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L’évolution de la politique étrangère des Émirats arabes unis (2/2). La politique étrangère sous Mohammed Ben Zayed (2004-présent)

Par Justine Clément
Publié le 29/09/2022 • modifié le 29/09/2022 • Durée de lecture : 10 minutes

Town of Abu Dhabi seen since the sea.

Pierre Huguet / Biosphoto / Biosphoto via AFP

Lire la partie 1
 

A. La « riyal politik » de Dubaï

La politique étrangère des Émirats arabes unis est d’abord marquée par le développement d’un fort libéralisme économique, incarné par l’émirat de Dubaï. Le choix de cette politique volontariste peut-être expliqué par les faibles réserves en pétrole de ce dernier – estimée encore à dix ans contre près de 80 ans pour Abu Dhabi. Excluant donc un développement économique trop énergivore, Dubaï décide d’investir dans le secteur tertiaire, devenant un réel pôle d’attractions au Moyen-Orient et dans le monde. L’arrivée, en 1995, du Cheikh Maktoum marque ce tournant. Dubaï décide dès lors de devenir un réel emporium, c’est-à-dire « un pôle d’attraction pour les voyageurs comme pour les marchandises et capitaux » [1]. La concentration des efforts de l’émirat dans sa diversification économique l’écarte donc, de facto, du leadership politico-militaire national. Les forces armées sont unifiées en 1996, et les points de douane sont supprimés au sein des Émirats arabes unis. Enfin, les services de renseignement de Dubaï passent sous le commandement du Conseil suprême de la sécurité nationale, soit au niveau fédéral.

Dubaï mise sur le secteur de la finance pour diversifier son économie. Au début des années 1990, le marché financier devient plus disponible, de par le retrait de Beyrouth, alors en pleine Guerre du Liban (1975-1990) et l’absence du Koweït, alors envahi par l’Irak (1990-1991). En 2000, le Dubaï Financial Market (DFM) est créé et offre à la métropole une place de référence dans la région. En 2005, à la demande de l’émir de Dubaï, il est transformé en une société d’actionnariat publique, avec un capital de 8 milliards de Dirhams. Dès 2007, cette dernière fait son entrée en bourse et enregistre respectivement en 2011 et 2017, une capitalisation de 182 milliards et 394 milliards de Dirhams [2]. Le centre financier dubaïote est le seul à figurer dans le top 10 des marchés financiers de l’ensemble de la région Moyen-Orient, Afrique et Asie du Sud. Afin d’augmenter l’attractivité de son territoire, l’émirat crée de nombreuses zones franches pour attirer les entreprises internationales et aujourd’hui, la plupart des sièges régionaux sont basés dans la ville. Cette prospérité et qualité de vie permettent au pays de développer son attractivité pour les investissements directs étrangers (IDE). En 2015, le pays est au deuxième rang des plus grands récepteurs d’IDE dans la région d’Asie occidentale, juste après la Turquie. Ils représentent même, en 2014, 5% du PIB national [3].

Ce développement d’abord en interne, des entreprises dubaïotes permet, au milieu des années 2000, d’investir la scène internationale, symbole de la « riyal politik » du pays. En ce sens, l’entreprise Dubaï Ports World, exploitante portuaire, formée en 2005, en est l’illustration. En 2006, l’entreprise rachète notamment la société britannique P&O et se voit donc gérer plusieurs ports américains, dans un contexte post-11 septembre peu favorable aux Émirats arabes unis. Elle continue son expansion dans les années 2010, et exploite aujourd’hui 78 terminaux maritimes et terrestres, soutenus par plus de 50 entreprises connexes et cela, dans plus de 40 pays [4]. D’autres entreprises comme Du pour les télécommunications, Emaar et Damac pour l’immobilier et la construction et la Dubai Islamic Bank ont aussi acquis une stature internationale. Cette position financière en pleine expansion permet à l’émirat d’être le représentant du « state-branding » émirien, en développant un soft-power fort. L’émirat mise particulièrement sur le secteur touristique et apparaît comme une sorte d’« oasis » dans une région marquée par l’instabilité. En 2019, Dubaï accueille près de 19 millions de touristes, secteur qui représente environ 12% du PIB émirien [5]. En matière d’éducation, les Émirats arabes unis ouvrent des antennes de la New York University et de la Sorbonne, renforçant ainsi leur stature internationale. Sur le plan culturel, Dubaï apparaît dans le film Mission Impossible, Protocole Fantôme et Abu Dhabi, dans Star Wars, the Force Awakens. En 2021, Dubaï accueille l’Exposition Universelle. En matière de diplomatie sportive, les championnats du monde de tennis se déroulent chaque année à Dubaï et Abu Dhabi rachète, en 2008, le club de football de Manchester City, rappelant la diplomatie sportive du voisin qatari. Enfin, les Émirats arabes unis ont également réussi à acquérir une image de tolérance, notamment avec la signature du « Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et le vivre ensemble » par le Pape et le grand Imam d’Al-Azhar Ahmad Al-Tayyib, en 2019, à Abu Dhabi.

