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Israël - Palestine, la troisième intifada a-t-elle commencé ?

Par Ines Gil
Publié le 07/04/2023 • modifié le 07/04/2023 • Durée de lecture : 8 minutes

A man holds Palestinian flags as he stands by the fumes from flaming tires during a demonstration along the border with Israel east of Gaza City on April 5, 2023. Israeli police said they had entered to dislodge "agitators" from Jerusalem’s al-Aqsa Mosque, a move denounced as an "unprecedented crime" by the Palestinian Islamist movement Hamas. The holy Muslim site is built on top of what Jews call the Temple Mount, Judaism’s holiest site.

Mahmud HAMS / AFP

Dans un podcast publié le 1er décembre 2022 par Haaretz, Amos Harel affirmait, d’un ton grave, « je pense qu’il est temps de parler de l’avènement d’une troisième intifada » [1]. L’analyste sécurité pour le média israélien n’est pas le premier à mettre en garde. Déjà, dans une étude publiée en septembre 2018, « Jérusalem, ou l’Intifada rampante » [2], le chercheur Nicolas Dot-Pouillard affirmait que la convergence américano-israélienne sur la ville sainte durant la présidence Trump alimentait « la colère de la rue palestinienne » et préparait peut-être « une nouvelle Intifada ». Hormis durant l’épisode des confinements liés à la Covid-19, les cycles de violences se multiplient et s’intensifient depuis 2018, en particulier dans les Territoires palestiniens, faisant craindre l’avènement d’une Intifada, un soulèvement généralisé. L’année 2022 a été particulièrement meurtrière.

Des violences en hausse

Publié en juin 2022, l’article de la journaliste Clothilde Mraffko, « La Cisjordanie occupée, une hécatombe silencieuse » [3], documente l’intensification des raids israéliens en Cisjordanie après une série d’attaques meurtrières en Israël. Ces raids font régulièrement des victimes palestiniennes, des combattants, mais aussi des civils non armés, faisant de l’année 2022 la plus meurtrière pour les Palestiniens depuis la fin de la seconde Intifada [4]. Cette même année, le meurtre de la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh, dont une enquête réalisée par CNN révèle qu’elle aurait été tuée par un tir de sniper israélien, est devenu le symbole de cette « hécatombe silencieuse ».

En parallèle, les violences commises par les colons israéliens, dont la plupart éclatent à proximité des avant-postes, ont augmenté en 2022 selon un rapport de l’ONU : « Au cours de la dernière décennie, les Nations unies ont recensé 3372 incidents violents commis par des colons, qui ont blessé 1222 Palestiniens (…). En 2022, les violences commises par les colons ont atteint le niveau le plus élevé jamais enregistré » [5].

Dans ce contexte, les attaques palestiniennes meurtrières contre des cibles israéliennes militaires et civiles se multiplient en Cisjordanie incluant Jérusalem-Est, et en Israël. Fin janvier, 7 Israéliens ont été tués dans un attentat à Jérusalem-Est, fomenté, selon la police israélienne, par un Palestinien. Cette attaque est « la plus meurtrière depuis près de dix ans » [6] selon le chercheur David Khalfa.

Ce nouveau chapitre de violences survient à l’heure où les forces sont redéfinies de chaque côté. En Israël, l’extrême droite suprémaciste juive a réussi sa conquête du pouvoir en entrant dans le gouvernement Netanyahou VI. En Cisjordanie, des groupes armés palestiniens, qui marquent leur opposition à la politique de Mahmoud Abbas, affrontent les forces israéliennes, dans un contexte où les institutions palestiniennes et leurs représentants perdent en popularité.

La convergence de ces dynamiques marque certainement les prémices d’une troisième intifada.

L’extrême droite israélienne au pouvoir

En décembre 2022, l’arrivée au gouvernement d’Itamar Ben-Gvir (Force juive) comme ministre de la Sécurité nationale, et de Bezalel Smotrich (Parti sioniste religieux) comme ministre des Finances, fait du gouvernement Netanyahou VI le plus marqué à l’extrême droite de l’histoire d’Israël [7]. Si la colonisation des Territoires palestiniens n’a jamais cessé sous les gouvernements précédents, cette coalition, composée de leaders politiques provocateurs, ouvertement racistes et soutiens des colons les plus extrémistes, marque incontestablement un nouveau chapitre dans les rapports israélo-palestiniens.

