. Le mouvement a également touché de manière massive les grandes métropoles comme Téhéran, Ispahan, Machhad ou encore le nord du pays. Lorsque la contestation s’est intensifiée dans ces centres stratégiques, le régime a véritablement craint pour sa survie, ce qui explique l’escalade répressive.

Enfin, un autre trait distinctif réside dans la radicalité des revendications et dans l’état d’esprit des manifestants. En 2022, le slogan « Femme, Vie, Liberté » portait une aspiration à l’émancipation et à la dignité. En 2025-2026, la mobilisation s’inscrit au contraire dans une conscience aiguë du risque mortel. Beaucoup de manifestants savaient qu’en descendant dans la rue, ils mettaient leur vie en danger. Certains ont participé pour la première fois, parfois en famille, convaincus que la chute du régime était imminente. C’est pourquoi beaucoup d’enfants ont été tués.
C’est cette combinaison - extension nationale totale, radicalité politique assumée, confrontation directe et acceptation du risque ultime - qui constitue la singularité de ce mouvement de décembre-janvier dernier.

Quels ont été les slogans qui ressortaient le plus durant ce mouvement ?

Les slogans dominants appelaient explicitement à la chute du régime : « À bas la dictature », « À bas Khamenei », « Khamenei dictateur », ou encore « Pour la chute du régime ». La contestation ne se limitait plus à des revendications sectorielles ou sociales ; elle visait directement le sommet du pouvoir.

Parallèlement, des slogans en faveur du retour de la dynastie Pahlavi ont également été entendus, tels que « Vive les Pahlavi » ou « Vive Reza Pahlavi ». Ce dernier apparaît, pour une partie des manifestants, comme la seule alternative concrète en cas d’effondrement du régime. Il est perçu comme un leader disposant d’une organisation structurée, de ressources, ainsi que d’un soutien dans certains pays occidentaux et au sein de grands médias internationaux. Toutefois, il ne fait pas consensus : positionné à droite radicale, il se heurte à l’opposition d’une partie significative de la gauche iranienne et ne bénéficie pas d’un soutien unanime au sein de la population.

Selon des médias de gauche ayant recensé les slogans lors des manifestations, environ 17 % d’entre eux appelaient au retour du Shah. En revanche, dans les médias d’opposition favorables aux Pahlavi, le niveau de soutien populaire à Reza Pahlavi a été largement surestimé. Cette distinction est importante, car ces médias - comme Iran International - sont très suivis, y compris à l’intérieur de l’Iran.

Or, ces plateformes pro-Pahlavi défendent des positions royalistes, nationalistes, anti-gauche, hostiles à la cause palestinienne et ouvertement pro-israéliennes. Elles contribuent ainsi à déplacer le centre de gravité idéologique de l’opposition vers la droite, en introduisant de nouvelles thématiques et priorités politiques.

Dans ce contexte, le slogan « Femme, Vie, Liberté », central en 2022, est devenu minoritaire lors des manifestations de décembre-janvier. L’urgence dominante n’était plus la réforme sociétale ou l’émancipation, mais l’éviction immédiate du régime, quel qu’en soit le prix.

Cela montre que, pour de nombreux Iraniens, le régime n’est plus réformable. La diaspora a-t-elle joué un rôle important dans cette évolution ?

Effectivement, depuis les manifestations de 2017, l’idée d’une chute pure et simple du régime s’est progressivement imposée au cœur des mobilisations. Pour une large partie de la population, le système n’est désormais plus perçu comme réformable. Les protestations de 2022 ont constitué une accélération décisive de ce processus.

Les figures pionnières du mouvement de 2022 étaient principalement les Kurdes, les femmes et les Baloutches. Cette centralité n’a pas été bien accueillie par les royalistes pro-Pahlavi, qui ont perçu « Femme, Vie, Liberté » comme un mouvement marqué à gauche.

Les manifestations de décembre-janvier dernier ont, quant à elles, été davantage influencées par la diaspora royaliste. En 2022, les revendications portaient prioritairement sur les droits, les libertés publiques et la fin de l’oppression étatique, avec une forte dimension féministe. Si la chute du régime était déjà évoquée, elle s’inscrivait dans une perspective de restauration des droits et des libertés. Aujourd’hui, il semble que l’objectif soit devenu l’éviction du régime à n’importe quel prix.