Les Émirats arabes unis ont donc construit une politique de soft-power importante, incarnée depuis les années 2000, par le libéralisme économique de Dubaï. Cette stratégie a permis au pays de gagner une stature internationale et d’attirer de nombreux investissements sur son territoire. Cependant, ces dernières années, l’émirat d’Abu Dhabi place au cœur de sa politique un interventionnisme et une implication croissants dans les affaires régionales. Cette nouvelle vision est surtout liée à Mohammed Ben Zayed, qui incarne le renouveau politico-militaire du pays. En 2014, l’introduction de la conscription obligatoire est révélatrice de la volonté d’Abu Dhabi de faire des forces armées « le ciment de la nation émiratie en formation » [6].

B. La montée en puissance de la capacité militaire : Abu Dhabi, centre de leadership politique

Si la politique étrangère des Émirats arabes unis se transforme avec l’arrivée de Mohammed Ben Zayed en 2004, elle opère un réel tournant après 2011. Les Printemps arabes défient en effet l’ordre régional établi. Ils opèrent un changement systémique dans la géopolitique du Moyen-Orient, puisqu’ils « golfisent » les inquiétudes régionales. Le « problème israélien » se voit marginalisé, pour laisser place à une volonté claire de conserver les régimes autoritaires, en luttant contre les soulèvements populaires (répression, financements de politiques sociales…), contre les intentions d’hégémonie notamment turque et iranienne et contre l’islam politique des Frères musulmans. Schématiquement, les Émirats arabes unis s’insèrent dans l’axe « contre-révolutionnaire » [7] – ou « conservateur-modéré » [8] – vision qu’ils partagent avec l’Arabie saoudite, l’Égypte, la Jordanie et supervisée par les États-Unis.

