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L’élection d’Ebrahim Raïssi à la Présidence de la République islamique d’Iran

Par Dimitri Krier
Publié le 28/06/2021 • modifié le 28/06/2021 • Durée de lecture : 7 minutes

Iran's President-elect Ebrahim Raisi is pictured during his first press conference in the Islamic republic's capital Tehran, on June 21, 2021. Iran's new president hailed what he called a 'massive' voter turnout during last week's presidential election. The ultraconservative cleric was declared the winner of the election on the weekend, replacing moderate Hassan Rouhani.
ATTA KENARE / AFP

Une élection délaissée par les Iraniens

L’élection présidentielle iranienne s’est déroulée vendredi 18 juin 2021 et les électeurs ont placé Ebrahim Raïssi en tête des suffrages. Seuls sept hommes sur 596 candidatures ont été autorisés à se présenter officiellement à cette élection après que le Conseil des gardiens de la Révolution a validé leurs candidatures. En République islamique d’Iran, les candidats sont sélectionnés et les élections très contrôlées. La majorité des candidats réformateurs, les femmes ou encore tous les potentiels perturbateurs de l’ordre politique iranien ont été éliminés, à commencer par Mahmoud Ahmadinejad, ancien président de la République islamique de 2005 à 2013. Ebrahim Raïssi est ainsi très vite devenu le candidat « officiel » et favori de l’élection, soutenu par les religieux et les conservateurs. Élu en récoltant 61,85% des suffrages, Ebrahim Raïssi a confirmé la tendance conservatrice et religieuse du peuple, tendance majoritaire au sein de l’échiquier politique iranien depuis la victoire des conservateurs aux élections de février 2020 et leur majorité obtenue au Parlement et à l’Assemblée des experts. Il succède à Hassan Rohani, président depuis 2005 et issu du camp des modérés, auquel les religieux et conservateurs reprochaient sa politique d’ouverture envers les Occidentaux.

Si le Guide Suprême de la République islamique, Ali Khamenei, fait l’éloge du système électoral iranien en affirmant que « The real winner of this election is the Iranian people who enthusiastically participated in this grand event. Nothing could overcome the determination of the Iranian Nation » [1], le régime a en réalité enregistré son plus faible taux de participation depuis la création de la République islamique d’Iran en 1979 avec 48,8%, soit 21 points de moins qu’à la dernière élection présidentielle de 2017. Les 83 millions d’Iraniens ne se sentent en effet plus concernés par la politique qu’ils considèrent être contrôlée et ficelée par les Gardiens de la révolution islamique [2]. Les Iraniens sont en effet confrontés à une grave crise économique, aggravée par les sanctions américaines mises en place par la présidence de Trump et par la pandémie mondiale du Covid-19. Le contrôle des élections et la marginalisation des candidats réformistes ou modérés par le Conseil des Gardiens de la révolution participe également au mécontent de la population tout comme l’incapacité des modérés et des réformistes à s’allier et à proposer une alternative claire et modérée depuis le triomphe de Mohammed Khatami en 1997. Le seul candidat s’opposant au conservatisme religieux de Ebrahim Raïssi était Abdolnaser Hemmati, associé toutefois par la population à son rôle d’ancien gouverneur de la banque centrale sous la présidence de Rohani et ainsi aux difficultés économiques. Les Iraniens se sentent en réalité découragés et délaissés par les politiques qui ne résolvent pas leurs problèmes de chômage, de santé, d’éducation et de pauvreté et se sont ainsi abstenus à 51,2%.

