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Entretien avec Stéphane Lacroix - Quel rôle l’Egypte joue-t-elle aujourd’hui dans le Moyen-Orient en crise ?

Par Mathilde Rouxel, Stéphane Lacroix
Publié le 03/11/2015 • modifié le 21/04/2020 • Durée de lecture : 4 minutes

Stéphane Lacroix

L’Egypte semble vouloir aujourd’hui apparaître comme un modèle de retour à l’ordre dans une région en crise. Pour tous les dirigeants de la région issus de « l’ancien monde arabe », le général (devenu maréchal) Sissi incarne l’espoir de voir se tourner la page des révolutions arabes. C’est en tout cas l’image que le régime égyptien s’efforce de projeter. En pratique, l’Egypte est aujourd’hui plutôt atone au niveau régional, occupée à tenter de régler ses propres crises, avec une économie en berne (malgré – ou en raison – de grands projets faramineux, à l’image de cette grande entreprise qu’a été le creusement du « second canal de Suez », qui n’a pour le moment pas augmenté les recettes du pays) et une profonde crise sécuritaire marquée par une insurrection armée au Sinaï qui s’étend sporadiquement au reste du pays (notamment au désert occidental, frontalier de la Libye). Les Saoudiens ont ainsi constaté l’implication minimale de l’Egypte, principalement à travers sa marine mais sans pour le moment de troupes au sol avérées, dans leur coalition au Yémen, malgré les milliards donnés au régime. De la même manière, l’Egypte est peu audible sur l’EI en Syrie et en Irak, occupée à réprimer ses propres opposants en les assimilant quasi-systématiquement à l’EI, lui donnant l’opportunité de dire, sans souligner la différence de contexte, qu’elle s’implique, elle aussi, dans le combat contre l’EI.

Le Caire vient d’annoncer son soutien aux frappes russes en Syrie, mais les relations diplomatiques entre al-Sissi et Poutine s’assouplissent depuis des mois. Quels sont les intérêts égyptiens dans ce réchauffement des relations entre Le Caire et Moscou ?

Les relations entre Sissi et Poutine sont bonnes depuis l’arrivée au pouvoir du général. Sissi a été très mécontent des critiques initialement formulées à son égard par les Occidentaux (et notamment l’allié américain, qui est allé jusqu’à temporairement suspendre ses aides militaires au Caire). C’est pour marquer cela qu’il est allé chercher le soutien des Russes, que son prédécesseur Mohamed Morsi avait lui-même courtisés. Son but, c’est une politique étrangère plus éclectique, avec des partenaires diversifiés qu’il pourrait jouer les uns contre les autres. Cela explique aussi, à mon sens, l’intérêt de Sissi pour la France (comme le montrent les récents achats militaires). La Russie est néanmoins un partenaire d’autant plus idéal qu’elle ne risque pas de se plaindre de violations des droits de l’homme ou de l’absence de démocratie (les Occidentaux, notamment la France, se sont aussi illustrés par leur silence assourdissant sur la question depuis 2014, mais la chute de Moubarak montre, aux yeux de Sissi, que ce type de discours pourrait refaire surface et qu’ils ne sont dès lors pas des partenaires fiables). Cette politique « sissiste » se distingue nettement de celle de Moubarak, qui avait fait de la relation avec Washington la colonne vertébrale de sa politique étrangère.

Par-delà, Sissi semble vouloir s’identifier à Poutine, dont il reprend de manière presque mimétique les attitudes : l’homme fort, garant de « l’autorité de l’Etat » (haybat al-dawla), que l’on montre à la télévision faisant du sport, à la fois charmeur et macho, etc. Ce faisant, Sissi surfe sur une véritable Poutinomania qui est en train de gagner les dictateurs arabes – y compris dans le Golfe où l’on s’oppose pourtant aux orientations politiques de la Russie dans la région.

Que risque de provoquer cette preuve de soutien au régime de Bachar al-Assad au niveau des relations entretenues par Le Caire avec Riyad ?

Les Saoudiens n’ont pas vraiment le choix. Ils sont tellement terrorisés à l’idée d’un retour au pouvoir des Frères musulmans (et cela malgré l’orientation moins ouvertement anti-Frères adoptée par la roi Salman depuis janvier 2015) qu’ils ne voient aucune alternative. Cela donne à Sissi les coudées franches. Il peut ainsi, sans craindre de perdre le soutien de Riyad, se permettre un engagement minimal au Yémen ou encore se rapprocher de plus en plus ouvertement du régime de Bashar al-Assad et des positions russes. Ainsi, s’il est probable que l’Arabie saoudite soit un peu moins généreuse avec l’Egypte dans les mois et années à venir, ce ne sera pas tant pour « punir » Sissi de son « indépendance » par rapport au patron saoudien que parce que l’Arabie connaît des temps difficiles avec des prix du pétrole qui stagnent à un niveau très bas et un budget constamment déficitaire.

Un rapprochement avec Poutine offrirait à la Russie une caution sunnite pour son intervention en Syrie. L’Egypte tente-t-elle de changer ses alliances ? Si oui, est-ce lié à la découverte en août 2015 des gisements de gaz off-shore dans les eaux d’Egypte, mis au jour avec la construction du nouveau canal de Suez, qui changent les rapports de force économiques de l’Egypte avec l’Arabie saoudite ?

Du point de vue de Poutine, le soutien du Caire est en effet une bonne nouvelle car il lui permet de rejeter l’accusation selon laquelle il se serait aligné sur le seul « axe chiite ».
Vu du Caire, je ne crois pas que ce soit aussi simple. Comme je l’ai expliqué, le rapprochement – sur fond de véritable fascination – avec Poutine est plus ancien. Et ce rapprochement n’affectera que marginalement, à mon sens, la relation avec Riyad. La découverte de gaz dans les eaux d’Egypte renforce le sentiment d’« indépendance » du régime égyptien, ce qui, à ses yeux, ne fait que confirmer la justesse de l’orientation actuelle de sa politique étrangère.

Lire également sur Les clés du Moyen-Orient :
« En Egypte, l’enjeu c’est le pouvoir, pas un débat entre islamisme et sécularisme » - Entretien avec Stéphane Lacroix

Publié le 03/11/2015


Stéphane Lacroix est associate professor à Sciences Po, et chercheur au Centre de Recherches Internationales (CERI) de Sciences Po. Il est l’auteur, notamment, de "Les islamistes saoudiens : une insurrection manquée" (Presses Universitaires de France, 2010) ; "L’Egypte en révolutions" (avec Bernard Rougier, Presses Universitaires de France, 2015) et "Revisiting the Arab Uprisings" (avec Jean-Pierre Filiu, Hurst/Oxford University Press, 2018).


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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