En mars 2011, les Émirats arabes unis interviennent, aux côtés de l’Arabe saoudite et via l’unité militaire du Conseil de Coopération du Golfe, pour mettre fin au soulèvement populaire à Bahreïn, installé à Manama place de la Perle. L’opération de la force « Bouclier de la Péninsule » est inédite [9] et montre un changement des dynamiques sécuritaires régionales, l’alliance saoudo-émirienne étant désormais au cœur de la géopolitique de la péninsule Arabique. En 2011, ils interviennent aux côtés de l’OTAN en Libye, en soutien à l’Armée nationale libyenne, auto-proclamée par le Général Haftar. En 2013, ils apportent un soutien financier et logistique aux préparatifs du coup d’État militaire contre le Président égyptien Mohammed Morsi [10]. En favorisant l’arrivée au pouvoir du Général Al-Sissi, les Émirats arabes unis se préservent d’un possible rapprochement entre Le Caire et Téhéran et rejettent la possibilité d’un « croissant ikhwa » [11] au Proche-Orient. En novembre 2014, l’organisation frériste est classée comme terroriste [12], alors même que nombreux de ses membres avaient été accueillis par les pays du Golfe, dans les années 1960, suite à la répression nassérienne. En outre, la montée en puissance du groupe État islamique est aussi symbole d’engagement pour le pays. Les Émirats arabes unis participent à la « Coalition internationale en Irak et en Syrie », dirigée par les États-Unis et mènent des opérations décisives. Leurs efforts perdent en intensité en 2015, lorsqu’ils décident de concentrer leurs forces sur le théâtre yéménite. En 2015, leur engagement au Yémen, avec l’Arabie saoudite, est un réel tournant pour le pays. Dès le début de l’intervention, ils ont assumé un rôle de premier plan dans la guerre terrestre avec l’opération Golden destinée à reprendre Aden et le sud du Yémen. Pourtant, ce recours massif au hard power n’a pas signifié l’abandon de la politique traditionnelle de soft-power de Cheikh Zayed. Le pays a continué à mener des opérations humanitaires, y compris dans le Yémen du Sud, pour la restauration du réseau électrique d’Aden et la reconstruction de 154 écoles. En 2017 enfin, les Émirats arabes unis mènent, aux côtés de l’Arabie saoudite, de l’Égypte et du Bahreïn, un embargo contre le Qatar. Il est notamment reproché à ce dernier ses liens avec les Frères musulmans, l’Iran et la Turquie, qui possède depuis 2015 une base militaire permanente au Qatar. La décision de mettre fin au blocus imposé au Qatar, lors du sommet d’Al-Ula, n’a pas été chaleureusement accueillie par les Émirats arabes unis. À la différence de Mohammed Ben Salmane, qui avait accueilli directement sur son territoire l’émir Al-Thani, Mohammed Ben Zayed n’avait pas fait le déplacement. Si les Émirats arabes unis ont commencé par rétablir les vols avec Doha, leur ambassade sur place est restée fermée pendant plusieurs mois.

Les Émirats arabes unis de Mohammed Ben Zayed ont aussi transformé leur rapport à l’autonomie stratégique et militaire. Cela se traduit d’abord par la diversification de leurs partenaires. En 2004, ils rejoignent l’« Initiative de coopération d’Istanbul » de l’OTAN et en 2008, ils signent un accord avec la France, installant une présence militaire française permanente sur leur territoire. En outre, bien que le Conseil de Coopération du Golfe soit affaibli par la crise du Golfe de 2017, les Émirats arabes unis ont également cherché à renforcer leurs liens avec les pays membres. En 2013, une structure de commandement militaire unifiée est créée. En 2017, la fédération signe un accord de partenariat stratégique global avec l’Inde et crée le comité de coopération et de coordination avec l’Arabie saoudite, ce qui rapproche davantage les deux pays. En 2020, les Émirats arabes unis franchissent une nouvelle étape en signant les Accords d’Abraham. Ce dernier retournement rompt avec la neutralité de Cheikh Zayed, mais aussi, avec son engagement en faveur de la cause palestinienne. Enfin, en termes d’importations d’armes, les Émirats arabes unis se tournent de plus en plus vers la Russie et la Chine, afin de ne pas dépendre uniquement des importations d’armes américaines. Dans le même temps, ils s’attachent à développer leur propre industrie nationale d’armement. En 2019, le groupe EDGE est créé, aujourd’hui 22ème plus grande entreprise d’armement au monde [13]. Entre 2016 et 2020, les Émirats arabes unis détiennent 0,5 % du marché mondial des exportations d’armes [14].

L’ère inaugurée par Mohammed Ben Zayed rompt ainsi avec la neutralité portée par Cheikh Zayed. Dès son arrivée au pouvoir, mais surtout depuis l’éclatement des Printemps arabes en 2011, les Émirats arabes unis ont fait preuve d’un interventionnisme croissant. Cette vision, couplée à l’essor du libéralisme de Dubaï, est particulièrement visible sur le continent africain, aujourd’hui au cœur des stratégies ambivalentes des Émirats arabes unis.

