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Israël-Turquie : du partenariat stratégique au refroidissement

Par Elise Ganem
Publié le 04/11/2010 • modifié le 23/04/2020 • Durée de lecture : 10 minutes

Israeli Prime Minister Ariel Sharon shakes hands with his Turkish counterpart Recep Tayyip Erdogan, prior to their meeting at his Jerusalem office, 01 May 2005. Erdogan arrived on his first official visit to Israel today, stressing the strength of ties with the Jewish state and offering to mediate for peace in the Middle East.

EITAN ABRAMOVICH / AFP

Les relations entre Israël et la Turquie ne sont pas récentes : en 1949, la Turquie kémaliste était en effet le premier pays musulman à reconnaître officiellement le nouvel Etat juif. Progressivement, les deux Etats se sont rapprochés, jusqu’à construire une relation surprenante mais suffisamment solide pour susciter la crainte des pays voisins. Bien que trouvant sa source sur des intérêts stratégiques et militaires communs, ce partenariat s’est étendu à un ensemble de secteurs. Depuis près de deux ans, il semble s’être au mieux distendu, au pire avoir laissé place à une inimitié dont l’auteur cherchera à comprendre les raisons et la portée possible sur les moyen et long termes.

Historique d’un partenariat multidimensionnel

Communément considérés comme les « vitrines de l’Occident en Orient », la Turquie et Israël ont bien plus de points communs qu’il n’y paraît. Outre le fait d’être les deux seuls Etats non arabes de la région, leurs caractères laïc et démocratique ont motivé le soutien américain à la construction d’un partenariat durable entre ces deux pays membres de l’Alliance atlantique. Partageant un certain nombre de rivaux (Syrie, Iran, Irak), Ankara et Tel Aviv disposent tous deux d’une armée puissante. Or, on sait que les généraux turcs et israéliens furent de fervents partisans du rapprochement entre leurs deux pays. Au niveau diplomatique, la Turquie a par ailleurs beaucoup misé sur l’appui du « lobby juif » à Washington, afin d’éviter que le Congrès américain ne vote la reconnaissance du génocide arménien, question extrêmement sensible dans les milieux politiques turcs.

Forgé au gré d’un contexte diplomatique extrêmement favorable, qui était celui du processus de Madrid puis des accords d’Oslo au début des années 1990, le rapprochement entre les deux Etats s’est rapidement concrétisé par la conclusion de deux accords militaires de février et août 1996. En substance, ces accords portent sur quatre éléments fondamentaux : un programme de modernisation des avions militaires turcs (F4 et F5), l’exportation d’armement israélien vers la Turquie, l’organisation d’entraînements conjoints ou séparés et la coopération en matière de renseignement, à travers l’échange d’informations et d’expertise. A noter toutefois, ces accords ne contiennent aucune clause d’entraide mutuelle en cas de conflit contre l’un des deux pays.

Ces accords militaires, au cœur du partenariat stratégique, ont très vite été mis en œuvre par les deux parties. Ainsi, à des manœuvres conjointes associant régulièrement les Etats-Unis, s’est ajoutée l’organisation d‘entraînements des pilotes israéliens au-dessus de l’Anatolie. Handicapé par le caractère exigu de son territoire, ces entraînements ont donné une profondeur stratégique nouvelle à Israël, dont Tel Aviv n’a pas hésité à se servir en septembre 2007 lors du raid contre une installation nucléaire syrienne. A cette occasion, l’aviation israélienne a en effet, sans l’accord d’Ankara, survolé le territoire turc à l’aller comme au retour, provoquant les protestations du Ministre turc des affaires étrangères. Par ailleurs, certains observateurs font régulièrement remarquer que le territoire aérien turc au-dessus de l’Anatolie comporte des similitudes avec l’’espace aérien iranien… En matière d’intelligence, les services de renseignement ont également initié une étroite collaboration, à travers notamment la pose par Israël de postes d’écoute le long des frontières turques, ce qui bénéficie autant, bien que pour des raisons différentes, aux deux pays. Enfin, les accords de 1996 coïncidaient avec l’adoption du plan de réarmement et de modernisation de l’armée turque, dont la réalisation d’ici 2020 est estimée à 150 milliards de dollars. L’Israel Aircraft Industry a ainsi répondu à plusieurs appels d’offre lancés par la Turquie, consistant notamment en la modernisation de 54 avions de chasse F4, 48 chasseurs F5, 300 hélicoptères de combat, etc. Très récemment, en avril 2010, l’Israel Military Industries a livré 170 tanks M-60 à la Turquie.

