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Pendant plus de trois décennies, Ali Khamenei a incarné la continuité et la consolidation de la République islamique d’Iran. Successeur inattendu de Rouhollah Khomeini en 1989, il a progressivement transformé un régime révolutionnaire dominé par le clergé en un système politico-religieux étroitement articulé avec les Gardiens de la Révolution. Son long règne, marqué par une centralisation croissante du pouvoir, une répression régulière des contestations internes et une stratégie de confrontation avec l’Occident, laisse derrière lui un État durablement militarisé et une société profondément fragmentée.
La trajectoire politique d’Ali Khamenei éclaire ainsi l’évolution même de la République islamique : d’un régime révolutionnaire cherchant sa légitimité après la disparition de son fondateur à un système politique stabilisé autour d’un pouvoir fortement centralisé.
À la mort de Rouhollah Khomeini en 1989, Ali Khamenei n’apparaît pas comme l’héritier naturel du fondateur de la République islamique. Initialement désigné comme successeur, l’ayatollah Hossein Ali Montazeri est finalement écarté après sa rupture avec Khomeini. Le choix se porte alors sur Khamenei, président de la République depuis 1981 et proche allié d’Ali Akbar Hachemi Rafsandjani.
Selon la Constitution de 1979, le Guide suprême doit être un marja-e taqlid, c’est-à-dire une autorité religieuse reconnue dans le chiisme. Or Khamenei n’est alors qu’un clerc de rang intermédiaire, hojjat-ol-islam. Une révision constitutionnelle est engagée afin d’abaisser les critères religieux nécessaires à l’exercice de la fonction.
Dans l’urgence, l’Assemblée des experts le désigne comme successeur de Khomeini. En quelques heures, il est élevé au rang d’ayatollah. Ce choix, motivé par la recherche de stabilité politique, suscite néanmoins une méfiance durable dans une partie du clergé chiite.
Durant son règne, Khamenei compense son déficit initial de légitimité religieuse par une alliance étroite avec le Corps des Gardiens de la Révolution (Pasdaran). Progressivement, ceux-ci deviennent les principaux soutiens du régime et un acteur central de la vie économique et politique.
Sous son autorité, la République islamique évolue ainsi vers une structure hybride mêlant légitimité religieuse et puissance militaire. Les Pasdaran contrôlent désormais des secteurs stratégiques de l’économie et jouent un rôle déterminant dans la politique régionale de l’Iran.
La vision politique de Khamenei s’inscrit dans la continuité de celle de Khomeini. Elle repose sur une distinction permanente entre les fidèles du système – les khodi (« ceux du dedans ») – et ses adversaires – les gheir-é khodi (« ceux du dehors »).
Cette logique d’exclusion permet de délégitimer toute opposition, qu’elle soit laïque, réformatrice ou même issue du camp islamiste. Elle s’accompagne d’une rhétorique constante de menace extérieure, notamment vis-à-vis des États-Unis et d’Israël, présentés comme des ennemis structurels de la Révolution.
Dans cette perspective, le Guide considère fréquemment les présidents de la République comme des rivaux potentiels. Au fil du temps, il réduit progressivement leur marge de manœuvre politique, jusqu’à l’élection en 2021 d’Ebrahim Raïssi, représentant d’une ligne dure parfaitement alignée sur ses orientations.
Face aux sanctions internationales, Khamenei développe le concept d’« économie de résistance » (eghtesad-é moghavemati). Cette doctrine privilégie l’autosuffisance nationale et la réduction de la dépendance vis-à-vis de l’économie mondiale.
Dans les faits, cette orientation favorise l’expansion d’une économie parallèle largement contrôlée par les Pasdaran et par les fondations religieuses (bonyads). Ces structures échappent en grande partie au contrôle parlementaire et concentrent une part importante des ressources nationales.
Ce système permet de financer à la fois l’appareil sécuritaire du régime et l’influence régionale de l’Iran, notamment à travers ses alliés au Moyen-Orient comme le Hezbollah libanais ou le Hamas palestinien. Il contribue également à accentuer la corruption et les inégalités sociales.
Dans les années 2010, Khamenei opère un virage nataliste radical. Estimant que la politique de limitation des naissances adoptée dans les années 1990 constitue une « erreur », il appelle à porter la population iranienne à 150 millions d’habitants.
La loi de 2021 sur le « rajeunissement de la population » limite l’accès à la contraception et restreint l’avortement. Pour le Guide, la démographie constitue un instrument stratégique : une population nombreuse et jeune doit garantir la puissance future de l’Iran.
La société iranienne ne suit toutefois pas cette orientation. Le taux de fécondité reste faible – environ 1,7 enfant par femme – révélant l’écart croissant entre les objectifs idéologiques du régime et les aspirations de la population.
La gestion des crises constitue l’un des traits les plus constants du leadership de Khamenei. Qu’il s’agisse du mouvement vert de 2009, des manifestations économiques de 2019 ou du mouvement « Femme, Vie, Liberté » déclenché en 2022, la réponse du Guide reste la même : une répression rapide, massive et sans état d’âme.
Pour Khamenei, toute contestation intérieure est interprétée à travers le prisme de la conspiration étrangère. Les mouvements sociaux sont régulièrement présentés comme le résultat de manipulations orchestrées par les États-Unis, Israël ou les puissances occidentales.
Cette lecture sécuritaire des crises légitime le recours à la force et renforce le rôle des Pasdaran et des services de sécurité.
Cette stratégie a permis au régime de survivre à plusieurs vagues de contestation, mais au prix d’un fossé croissant entre l’État et la société iranienne.
Comprendre la longévité politique de Khamenei suppose également d’examiner sa vision du monde. De nombreux analystes soulignent chez lui une perception profondément marquée par la méfiance et le sentiment d’encerclement stratégique. Dans ses discours, la République islamique apparaît engagée dans un affrontement historique avec ce qu’il appelle « l’arrogance mondiale », incarnée par les États-Unis et leurs alliés.
Cette représentation du monde nourrit une stratégie politique centrée sur la préservation du système révolutionnaire. La survie du régime constitue pour lui un impératif supérieur, justifiant aussi bien la centralisation du pouvoir que la répression des oppositions.
Paradoxalement, l’homme privé apparaît plus complexe que le dirigeant politique. Amateur de littérature et de poésie persanes, lecteur de Victor Hugo ou de Balzac, Khamenei a longtemps cultivé l’image d’un intellectuel religieux, contrastant avec la rigidité idéologique qu’il impose à la société iranienne.
La disparition d’Ali Khamenei intervient dans un contexte de fortes tensions régionales, notamment avec Israël et les États-Unis. Elle marque également la fin de la génération révolutionnaire de 1979 qui a façonné la République islamique.
Ainsi, au-delà de la disparition d’un dirigeant, c’est toute l’architecture politique construite depuis 1989 qui se trouve aujourd’hui mise à l’épreuve. La question centrale n’est pas seulement celle de la succession d’Ali Khamenei, mais celle de la capacité de la République islamique à se maintenir dans sa forme actuelle face à une société profondément transformée.
Lire également, de Firouzeh Nahavandi : Du velayat-e faqih à la rue : les lignes de front politiques en Iran
Firouzeh Nahavandi
Firouzeh Nahavandi est professeure émérite à l’Université libre de Bruxelles (ULB), spécialiste de l’Iran contemporain et des transformations sociopolitiques du Moyen-Orient. Elle est notamment l’auteure de "Femmes iraniennes : évolution ou révolution ?" (2025) et de plusieurs ouvrages et articles consacrés à la société et à la politique iraniennes.
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