C. L’Afrique, au cœur des stratégies ambivalentes des Émirats arabes unis

Le continent africain, nouvellement investi par les puissances golfiques et chinoises, est au cœur de cette dualité émirienne. Déjà, entre 2010 et 2020, les Émirats arabes unis ont ouvert neuf ambassades en Afrique sub-saharienne. En outre, les rives de la mer Rouge et le golfe d’Aden, stratégiques, sont particulièrement prisées car situées au cœur du détroit de Bab el-Mandeb, où près de 10% du pétrole échangé par voie maritime transite [15]. Dubai Ports World a notamment obtenu des concessions pour la gestion d’installations portuaires à Berbera (Somaliland), Bosasso (Puntland), Kismayo (Jubaland) et Barawe (État du sud-ouest de la Somalie). Cette position de l’entreprise permet aux Émirats arabes unis de gagner en influence dans le continent, mais aussi de s’imposer comme pivot dans l’océan Indien occidental. En parallèle, le deuxième bras émirien, incarné par Abu Dhabi, étend sa présence militaire dans la région. De par leur participation à la guerre au Yémen, les Émirats arabes unis ont sécurisé le littoral yéménite par l’intermédiaire de mandataires locaux et installé des bases militaires sur les îles de Socotra et de Perim [16]. En outre, le pays gère des bases militaires à Asab (Érythrée) depuis septembre 2015 – utilisées pour lancer des opérations à Aden (2015), Moukalla (2016) et Hodeïda (2018) durant la Guerre du Yémen – et à Berbera (Somaliland) depuis février 2017.
Si l’implantation commerciale puis militaire émirienne est de plus en plus visible sur le continent africain, le développement du « modèle égyptien », c’est-à-dire un soutien politique pour l’installation d’un gouvernement autoritaire, est aussi en croissance. Au Soudan, la fédération soutient le Conseil militaire de transition et l’appareil militaire du pays. Plus récemment, les Émirats arabes unis se sont également fortement développés en Afrique de l’Ouest, où Dubai Ports World est déjà bien implantée. En Mauritanie, les Émirats arabes unis ont inauguré le Camp Mohammed Ben Zayed pour former l’armée nationale et au Tchad, le pays soutient activement Mahamat Idriss Deby, chef du Conseil militaire de transition. En outre, cette « diplomatie des ports » menée par Dubaï peut être interprétée à la lumière d’une guerre contre la Turquie, extrêmement active sur le continent africain. Cependant, cette stratégie est aussi un moyen de se rapprocher de la Chine, et plus particulièrement de son projet des Nouvelles Routes de la Soie. Enfin, le continent africain est également investi pour la sécurité alimentaire des Émirats arabes unis, puisque 90% de la consommation nationale est importée [17]. Ils pratiquent donc en Afrique la stratégie du « landgrabbing », notamment avec leur société Al Dahra Agriculture, présente au Nigeria, au Soudan, au Ghana, au Maroc ou en Namibie. L’exploitation de la vallée d’Al Hawad au Soudan est en cours de négociation pour près de 10 milliards de dollars.

Conclusion

Ainsi, sous le règne de Cheikh Zayed, la politique étrangère des Émirats arabes unis s’inscrit dans une stratégie de survie du nouvel État indépendant, face à un environnement régional hostile, marqué par la guerre et les luttes d’influence de l’Iran et de l’Arabie saoudite. Particulièrement attaché à la défense de l’identité arabe, Zayed ben Sultan Al Nahyane s’engage pour la cause palestinienne. Le caractère fédéral de l’État émirien le force à adopter une politique étrangère neutre, basée sur la médiation et le maintien de la paix. En raison de dynamiques internes, régionales et internationales, les Émirats arabes unis, sous la direction de Mohammed Ben Zayed, changent radicalement de stratégie. Poussé par sa politique de diversification économique, Dubaï étend son influence par le biais d’une « riyal politik » active. Cette expansion économique sert les ambitions politico-militaires d’Abu Dhabi qui, depuis 2011, affiche un engagement et un interventionnisme croissants dans la région. L’Afrique, et notamment la Corne de l’Afrique, est une illustration de cette double ambition qui structure la politique étrangère des Émirats arabes unis.

Publié le 29/09/2022


Justine Clément est étudiante en Master « Sécurité Internationale », spécialités « Moyen-Orient » et « Renseignement » à la Paris School of International Affairs (PSIA) de Sciences Po Paris. Elle a effectué un stage de 5 mois au Centre Français de Recherche de la Péninsule Arabique (CEFREPA) à Abu Dhabi en 2021, où elle a pu s’initier au dialecte du Golfe. Elle étudie également l’arabe littéraire et le syro-libanais.


 


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