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Histoire des relations kurdo-arméniennes : une bienveillance réciproque nourrie par une oppression partagée et des insurrections apparentées (1/2). Les Kurdes et Arméniens sous l’Empire ottoman

Par Emile Bouvier
Publié le 17/03/2023 • modifié le 24/03/2023 • Durée de lecture : 10 minutes

De fait, si ces accusations semblent malaisées à prouver sur le moment, et surtout improbables au vu de la situation militaire difficile que connaissait alors le PKK, cette rumeur témoigne de la relation particulière qu’entretiennent Arméniens et Kurdes.

Les deux peuples partagent en effet un narratif historique similaire, et parfois concomitant, d’oppression par l’Empire ottoman puis par l’Etat turc ; les mouvements révolutionnaires respectifs de ces deux pays ont ainsi pu collaborer par le passé, à l’instar du PKK et de l’ASALA, tandis que les organisations politiques légales se sont soutenues et, encore aujourd’hui, continuent de collaborer.

L’histoire de la relation entre ces deux peuples ne se caractérise pourtant pas par une amitié continue et sans accroc : sous l’Empire ottoman, notamment à la fin du XIX ème siècle et au début du XX ème siècle, les Kurdes ont été le fer de lance des actes orchestrés par les autorités ottomanes contre les Arméniens et seront en grande partie les auteurs du massacre arménien commis durant la Première Guerre mondiale.

Cet article ambitionne donc de présenter la relation particulière unissant les Arméniens aux Kurdes, en retraçant d’abord leur histoire commune depuis l’Empire ottoman jusqu’à l’avènement de la République turque en 1923, puis de cette dernière à nos jours, en exposant par ailleurs la communauté kurde que l’Arménie accueille et les confusions régulièrement opérées avec la forte communauté yézidie locale.

Première partie : les Kurdes et Arméniens sous l’Empire ottoman, de peuples opprimés à outils de l’oppression

En propos introductifs de cette partie, il convient de souligner que, si la conception de « peuples » kurde et arménien n’avait pas la même signification durant l’Antiquité que celui qu’il revêt aujourd’hui, cette période historique a pourtant été le théâtre d’une histoire commune intéressante pour ces deux peuples au sein du territoire gordien.

En effet, la Gordyène antique, qui correspond partiellement à la géographie des zones de peuplement kurde d’aujourd’hui en Turquie [3], a été incorporée à deux reprises au Royaume d’Arménie (-190 avant JC à 428 après JC). La première période se déroule au premier siècle après JC, où Gordyène est alors un Etat vassal du royaume arménien avant d’être annexée par la République romaine et de rester aux mains des Romains pendant plus de quatre siècles. Puis, Gordyène est à nouveau incorporée à l’Arménie en 384 et le restera jusqu’en 428, date de l’abolition de la monarchie et du début du Marzpanat (l’Arménie perse). Ses limites territoriales étaient alors bien moindres que le Kurdistan actuel et englobaient, peu ou prou, le sud du lac de Van et les environs de l’actuelle Diyarbakir [4] ; en-dehors de Gordyène, le royaume d’Arménie comptait également les territoires de Moxoene (Miks, en kurde), situés autour de l’actuelle ville turque de Bahçesaray, au cœur du territoire kurde [5]. Cette cohabitation de Gordyène au sein du royaume arménien reste malgré tout la première coexistence connue entre les Arméniens et ceux qui sont considérés, aujourd’hui, comme les Kurdes.

En effet, les Arméniens désignaient les habitants de Gordyène comme étant des « Kordouks », nom tiré du grec ancien « Karduchoi », un dérivé des mots « kard- » (le cœur) et le « uchoi- » (les détenteurs). Ce mot de « Karduchoi » se référait ainsi à la « bravoure de cœur » dont les Kordouks faisait preuve à l’égard de leurs ennemis [6]. Les historiens débattent encore aujourd’hui [7] afin de savoir si, en vertu de la coïncidence géographique et de la proximité sonore « Kurde » et « Kordouk », les Karduchoi s’avéraient être, ou non, des Kurdes.

Malgré ce premier contact entre Arméniens et Kurdes, le début de l’histoire moderne de ces deux peuples commence réellement sous l’Empire ottoman.