La diaspora iranienne de droite et d’extrême droite occupe une position hégémonique dans l’opposition en exil, notamment parce qu’elle dispose de médias structurés, de ressources organisées et de liens solides avec certaines forces de la droite radicale européenne. Une partie importante des royalistes organisés entretient des proximités avec ces courants européens, et ne soutient pas l’esprit du slogan « Femme, Vie, Liberté ». Certains ont cherché à lui opposer le mot d’ordre « Homme, Patrie, Peuple », un slogan réactionnaire, nationaliste et antiféministe. Leur objectif serait de redéfinir la nature du soulèvement en en modifiant l’axe politique central, notamment en affaiblissant la cohésion construite autour de la question des femmes iraniennes. Cette diaspora a ainsi tenté de récupérer le mouvement de cette année, alors même qu’à l’origine il s’agit d’un soulèvement des classes populaires, né dans le bazar de Téhéran. Le discours pro-Shah trouve aujourd’hui un écho significatif au sein d’une population épuisée, qui n’a pas réussi à obtenir des réformes, même limitées, face à un régime dictatorial et violent.

La diaspora iranienne de gauche reste, quant à elle, également très mobilisée aujourd’hui, avec d’importantes manifestations dans plusieurs capitales occidentales, par exemple à Paris, pour continuer à faire entendre le soutien aux protestataires iraniens et attirer l’attention internationale.

Dans ce contexte, l’hypothèse d’une invasion de l’Iran est présente dans les esprits. La peur de la guerre est réelle, mais l’idée d’une intervention extérieure recueille un soutien croissant, faute d’alternative perçue pour améliorer la situation.

Pourtant, Reza Pahlavi a proposé un programme politique de 160 pages prévoyant une transition clairement autoritaire. Durant cette période, qui pourrait durer plusieurs années, il exercerait le contrôle des trois pouvoirs en Iran.

Justement, du fait de l’armada américaine déployée dans la région, il y a beaucoup de rumeurs d’une intervention américaine. Quel est l’état d’esprit des Iraniens actuellement ? Et des protestations discrètes continuent-elles ?

L’état d’esprit au sein de la population iranienne est profondément marqué par l’épuisement, le traumatisme et la peur, mais aussi par une forme de désespoir. Après des décennies d’oppression étatique, une criminalisation systématique de la société civile et l’écrasement violent des protestations de janvier, beaucoup d’Iraniens se sentent brisés. Les structures de l’opposition ont été décimées : les opposants politiques ont été tués, emprisonnés ou contraints à l’exil, et il n’existe plus de partis d’opposition organisés à l’intérieur du pays, en dehors des factions réformistes et des conservateurs qui soutiennent le régime. Certes, il existe quelques organisations clandestines, mais elles ne sont pas à même de mobiliser la population de grande ampleur.

La violence déployée par les autorités a profondément entamé la capacité et la volonté d’organisation collective. Face à cette répression, la mobilisation s’est souvent faite de façon informelle, via des réseaux sur Internet. Ces réseaux ont joué un rôle clé en janvier, permettant à des protestataires de se coordonner malgré les coupures et la surveillance.

Sur le plan géopolitique, la présence renforcée de forces américaines - avec le plus important déploiement militaire des États-Unis au Moyen-Orient depuis des décennies, incluant un porte-avions à propulsion nucléaire - alimente les spéculations. Ce déploiement est officiellement présenté par Washington comme une pression maximale sur l’Iran pour le contraindre à négocier, notamment sur son programme nucléaire, mais il est aussi interprété par beaucoup comme une préparation potentielle à une action militaire.

Ces rumeurs suscitent des réactions contrastées : une partie de la population redoute avant tout une guerre régionale catastrophique, tandis qu’une autre, exaspérée par l’absence de perspectives internes de changement, voit dans une intervention extérieure une chance - même incertaine - de renverser le régime ou de briser son mécanisme de répression.

Que peut-on imaginer dans l’avenir proche ? D’un côté, il y a Israël, qui tente de faire la politique de la pression maximale pour un changement total de régime et le retour du Shah dans le pays. Mais les Etats-Unis sont plus modérés : a priori, ils voudraient maintenir certains piliers du régime, comme au Vénézuela par exemple, en tuant Khamenei mais en assurant la continuité du régime avec, à sa tête, des réformés capables de discuter avec les Occidentaux, prêts à vendre le pétrole iranien moins cher, à stopper le programme nucléaire, et à cesser les interventions militaires régionales. L’agenda américain pourrait avoir plus de chance de se réaliser, car une partie des réformistes est proche des Occidentaux. Mais pour l’instant, c’est la grande inconnue.

Publié le 27/02/2026


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


Somayeh Rostampour, chercheuse au Centre de Recherches sociologiques et politiques de Paris (CRESPPA) - unité mixte de recherche du CNRS, de l’Université Paris 8, a soutenu le 29 novembre 2022 sa thèse « Genre, savoir local et militantisme révolutionnaire. Mobilisations politiques et armées des femmes kurdes du PKK après 1978 ».


 


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