Un « homme fort » ancré dans les traditions et les valeurs de la république islamique d’Iran

Ebrahim Raissi est né en 1960 à Masshad, une grande ville pieuse du pays. Il suit dès l’âge de 15 ans un séminaire religieux dans la ville de Qom et devient à 20 ans procureur général de la ville Karaj, proche de Téhéran. Il rentre ensuite dans le système judiciaire iranien en devenant procureur général de Téhéran (1989-1994), chef adjoint de l’Autorité judiciaire (2004-2014) puis procureur général du pays. Proche du Guide suprême, Ali Khamenei, il est nommé en 2016 à la direction de la très importante et riche fondation caritative Astan-é Qods Razavi où il administre le pèlerinage de l’Imam Reza, contrôle le mausolée et dirige un immense patrimoine industriel et immobilier. En 2019, il est nommé chef de l’Autorité judiciaire où il affirme son autoritarisme et ses convictions après avoir échoué à l’élection présidentielle en 2017 face à Hassan Rohani (38% des voix contre 57% pour le président sortant). Il est enrôlé dès les premières heures dans la révolution et est convaincu que la religion et le clergé doivent occuper une place centrale dans le système politique iranien. Membre de l’Assemblée des experts, porteur du titre d’hodjatoleslam (rang inférieur à celui d’Ayatollah au sein du clergé chiite) et toujours coiffé d’un turban noir de « seyyed » (marqueur de descendance avec le prophète Mahomet), Ebrahim Raïssi semble marcher sur les traces de son guide suprême et ancien professeur de religion, Ali Khamenei, qui le mèneront peut-être un jour au rang de Guide Suprême de la République islamique d’Iran.

Conservateur et clérical, il est acclamé par les journaux conservateurs iraniens tels que le quotidien Ressalat, titrant « l’aube d’une ère nouvelle », tandis que les journaux réformistes tels que Arma-é Melli l’appellent à « gagner la confiance des 70% (d’électeurs qui n’ont pas voté ou ont voté pour un autre candidat) » [3]. Fervent défenseur des intérêts nationaux et engagé contre la corruption, Ebrahim Raïssi semble vouloir mener une politique de « ligne dure » et plus autoritaire que son prédécesseur Rohani, s’encrant alors parfaitement dans les traditions et les valeurs fondamentales de la République islamique.

Un programme « étatiste » pour un pays entamé par la crise économique et les tensions géopolitiques

Raïssi arrive à la tête d’un État en grande difficulté économique. Le pays est confronté à la sixième inflation la plus importante du monde (46%), compte 44% de sa population sous le seuil de pauvreté, 82 000 morts de la pandémie du Covid-19 et la perte d’un million d’emplois à la suite de la crise sanitaire [4]. Face à cette situation économique, le nouveau Président a affirmé “I want to improve the economic condition of the people, improve their livelihooh » [5]. Il souhaite résoudre les problèmes et mettre fin à la pauvreté. Selon l’économiste et spécialiste de l’Iran Thierry Coville, Raïssi devrait prioriser une politique « étatiste » plutôt qu’une politique d’ouverture aux investisseurs étrangers. En effet, « L’Iran sous Ebrahim Raïssi devrait continuer à investir dans les infrastructures, l’eau, l’électricité et la santé avec une économie dominée par les fondations qu’il connait bien et les Gardiens de la Révolution (qui possèdent eux aussi de nombreuses entreprises) » [6] affirme l’économiste. Raïssi suit en réalité la pensée conservatrice iranienne, approuvée par Khamenei, préférant un modèle économique de résistance indépendant, à la dépendance du pays au commerce international et aux exportations étrangères. Il se présente comme un homme prêt à résoudre les problèmes des Iraniens et souhaitant mettre fin à la souffrance des plus démunis.

Concernant l’Accord sur le nucléaire iranien, s’il ne souhaite pas rencontrer personnellement Joe Biden, Raïssi approuve la levée des sanctions américaines et la poursuite des discussions avec les États-Unis si ces dernières sont conditionnées et garantissent les intérêts nationaux iraniens. Lors de sa première conférence de presse, Ebrahim Raïssi a affirmé « We support the negotiations that guarantee our national interests, but Iran will not tie its economy and the lives of its people to the negotiations » [7]. Toutefois, les prérogatives présidentielles iraniennes sont limitées et Ali Khamenei, « clé de voute du régime » et « véritable autorité décisionnaire » selon Nicolas Lepoutre [8], professeur agrégé d’histoire, pourrait poursuivre et garantir des discussions sur l’Accord sur le nucléaire.