1. Coexistence des Kurdes et des Arméniens sous l’Empire ottoman jusqu’en 1891

Durant la seconde moitié du XIX ème siècle, Kurdes et Arméniens vivent en paix sous l’égide de l’Empire ottoman et n’entretiennent aucune forme d’inimité [8] ; les premiers soulèvements nationalistes kurdes en seront une bonne illustration.

En effet, après la guerre russo-turque (24 avril 1877-3 mars 1878), dont l’Empire ottoman sort particulièrement affaibli [9], le Sheikh kurde Ubaydullah initie en septembre 1880 une rébellion visant à créer un Etat kurde indépendant, craignant que les Arméniens - avec le soutien européen - ne parviennent à créer un Etat arménien indépendant qui engloberait, dans son sillage, les zones de peuplement kurdes sans tenir compte des particularismes de ces dernières [10]. En dépit des tensions avec les Arméniens, alimentées par ces deux nationalismes concurrents, Sheikh Ubaydullah ordonne à ses hommes de ne pas s’en prendre aux Arméniens [11]. L’insurrection, qui s’étire sur un axe nord-ouest/sud-est reliant Muş (actuelle Turquie) et Mahābād (actuel Iran), couvrait en effet des portions de territoires ottomans largement peuplés, à l’époque, d’Arméniens. Afin de s’assurer qu’aucune violence ne soit commise à l’encontre des populations arméniennes, Sheikh Ubaydullah décrète une fatwa (un avis/ordre religieux) stipulant strictement aux insurgés d’épargner les Arméniens [12].

Les motivations ayant présidé au choix de Sheikh Ubaydullah de ne pas s’en prendre aux Arméniens tiennent essentiellement à sa crainte que la Sublime Porte n’utilise cette rébellion pour monter les Kurdes et les Arméniens les uns contre les autres ; en procédant ainsi, le Sultan Abdülhamid II aurait pu réduire au silence en peu d’efforts, ou en tous cas affaiblir significativement, deux mouvements nationalistes particulièrement turbulents dans son Empire. Cette crainte pousse Ubaydullah à tenir un discours à Şemdinli en novembre 1880, au cours duquel il déclarera notamment que « si jusqu’à maintenant la Sublime Porte a soutenu les Kurdes à tout point de vue, c’est parce qu’il souhaitait que nous contenions les communautés chrétiennes en Anatolie ; et si les Arméniens sont ainsi éliminés, nous, les Kurdes, perdrons notre importance aux yeux du gouvernement » [13]. Dans une lettre adressée aux sheikhs kurdes d’Eleskirt, Sheikh Ubaydullah déclare par ailleurs qu’il « apprécie nettement plus les Arméniens que les Perses ou les Turcs » [14].

Malgré son échec final, la rébellion crée une certaine sympathie des populations arméniennes envers les Kurdes. Le journaliste arménien Grigor Artsruni réagit ainsi en déclarant que « les Arméniens, les Assyriens et les populations kurdes d’Arménie commencent finalement à comprendre qu’ils sont tous habitants de l’Arménie, qu’ils ont les mêmes intérêts, et que l’oppression des Turcs les concerne tous de la même manière » [15]. Dans le même temps, des écoles kurdes sont ouvertes par les Arméniens dans les zones de peuplement mixtes Arméniens/Kurdes de Muş, Bitlis, Kiğı et Eleşkirt [16].

Certains historiens [17] maintiennent que les raisons de cette implantation d’écoles arméniennes dans des territoires kurdes tenaient en la conviction des intellectuels arméniens que les Kurdes devaient être « courtisés » afin de les empêcher d’accepter pleinement l’autorité de l’Empire ottoman et de s’unir avec lui. Le parti social-démocrate arménien Hentchak (PSDH) et la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA) se montreront également de fervents partisans d’un rapprochement et d’une coopération accrue avec les Kurdes [18].

Sous le règne d’Abdülhamid II, à la suite de l’insurrection de Sheikh Ubaydullah, les autorités ottomanes comprennent le potentiel déstabilisateur des Kurdes pour l’Empire et la nécessité d’en faire des alliés, ou en tous cas des appuis, plutôt qu’une menace. Cette prise de conscience coïncide avec une hyperactivité des Fédayi, les milices irrégulières arméniennes [19]. En 1891, Constantinople initie ainsi un renforcement de la position des Kurdes dans l’appareil militaire impérial et crée notamment un corps de cavalerie irrégulière, bien armé et entraîné, composé uniquement de guerriers kurdes qui porteront le nom du Sultan Abdülhamid II : le corps des « Hamidiye » est créé. Au titre de ce nouveau corps de cavalerie, certains chefs tribaux kurdes se voient attribuer des postes dans les hautes sphères politiques et militaires ottomanes [20].