L’accession de l’extrême droite au pouvoir (rendue possible par Benyamin Netanyahou [8]) aggrave une situation sécuritaire déjà fragile, comme en témoignent les mises en garde de Yoram Cohen et Yossi Cohen, respectivement ex-patrons du Shin Bet et du Mossad, sur les dangers de la politique menée par le gouvernement actuel [9]. Durant la carrière de Benyamin Netanyahou, la sécurité est régulièrement revenue comme un leitmotiv de son engagement. Il a longtemps été vu comme un responsable politique pragmatique par le secteur sécuritaire israélien. Mais aujourd’hui, le leader du Likoud opère une fuite en avant pour assurer sa survie politique. Benyamin Netanyahou est triplement poursuivi par la justice pour « « corruption », « abus de pouvoir » et « fraude financière » », il cherche donc à se maintenir au pouvoir à tout prix en remettant en cause l’indépendance de la justice, avec le soutien de l’extrême droite. Le projet de réforme de la justice porté par le gouvernement Netanyahou prévoit non seulement la prise en main du pouvoir politique sur la nomination et la carrière des juges, mais aussi la fin de la Cour suprême, pourtant seul contre-pouvoir en Israël.

Contrairement à Israël [10], dans les Territoires palestiniens, ce projet de réforme n’a pas entraîné de mobilisation populaire. Selon le chercheur Abaher El Sakka, Professeur à l’Université Birzeit, les Palestiniens n’ont pas le sentiment que l’affaiblissement de la Haute Cour de Justice aura une incidence sur leur quotidien, « la Cour suprême a rarement donné raison aux Palestiniens concernant la politique coloniale. Mais son affaiblissement comporte tout de même un danger, car les Palestiniens ont habituellement la possibilité de porter leur requête auprès de cette instance, entraînant une procédure technique longue et retardant les mesures israéliennes de confiscation des terres. » Face à la contestation massive et hétéroclite des derniers mois au sein de la société israélienne, ce projet de réforme est pour le moment mis en suspens, mais pas abandonné [11]. S’il est adopté, sans contre-pouvoir, le gouvernement pourrait mettre en place une politique défendue par l’extrême droite particulièrement néfaste pour les Palestiniens. Certaines mesures envisagées ont été récemment énumérées par Itamar Ben-Gvir dans un discours à Jérusalem, comme « la peine de mort pour les terroristes [arabes] » ou encore « l’immunité pour les soldats israéliens » [12].

Pour se maintenir au pouvoir, Benyamin Netanyahou multiplie également les concessions en faveur de l’extrême droite. En échange du report de la réforme de la justice, le Premier ministre a accordé à Itamar Ben-Gvir la formation d’une « garde nationale » [13]. Cette requête de longue date du kahaniste lui permettrait, selon ses opposants, de former une milice à ses ordres, avec les éléments les plus radicaux issus des colonies, notamment des « Jeunes des collines » [14], aggravant un peu plus la situation sécuritaire et l’impunité dans les Territoires palestiniens. Autre concession aux formations d’extrême droite, et plus particulièrement au parti sioniste-religieux de Bezalel Smotrich, la Knesset a annulé fin mars une loi de 2005 interdisant aux habitants juifs de se rendre dans une zone du nord de la Cisjordanie, dans les environs de Naplouse [15]. Cette nouvelle législation entraînerait la légalisation de la colonie Homesh, devenue un symbole pour les colons de l’extrême-droite israélienne. Pour le chercheur Abaher El Sakka, « c’est un tournant, le Parlement israélien donne carte blanche aux colons, y compris ceux qui représentent un danger pour Israël ».

Autorité palestinienne : la confiance s’effrite

Dans son dernier rapport publié le 14 mars 2023 [16], le Centre palestinien de recherche sur les politiques et les enquêtes (PCPSR) publiait cette conclusion : « A la lumière des récents événements survenus à Huwara [17] et dans le nord de la Cisjordanie, l’attitude de l’opinion publique palestinienne devient de plus en plus militante. Le soutien à la lutte armée augmente, l’appui à la solution à deux États diminue et une large majorité s’oppose à la réunion d’Aqaba. Parallèlement, la confiance dans l’Autorité palestinienne diminue, la demande de démission du président Abbas augmente, et, pour la première fois, une majorité de la population s’oppose à la création de l’Autorité palestinienne (AP), déclarant que sa dissolution ou son effondrement sert l’intérêt du peuple palestinien ».

