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Jean-Paul Chagnollaud et Sid-Ahmed Souiah, Les frontières au Moyen-Orient

Par Clément Guillemot
Publié le 19/07/2012 • modifié le 29/04/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

Le Moyen-Orient est façonné dès la fin de la Première Guerre mondiale, suite à la dislocation de l’Empire ottoman allié de l’Allemagne : la Grande-Bretagne et la France, présents militairement et économiquement dans la région depuis le début du 20ème siècle dans un Empire déjà affaibli, décident de remodeler la région en fonction de leurs intérêts. « Car là était bien l’objet de leur discussion : ils représentaient deux empires qui allaient se partager les dépouilles d’un autre condamné à disparaître [1] ». Pour les Britanniques, sans le contrôle du Moyen-Orient, c’est tout l’empire qui risque d’être affaibli puisque la route des Indes passe par bassora (Irak) et le canal de suez. Quant aux Français, la finalité était de conserver de forts liens avec les chrétiens du Liban et de défendre leurs positions économiques en Syrie. Par cet ouvrage, les enjeux politiques et énergétiques des délimitations territoriales sont analysés, ce qui, à postériori, permet une meilleure compréhension des conflits contemporains au Moyen-Orient.

Les résistances et aspirations nationalistes face aux arrangements Franco-Anglais

Contre les plans de partition des deux puissances, expliquent Jean-Paul Chagnollaud et Sid-Ahmed Souiah, les résistances nationalistes s’organisent. En Turquie, alors que le traité de Sèvres du 10 aout 1920 entre les Alliés et l’Empire Ottoman dissèque la Turquie en zones d’occupations qui l’ampute de près des deux tiers de son territoire, un sursaut patriotique apparait avec le congrès national d’Erzurum en juillet 1919 sous l’influence de Mustapha Kemal. Le moment essentiel est la réunion de la grande assemblée nationale Turque du 23 avril 1920 qui, adoptant un pacte national, exige l’indépendance absolue de la Turquie et le refus sans concession de toute forme d’abandon territorial. Ainsi, le 24 juillet 1923, par une série de victoires turques successives, le traité de Lausanne efface le traité de Sèvres. La Turquie s’étend alors sur toute l’Anatolie et la Thrace.

Pour l’Arabie, les Britanniques, dont les principaux objectifs stratégiques sont centrés sur la maîtrise de la route des Indes, vont chercher dès 1915 des appuis politiques et militaires en Arabie pour déstabiliser l’Empire ottoman. Ils reconnaissent ainsi la souveraineté d’Ibn Saoud, descendant d’une famille qui au 18ème siècle avait réussi à vaincre les troupes ottomanes pour y bâtir un vaste royaume en s’alliant avec le Sheikh Mohammed Ibn Abd Al Wahhab, inspirateur d’une doctrine religieuse très rigoriste : le Wahhabisme. Doctrine qu’Ibn Saoud reprend en tant que « stratégie de mobilisation identitaire [2] » pour légitimer son statut royal sur une société, à l’époque, essentiellement bédouine. En contrepartie, la Grande-Bretagne obtient d’Ibn Saoud de n’entreprendre aucune agression contre le Koweït, le Bahreïn, le Qatar et les émirats de la cote d’Oman, tous placés sous sa protection. Les problèmes de délimitations territoriales surgissent pourtant dans les années 1930, à l’occasion de demandes de concessions pétrolières émanant de compagnies américaines désireuses, avant de s’installer sur des territoires, de savoir exactement de quel souverain elles dépendaient. Ibn Saoud estime que ces territoires doivent lui revenir parce que ses ancêtres y avaient exercé le pouvoir (comme le prouve le fait que les tribus leur payaient régulièrement la Zakat). Mais pour les Britanniques, il n’est pas question de laisser Ibn Saoud briser l’anneau des émirats en lui permettant de se frayer un chemin jusqu’à la mer ni de le laisser prendre le contrôle de gisements pétroliers. Ainsi, « le responsable britannique aurait alors pris lui-même les décisions en dessinant au stylo rouge une ligne [3] » sur une carte entre l’Arabie et le Koweït. Plus précisément, au sud et à l’ouest du Koweït, deux zones en forme de losanges sont dessinées, dont les deux parties en ont la moitié, pour régler le problème des transhumances des tribus et des enjeux pétroliers. Ainsi est délimitée la frontière entre l’Arabie et le Koweït.