Tandis que le recrutement forcé au sein de la cavalerie Hamidiye a poussé certaines tribus à se rebeller, à l’instar des Kurdes de la rivière Murat (une rivière formant, avec le Karasu, le cours supérieur de l’Euphrate) [21], certaines tribus comme celle des Mazrik choisiront d’elles-mêmes de rejoindre le corps de cavalerie nouvellement créé [22]. Les Turcs harcèleront les Kurdes qui ne souhaitent pas rejoindre d’eux-mêmes les Hamidiye en provoquant des guerres intestines entre tribus ou en les attaquant directement, pillant leur village et détruisant leurs propriétés [23]. Malgré ces recrutements forcés, les Hamidiye deviennent rapidement une force que l’Etat ottoman mettra à profit dès 1894 à l’encontre des Arméniens.

2. Les massacres hamidiens (1894-1896)

Au printemps 1894, la Fédération révolutionnaire arménienne participe à ce qui sera appelé la « Première résistance de Sason » : durant plusieurs semaines, dans la région de la ville de Sason, à l’ouest du lac de Van, les miliciens du mouvement nationaliste arménien Hunchak affronteront les forces de l’Empire ottoman avec, à leur tête, l’activiste Hampartsoum Boyadjian [24] ; la FRA soutient la résistance en leur fournissant des armes et des vivres. Finalement, les insurgés seront écrasés par l’armée ottomane, appuyée notamment par les cavaliers Hamidiye, qui se montreront déterminants tant dans la victoire de l’Empire que dans les massacres qui s’ensuivront [25]. Un comité international composé de Français, de Britanniques et de Russes sera formé en 1895 afin d’enquêter sur l’ampleur de ces événements, qui vaudront à Abdülhamid II d’être affublé du nom de « Grand Criminel » et de « Sultan rouge » par le Premier ministre britannique de l’époque, William Ewart Gladstone [26]. La répression ottomane s’étalera sur 23 jours, du 18 août au 10 septembre 1894 ; selon les estimations, près de 8 000 Arméniens seront tués par les cavaliers kurdes [27].

Deux ans plus tard, une série de nouvelles actions à l’encontre des Arméniens est commise par les Hamidiye ; en juin 1896 par exemple, les cavaliers kurdes déferlent sur la ville de Van après en avoir reçu l’ordre par le Sultan, qui souhaitait tuer dans l’œuf tout nouveau soulèvement arménien. Des milices d’auto-défense arméniennes sont levées afin de protéger la population civile mais n’empêcheront pas le massacre d’environ 20 000 Arméniens [28].

En 1897, souhaitant se venger des actes commis par les forces kurdes contre les populations arméniennes, des bataillons de Fédayi lancent un raid punitif contre la tribu kurde Mazrik le 25 juillet 1897 ; cette tribu avait en effet participé aux événements de Van en 1896 et avait notamment tué, lors d’une vaste embuscade, les Arméniens battant en retraite vers le Royaume de Perse. La FRA lancera ainsi « l’expédition de Khanasor », au cours de laquelle plusieurs centaines de Kurdes (200 selon les estimations) seront tués par les miliciens arméniens [29].

La fin du XIX ème siècle dans l’Empire ottoman se caractérisera ainsi par de vastes actions à l’encontre des populations arméniennes et qui sont connues, aujourd’hui, comme les « massacres hamidiens » [30] : ces violences, qui causeront la mort d’un nombre d’Arméniens estimé entre 200 000 et 400 000 [31], seront commises en grande partie par les corps de cavalerie Hamidiye, qui en constitueront le fer de lance [32].

L’apogée de ces massacres se produit toutefois durant la Première Guerre mondiale, au cours du massacre des Arméniens, de 1914 à 1923 ; aux côtés de l’armée ottomane et d’autres entités sécuritaires, les Hamidiye participent à l’arrestation, à la déportation et au massacre de plusieurs centaines de milliers d’Arméniens [33]. Longtemps passée sous silence, cette histoire est désormais assumée par les mouvements politiques kurdes, quitte à bousculer l’histoire officielle avancée par l’Etat turc [34].

Lire la partie 2 : De l’avènement de la République turque à nos jours

Publié le 17/03/2023


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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