Les accords militaires, bien que constituant le cœur du partenariat, ne doivent pas occulter l’ensemble des domaines dans lesquels les relations israélo-turques se sont développées. Ainsi, les échanges commerciaux ont fait un bond après la conclusion de l’accord de libre-échange de 1996. A titre d’illustration, alors qu’ils s’élevaient à 400 millions de dollars en 1996, ils atteignaient déjà le milliard de dollars en 1999. En 2009, le commerce d’Israël avec la Turquie s’élevait à 2 milliards de dollars et la Turquie était au 10ème rang des marchés d’exportations d’Israël. Ces échanges, bien qu’ayant connu un ralentissement depuis 2008, n’en restent pas moins substantiels. Sur les questions énergétiques également, et notamment sur l’épineux dossier hydraulique, d’un intérêt fondamental dans la région, les deux pays ont lancé, dès la fin des années 1990, les bases d’une collaboration stratégique. Ces relations sont, toutefois, affectées par les difficultés que subit le partenariat depuis plusieurs mois.

Un partenariat sous turbulences depuis 2008, de l’opération « Plomb durci » à « l’affaire de la flotille »

En réalité, le partenariat israélo-turc connaît quelques accrocs depuis le début des années 2000. Ainsi, la 2nde intifada fut très impopulaire au sein des milieux politiques turcs et de la société civile. En 2004, le Premier ministre Erdogan n’hésitait pas à dénoncer le « terrorisme d’Etat » dont se prêtait, selon lui, l’Etat d’Israël. La guerre du Liban, en 2006, fut également fortement critiquée par la Turquie. L’élément déclencheur de ce refroidissement est toutefois l’Opération « Plomb durci » menée par l’armée israélienne à Gaza à la fin de l’année 2008/début 2009. Elle fut d’ailleurs à l’origine d’un vif incident entre le Président israélien Shimon Pérès et le Premier ministre turc en janvier 2009 au Forum économique mondial de Davos, ce dernier ayant claqué la porte du Forum après avoir accusé publiquement Shimon Pérès de « très bien savoir tuer les gens ».

Une des expressions les plus révélatrices de la distance prise par la Turquie à l’égard de son allié israélien est sans conteste le refus turc opposé à la participation de l’armée israélienne aux exercices Anatolian Eagle d’octobre 2009. Ces exercices, organisés depuis 2001, sont en effet une des grandes manifestations du partenariat Israël/Turquie/Etats-Unis. Ce refus, inédit, opposé par la Turquie à la participation israélienne en raison des événements de Gaza, est donc tout sauf anodin. En outre, dans la foulée d’Anatolian Eagle devaient être organisés des exercices aériens israélo-américains, Juniper Cobra, auxquels la Turquie devait participer. Or, cette dernière a finalement annulé sa participation, pour les mêmes raisons.

Outre les échanges commerciaux, les liens touristiques ont également été affectés par la crise entre les deux pays. Le flux annuel de touristes israéliens en Turquie est ainsi passé de 500 000 en 2007 et 2008 à seulement 300 000 en 2009, soit une baisse d’environ 40%. Il n’est pas inintéressant de constater que, parallèlement, le nombre de touristes iraniens en Turquie est passé de 380 000 en 2000 à 1,4 millions en 2009.

Cela traduit la répercussion de la « crise » que connaissent actuellement les deux pays sur leurs opinions publiques respectives. A ce titre, de nombreux sondages d’opinion menés dans les deux pays révèlent une désaffectation croissante. La télévision turque a diffusé à plusieurs reprises des séries télévisées très populaires, mettant en scène de façon extrêmement négative soldats et autres personnages israéliens. C’est d’ailleurs la diffusion de la série « La vallée des loups », jugée très antisémite, qui a valu à l’Ambassadeur de Turquie à Tel Aviv une convocation au ministère des Affaires étrangères. Celle-ci fut de nouveau à l’origine d’un coup de froid diplomatique important entre les deux pays, puisque l’Ambassadeur turc fut très mal reçu par les israéliens, entraînant le numéro 2 de la diplomatie israélienne, Danny Ayalon, à s’excuser publiquement.