Comme l’atteste le travail du centre de recherche, qui enquête régulièrement sur l’état de l’opinion palestinienne, le président Mahmoud Abbas souffre d’une impopularité croissante ces dernières années. Cette tendance n’est pas nouvelle. Mais les récents sondages montrent également une crise de confiance de plus en plus profonde envers les institutions. La poursuite de la coopération sécuritaire [18] entre l’AP et Israël, qui perdure malgré la politique de colonisation des Territoires occupés, ainsi que la corruption au sein des institutions palestiniennes sont régulièrement critiquées par les Palestiniens de Cisjordanie. Dans ce contexte, l’annulation des élections palestiniennes (initialement prévues au printemps 2021) par Mahmoud Abbas, a largement accentué cette perte de confiance, les Palestiniens considérant que l’AP était incapable d’accepter le renouvellement de ses représentants et le changement de cap politique.

En parallèle, le rapport du PCPSR souligne la popularité montante des nouveaux groupes armés émergents qui ne sont ni affiliés au Fatah de Mahmoud Abbas ni au Hamas au pouvoir à Gaza. L’échec des tentatives de réconciliation entre le Hamas et le Fatah, pourtant souhaitée par une majorité de Palestiniens, pousse la population à se tourner vers des groupes alternatifs, principalement implantés à Naplouse et à Jénine, dont certains membres sont issus du Fatah, mais qui proposent une « troisième voie » face à l’incurie des deux partis traditionnels. En témoigne l’immense soutien accordé à la Fosse aux lions (Areen au Oussoud) [19]. Le groupe armé non affilié aux partis traditionnels, qui a émergé en août 2022 dans la ville de Naplouse, en Cisjordanie, a mené une insurrection pendant plusieurs semaines, avant que ses membres ne soient tués par les forces israéliennes.

Dans ce contexte, le sommet d’Aqaba, qui a réuni des responsables palestiniens, israéliens, égyptiens et jordaniens fin février, a été vivement critiqué en Cisjordanie. Durant la rencontre, des représentants de l’Autorité palestinienne et d’Israël se sont engagés à « prévenir toute nouvelle violence » [20] et à œuvrer en vue d’une « désescalade ». Un engagement perçu comme une trahison pour les Palestiniens selon le chercheur Abaher El Sakka, « ils n’ont pas compris pourquoi les représentants de l’Autorité palestinienne participaient à ce sommet, à l’heure où des combattants palestiniens, mais aussi des civils, sont régulièrement tués par l’armée israélienne ».

Aujourd’hui, ce n’est plus seulement la personne de Mahmoud Abbas qui soulève de nombreuses oppositions, mais ce sont aussi les institutions. Selon le PCPSR, 57% des Palestiniens de Cisjordanie pensent que l’Autorité palestinienne sert les intérêts d’Israël et 52% pensent que sa dissolution ou son effondrement sert les intérêts du peuple palestinien. En parallèle, une majorité de Palestiniens de Cisjordanie, soit 61%, s’attend à l’irruption d’une troisième intifada.

Néanmoins, de nombreux Palestiniens, qui travaillent pour l’administration, ou qui bénéficient d’une aide réservée aux familles des détenus palestiniens, dépendent de l’AP pour survivre. Par ailleurs, les forces de sécurité palestiniennes, dans leur ensemble, ne remettent pas en cause l’autorité de Mahmoud Abbas. Les institutions palestiniennes jouissent donc encore d’une certaine stabilité, comme l’atteste Abaher El Sakka, « avec l’appui d’Israël et de la communauté internationale, l’Autorité palestinienne maintient son pouvoir sur la Cisjordanie. Elle a encore la capacité de contrôler ce territoire. En cause, elle possède les moyens nécessaires pour financer les salaires des fonctionnaires et les familles de détenus ». Par ailleurs, si le Fatah est traversé par des divisions susceptibles d’affaiblir l’Autorité palestinienne en Cisjordanie, comme l’a montré l’émergence d’une liste Fatah non affilié à Abbas durant la campagne pour les élections annulées de mai 2021, Mahmoud Abbas et son entourage gardent encore la main sur le parti palestinien.

Publié le 07/04/2023


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


 


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