Au contraire, pour d’autres nationalistes, dans un rapport de force leur étant défavorable, les intérêts Français et Britanniques priment. Ainsi, les Kurdes « n’ont jamais été en mesure d’affirmer de manière indépendante leur identité politique [4] » car la société Kurde est divisée et fragmentée par le tribalisme. Dans cette optique, bien que le traité de Sèvres offre aux Kurdes une autonomie locale, sous l’influence britannique qui souhaite avoir leur faveur dans cette zone pétrolière, le traité de Lausanne et les ambitions Turques en empêchent la création. Côté Irakien également, les Britanniques, mandataires en Irak, souhaitent conserver Mossoul dans l’espace irakien. Par conséquent, « plus jamais il ne fut question, dans les instances internationales, de la possibilité de création d’un Etat Kurde dans les espaces désormais contrôlés par la Turquie et l’Irak [5] ».

De même, trois mouvances divisent les aspirations nationalistes des Arabes. La première mouvance s’organise autour de Fayçal, fils du chérif Hussein (chef de La Mecque jusqu’en 1924), qui souhaite unir les Arabes en une seule nation mais avec différents gouvernements (Syrie, Irak, Yémen, Hedjaz, Palestine). Ensuite, le nationalisme libanais des chrétiens maronites dont l’objectif est l’indépendance du Liban dans ses « frontières naturelles », c’est-à-dire selon des considérations historiques. En effet, le Liban a toujours eu sous l’Empire ottoman un statut autonome et une organisation spécifique, les nationalistes Libanais espérant protéger cet état de fait, mettant en avant la culture occidentale du pays différente de la culture Syrienne. La troisième mouvance regroupe les nationalistes Syriens autour de la Syrie indépendante (Liban, Palestine, Cilicie). Compte tenu du rapport de force, les logiques impériales s’imposent sur le long terme, en créant un nouvel ordre régional conforme aux intérêts des puissances.

Le modelage du Moyen-Orient selon les intérêts franco-britanniques

Lors de la conférence de la Paix (1919) organisée par les vainqueurs de la Première Guerre mondiale, les accords Sykes-Picot signés entre la France et l’Angleterre en 1916 sont révisés. Les français obtiennent la Syrie tout en négociant avec Fayçal sur le Liban car Clémenceau « semble voir le Proche-Orient à travers les minorités chrétiennes du Liban [6] ». Fayçal, nommé roi de Syrie le 7 mars 1920, accepte le principe du mandat en reconnaissant « la pleine intégrité du Liban sous le mandat de la France ». Néanmoins, sous la pression des nationalistes syriens, le congrès Syrien adopte en mars 1920 une résolution qui proclame l’indépendance totale de la Syrie et son unité intégrale avec trois zones, intérieure, côtière et méridionale, incluant donc aussi bien la Palestine que le Liban. Cependant, la conférence de San Rémo en avril 1920 règle la question. Le destin de la Syrie est lié au projet français du Grand Liban et le royaume de Fayçal est condamné. Ainsi, un Grand Liban est créé et deux Etats musulmans de Damas et d’Alep également. Cela entraine une modification des équilibres démographiques. Au Mont Liban par exemple, le rapprochement des sunnites et des chiites s’effectue avec de fortes tensions car ils « étaient culturellement bien différents [7] ». De plus, beaucoup de sunnites se sentent Syriens. Dans le Grand Liban également, considéré comme une victoire pour les chrétiens maronites, ces derniers perdent cependant la majorité démographique au profit de musulmans qui estiment avoir été annexés contre leur gré.

Les Britanniques obtiennent quant à eux l’Irak et la Palestine. Pour la Palestine, la frontière au sud est tracée dès 1906. Désireux de protéger le canal de suez, et ne voulant pas que les troupes ottomanes puissent s’en approcher, la nouvelle frontière, en ligne droite, de Rafah à Aqaba (séparant le Sinaï Egyptien de la Palestine) ne prend pas en considération les éléments topographiques ni les zones fréquentées par les tribus. Au nord de la Palestine, la fixation des frontières laissant l’essentiel des ressources en eau au Liban provoque la colère des sionistes du fait des grandes réserves d’eau, notamment à l’est du lac de Tibériade, considéré comme « une des zones les plus prometteuses pour une implantation juive a grande ampleur » estime Haïm Weitzmann, premier président de l’Etat d’Israël (de 1949 à 1952). Les colonies juives actuelles au Golan (région du sud-ouest de la Syrie occupée par Israël) s’expliquent ainsi en parti par cela. Enfin, le plan de partage de la Palestine en 1947, suite à la déclaration Balfour de 1917 décidant de l’installation d’un foyer national juif en Palestine, est critiqué, d’une part, par les Palestiniens et en général dans le monde arabe, car il y aurait 225 000 Arabes dans l’Etat juif et 1 250 juifs dans l’Etat arabe, d’autre part par les sionistes qui espéraient avoir une partie du Liban, le Golan, le Hauran et la partie fertile de la Transjordanie. La Transjordanie (Jordanie) est devenue, du fait de la volonté britannique, un Etat indépendant en 1923. Son l’intérêt réside en ce qu’elle est traversée par une voie de communication majeure : celle reliant Damas à Médine et à La Mecque. Par conséquent, les Britanniques tiennent à la conserver pour empêcher la France d’étendre son influence plus au sud, en restreignant ainsi le territoire Syrien, et pour disposer d’une continuité territoriale entre le Golfe et la Méditerranée (entre l’Irak et la Palestine).