Les tensions entre les deux Etats connurent leur apogée avec « l’affaire de la flotille » du printemps 2010, au cours de laquelle Israël attaqua plusieurs navires battant pavillon turc, provoquant la mort de civils, dont certains étaient de nationalité turque. La réaction, extrêmement vive, de la Turquie, fit éclater au grand jour leurs désaccords, notamment sur la question palestinienne. Outre les déclarations tonitruantes de la Turquie, auxquelles Israël répondit, cette affaire mit le frein à plusieurs projets communs. Ainsi, le projet énergétique Medstream, estimé à 4 milliards d’euros et visant à transporter du pétrole et du gaz naturel vers les marchés chinois et indiens via Israël, fut suspendu. Tel fut le cas également du projet d’extension du gazoduc Blue Stream vers Israël, qui faisait l’objet de discussions entre Tel Aviv, Ankara et Moscou.

Edifiant et extrêmement révélateur de l’état des liens entre les deux pays, un sondage publié en juin 2010 par le quotidien israélien Israel Hayom, montre que plus de 78% des Israéliens juifs considèrent désormais la Turquie comme un « Etat ennemi ».

Si l’enlisement du conflit israélo-palestinien explique en partie la distance prise par Ankara à l’égard de son partenaire israélien, il n’en reste pas moins que ce « coup de froid » s’explique également par des facteurs politiques internes propres aux deux partenaires.

L’évolution du paysage politique des deux pays peut en effet expliquer les récents accrocs au partenariat. En effet, nous avons aujourd’hui, face à face, un gouvernement AKP conservateur, sorti renforcé de sa réélection de 2007, et un gouvernement Netanyahou ancré à droite et peu enclin au consensus sur la question palestinienne. La conjonction de ces deux éléments n’est pas sans conséquence sur l’état du partenariat. Alors que le Premier ministre turc attaque ouvertement Israël sur sa politique dans les territoires palestiniens, Israël vit particulièrement mal l’établissement de liens entre son allié turc et le Hamas. En effet, déjà en 2006 des leaders du Hamas étaient accueillis à Ankara et, depuis, on a observé en Turquie de nombreuses conférences et campagnes de levée de fonds en faveur du mouvement islamiste.

Depuis plusieurs mois, le gouvernement Erdogan s’efforce par ailleurs de réduire le rôle de l’armée dans la vie politique turque. Ce fut notamment l’un des objets du référendum constitutionnel de septembre dernier. Or, cela n’est pas sans conséquence sur le partenariat, quand on sait que les généraux turcs furent de fervents artisans et défenseurs de sa construction.

Le redéploiement stratégique de la Turquie vers le Moyen-Orient

L’état des liens avec Israël doit être analysé à la lumière du contexte régional pris dans sa globalité et de l’évolution des relations que la Turquie entretient avec l’ensemble de ses voisins. Face à un double constat – l’éloignement des perspectives européennes et une concurrence américaine, chinoise et russe croissante en Asie centrale – la Turquie s’adapte à son environnement stratégique. En effet, elle se tourne progressivement vers son environnement immédiat, le Moyen-Orient, pour une raison finalement assez simple : le monde musulman est en panne de leader, il y a donc une place à prendre et c’est à cette place que prétend désormais la Turquie.

Ankara s’efforce ainsi, depuis quelques années, de normaliser ses relations avec ses voisins arabo-musulmans. C’est la politique du « zéro problème », conceptualisée par le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu. Parallèlement au refroidissement avec Israël, on constate ainsi un désalignement sur les choix stratégiques américains d’une part, et une nouvelle politique étrangère vis-à-vis du Moyen-Orient d’autre part.

Les relations avec les Etats-Unis se sont sensiblement détériorées depuis la guerre contre l’Irak, très impopulaire en Turquie. Preuve en est, en mai 2003 le Parlement turc s’est prononcé contre l’utilisation des bases turques par les militaires américains. Depuis lors, un nouveau terme est apparu pour qualifier la relation américano-turque, celle de « frenemy » (contraction des termes « friend » et « ennemy »).