Si Ebrahim Raïssi souhaite un Iran puissant à l’échelle nationale, il envisage également de renforcer des coopérations régionales et internationales. Il a notamment affirmé son soutien aux Palestiniens et confirmé son désir d’interactions régionales, notamment avec les pays du Golfe. S’il souhaite que l’Arabie saoudite n’intervienne pas au Yémen, il a déclaré « In the view of the Islamic Republic, reopening embassies between Iran and Saudi Arabia is something that can happen » [9], laissant espérer alors une entente cordiale et diplomatique entre les deux rivaux régionaux. Enfin, le Président élu a affiché clairement ses intentions de relation avec la Chine et souhaiterait construire un partenariat sur le long-terme avec la République populaire [10]. Les propositions nationales et internationales faites par Ebrahim Raïssi ont ainsi provoqué de vives réactions internationales.

Entre accusations, soutiens et débats : les réactions internationales autour du nouveau président

Ebrahim Raïssi a reçu une vague de soutien de la part du Président Russe Vladimir Poutine, de l’émir du Qatar Tamim ben Hamad al-Thani, du Président des Emirats arabes unis Khalifa Ben Zayed al-Nahyane, du Président turc Recep Tayyip Erdogan ainsi que des mouvements du Hezbollah et du Hamas. Le Président syrien Bachar al-Assad a également félicité le Président iranien en mentionnant vouloir construire une coopération bilatérale dans divers domaines avec lui [11].

A l’inverse, les États-Unis ont déclaré regretter que « les Iraniens aient été privés de leur droit à choisir leurs propres dirigeants à travers un processus électoral libre et honnête » [12] mais ont affirmé vouloir poursuivre les négociations du Joint Comprehensive Plan of Action. En Israël, le Premier ministre Naftali Bennett se poste en « lanceur d’alerte » en déclarant « le choix de Raïssi est un signal pour que les puissances se réveillent (…) pour leur permettre de comprendre avec qui elles font affaire et quel type de régime elles vont choisir de renforcer » [13].

Toutefois, ce sont les accusations rappelées par la presse internationale et l’organisation Amnesty International qui ont suscité les plus vifs débats autour de la personne d’Ebrahim Raissi après son élection. Le nouveau président, procureur adjoint du tribunal révolutionnaire de Téhéran en 1988, aurait en effet participé à une « Commission de la mort » jugeant et condamnant à mort des prisonniers politiques provenant des groupes d’opposition de gauche (Mujahedin-e Khalq et People’s jahedin Organisation of Iran) en 1988. Cinq mille femmes et hommes ont été exécutés et enterrés massivement près de Téhéran [14]. Le Président Raïssi a nié sa participation à ces jugements mais a affirmé que ces derniers auraient été justifiés par une fatwa [15] religieuse de l’Ayatollah Khomeini. La secrétaire générale de Amnesty International Agnès Callamard a declaré pour sa part « We continue to call for Ebrahim Raisi to be investigated for his involvement in past and ongoing crimes under international law » [16].

Ces réactions dévoilent l’ambivalence existante autour de la personne de Ebrahim Raïssi, nouveau dirigeant d’un pays dans lequel des millions d’Iraniens font toujours face à des difficultés quotidiennes importantes. Le traditionalisme d’Ebrahim Raïssi se confronte à une nouvelle classe moyenne populaire plus moderne qui, bien que majoritairement conservatrice et religieuse, ne souhaite cependant pas sacrifier son pouvoir d’achat et sa situation professionnelle au profit de son idéologie religieuse.

Publié le 28/06/2021


Dimitri Krier est étudiant à Sciences Po Paris en Master Relations Internationales, spécialité « Etudes du Moyen-Orient » où il suit des enseignements sur l’histoire et la géopolitique du Proche et Moyen-Orient.


 


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