En Irak, on peut parler de « culture de la division [8] » selon Pierre-Jean Luizard. De multiples communautés y sont regroupées (chiites, sunnites, chrétiens, juifs…), les Britanniques ne prenant pas en compte le facteur culturel ni les aspirations Irakiennes, mais appréhendant la Mésopotamie (Irak) comme un espace déterminant sur la route des Indes. Dès lors, les Britanniques imposent leurs choix, y compris par la force et la représsion quand cela s’avère nécessaire. Ainsi, alors que les Britanniques ont assuré l’indépendance du Koweït sous son protectorat, dès lors que l’Irak accède à l’indépendance en 1932, le nouveau roi Ghazi revendique les droits sur le Koweït, remettant en question sa légitimité et le considérant comme partie intégrante de l’Irak (le Koweït dépendait en effet autrefois de la souveraineté ottomane). Cela explique aussi son invasion par l’armée irakienne de Saddam Hussein.

La délimitation des frontières dans les conflits israélo-arabe et israélo-palestinien

Jean-Paul Chagnollaud et Sid-Ahmed Souiah analysent ensuite les enjeux des frontières entre Israël et les Territoires palestiniens. Le contrôle du Golan est ainsi lié à certaines considérations stratégiques comme l’a écrit Uri Savir, député à la Knesset entre 1999 et 2001, « le tracé de la frontière de paix ne pourrait être déterminé qu’après que nous serions convaincus que le rapport en gestation entre les deux pays transformerait le Golan en une montagne ordinaire, au lieu d’être un plateau stratégique [9] ». Ainsi, l’initiative est surtout venue des fermiers de haute-Galilée qui, depuis 1948, se trouvent dans une situation délicate en raison des bombardements de leurs terres par les Syriens à partir des hauteurs du Golan. Ils décident de s’y installer, soutenus par le gouvernement d’Ygal Allon. Les colonies sont ainsi établies suivant deux objectifs. La logique sécuritaire et le mythe du grand Israël, c’est-à-dire de « faire renaitre les frontières bibliques du grand Israël [10] » et donc d’installer des juifs au-delà de la ligne verte (ligne de démarcation datant de l’armistice de 1949 entre Israël et la Syrie, le Liban, la Transjordanie et suite à la première guerre israélo-arabe de1948, date de la création de l’Etat d’Israël), sont les arguments principaux. La logique sécuritaire s’exprime principalement par le plan Drobless, en partie inspiré des thèses du Goush Emounim (mouvement pro-colonisation), qui expose l’idée que les implantations pourront retarder une éventuelle attaque arabe jusqu’au moment où l’ensemble des forces de réserve sera mobilisé et prêt à se battre. Dans cette perspective, les colonies de la vallée du Jourdain sont considérées comme les postes de défense les plus avancés et les plus exposés. Il est ainsi indispensable de les renforcer par une chaine d’autres colonies situées au cœur de la Judée et de la Samarie (Cisjordanie). On estime désormais à près de 42% la surface du territoire confisquée par la colonisation, et à près de 400 000 le nombre de colons israéliens vivant en Cisjordanie, à gaza, et à Jérusalem est. Ces colonisations progressives servent également le deuxième argument, le mythe du grand Israël, d’inspiration religieuse, par la création de faits accomplis. « Le projet trouve sa justification profonde dans une certaine idée de l’histoire juive ; l’installation des juifs dans ces territoires est un droit fondamental qu’aucune argumentation ne peut valablement remettre en cause [11] ». Comme le souligne Menahem Begin (Premier ministre d’Israël de 1977 à 1983) en juin 1981 à la Knesset, « le droit du peuple juif sur la terre d’Israël est un droit éternel qui ne peut être mis en cause ».

Jean-Paul Chagnollaud et Sid-Ahmed Souiah, Les frontières au Moyen-Orient, Paris, L’Harmattan, 2004, 225 pages.

Publié le 19/07/2012


Clément Guillemot est titulaire d’un master 2 de l’Institut Maghreb Europe de Paris VIII. Son mémoire a porté sur « Le modèle de l’AKP turc à l’épreuve du parti Ennahdha Tunisien ». Il apprend le turc et l’arabe. Il a auparavant étudié à Marmara University à Istanbul.
Après plusieurs expériences à la Commission européenne, à l’Institut européen des relations internationales et au Parlement européen, il est actuellement chargé de mission à Entreprise et Progrès.


 


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