Dans le même temps, les relations de la Turquie avec ses voisins proches se sont considérablement améliorées. En se positionnant comme médiateur entre Israël et la Syrie en 2008, la Turquie a voulu apparaître comme un acteur essentiel, incontournable, pour la paix au Proche-Orient. Progressivement, ses propres relations avec la Syrie se sont fortement réchauffées. En mars 2009, Turquie, Syrie et Irak se sont entendus sur un nouveau partage des eaux du Tigre et de l’Euphrate, alors que cette question est au cœur des tensions existantes entre les trois pays. En avril 2009, les armées turques et syriennes conduisaient pour la première fois des manœuvres conjointes et, quelques mois plus tard, au moment même où la Turquie empêchait la participation israélienne aux manœuvres Anatolian Eagle, elle annonçait le renforcement de sa coopération militaire avec la Syrie et la création d’un conseil conjoint de coopération stratégique. Au niveau diplomatique, le Président Gül s’est rendu à Damas en mai 2009 et les deux pays procédèrent à l’abolition mutuelle des obligations de visa en septembre 2009.

On constate également un net rapprochement avec l’Iran, et ceci dans plusieurs domaines. En juillet 2006, la Turquie a en effet signé avec l’Iran un protocole d’accord dans le domaine des transports ; un an plus tard, l’Iran autorisait la Turquie à pomper 20 milliards de m3 de gaz naturel du champ gazier de Pars du Sud. Mais c’est surtout dans le dossier du nucléaire qu’Ankara a récemment fait irruption. Au printemps dernier, la Turquie concluait ainsi avec le Brésil et l’Iran un accord d’échange d’uranium. Autre preuve qu’Ankara se démarque des positions stratégiques américaines sur le dossier iranien, elle s’est prononcée en juin dernier contre le vote par les Nations unies d’un nouveau round de sanctions contre Téhéran. Or, ce nouveau positionnement vis-à-vis de l’Iran est particulièrement mal vécu par Israël, qui avait déjà fortement critiqué la visite du Président iranien en Turquie en août 2008.

Les mutations de politique étrangère de la Turquie vis-à-vis de ses voisins musulmans ne s’arrêtent pas là. Ankara a notamment entamé une nouvelle coopération militaire et diplomatique avec l’Irak. Ainsi, un consulat turc vient d’être ouvert à Erbil dans le Nord de l’Irak. Les relations s’épanouissent également avec l’Egypte, le Quatar, etc, traduisant la nouvelle politique régionale turque.

Conclusion

Bien que les relations entre Israël et la Turquie connaissent actuellement un « coup de froid » sans précédent, il semble peu envisageable que les deux pays cessent toute relation. En effet, les intérêts économiques et militaires en jeu sont suffisamment importants pour que les deux pays maintiennent leur partenariat. Cependant, il est fort à parier que celui-ci se fera dans davantage de discrétion et que les volets politiques et diplomatiques, qui accompagnèrent la montée en puissance du partenariat dans les années 1990 et 2000, seront moins « flamboyants » qu’auparavant. Pour la Turquie, ces mutations traduisent un redéploiement stratégique plus global, Ankara se positionnant désormais comme une puissance régionale de premier ordre, incontournable. L’enjeu est stratégique pour Ankara : à travers ce changement de discours vis-à-vis d’Israël, la Turquie démontre que non seulement elle s’adapte à son environnement régional, mais qu’elle prétend à un rôle de leadership dans la région.

Publié le 04/11/2010


A la suite de ses études à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence puis à la Sorbonne, Elise Ganem intègre le Siège des Nations unies à New York, en charge du suivi des affaires économiques et sociales. Toujours pour l’ONU, elle est ensuite nommée en Ethiopie où elle conduit un programme de recherche sur l’économie et le développement durable dans la Corne de l’Afrique.
 
Elle publie en 2005 aux éditions L’Harmattan "L’axe Israël Turquie : vers une nouvelle dynamique proche-orientale ?", collabore depuis à la rédaction d’articles sur le sujet et intervient à des colloques. Elle participe actuellement à la rédaction d’un ouvrage sur la Turquie, sous la direction du Professeur Firouzeh Nahavandi (Université Libre de Bruxelles).


 


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