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L’évolution des relations saoudo-émiriennes (1971-2022) : d’une dépendance sécuritaire à un partenariat stratégique, fragilisé par des ambitions économiques concurrentielles (2/3)

Par Justine Clément
Publié le 01/07/2022 • modifié le 30/06/2022 • Durée de lecture : 8 minutes

Saudi Arabian Crown Prince Mohammed bin Salman Al Saud ® and Crown Prince of Abu Dhabi Sheikh Mohammed bin Zayed Al Nahyan (L) are seen after signing Saudi-UAE cooperation agreements during the first meeting of the Saudi-Emirati Coordination Council in Jeddah, Saudi Arabia on June 07, 2018.

Bandar Algaloud / Saudi Kingdom Council / Handout / Anadolu Agency / AFP

Lire la partie 1

II. Bouleversements régionaux et internes : le désengagement américain, les Printemps arabes et l’affirmation de Mohammed Ben Zayed et Mohammed Ben Salmane comme facteurs de renforcement du partenariat saoudo-émirien

A. Le désengagement américain du Moyen-Orient : combler le vide sécuritaire

 
Depuis la fin de la Guerre Froide, les États-Unis exercent le rôle d’hégémon au Moyen-Orient [2]. La libération du Koweït par la coalition internationale et l’invasion de l’Irak de Saddam Hussein, en 2003, sont les deux illustrations emblématiques de leur positionnement. Certes, s’ils ont joué un rôle dans la stabilisation post-2011 du Proche-Orient et la lutte contre Daesh, la première présidence de Barack Obama (2009-2013) marque leur désengagement progressif. Sa politique de « leading from behind » provoque le retrait des troupes d’Irak en 2010 et l’impulsion de négociations avec l’Iran sur le dossier nucléaire. En 2013, alors même que le régime de Bachar al-Assad franchit la « ligne rouge » fixée par Obama en 2012 [3], les États-Unis n’interviennent finalement pas – faisant observer une réticence à une nouvelle utilisation de la force au Moyen-Orient. En outre, si le retrait américain d’Afghanistan n’a été qu’opérationnel en 2021 sous la présidence de Joe Biden, il demeure au cœur du programme de Barack Obama. Ainsi, « ce retrait relatif […] du monde arabe et du Moyen-Orient […] a signifié en réalité la fin de l’ordre unipolaire américain dans la région » [4], et la possibilité donc, pour les puissances régionales, d’entamer une nouvelle ère d’affirmation.
 
Le retrait américain peut-être expliqué par plusieurs facteurs. Il est d’abord le fruit d’un « rééquilibrage » de la politique étrangère américaine, qui se tourne vers l’Asie, et particulièrement vers la Chine, nouvelle menace centrale. La puissance est aussi « fatiguée » des guerres successives qu’elle entreprend et qui n’aboutissent pas aux intérêts recherchés [5]. Le Moyen-Orient apparaît alors comme « une source de nuisance et de conflit qui use les ressources américaines et les détourne d’autres priorités » [6]. Aussi, l’allié principal des États-Unis au Moyen-Orient, Israël, n’est plus considéré comme « vulnérable », surtout après 2011 car face à des voisins affaiblis par leurs situations internes (Syrie, Égypte, Liban notamment). Le changement de stratégie en termes de politique étrangère d’Israël est aussi significatif : on observe, depuis une dizaine d’années, un rapprochement stratégique avec des États arabes, concrétisé par la signature des « Accords d’Abraham », en 2020. Les Émirats arabes unis et le Bahreïn sont désormais guidés par la centralité de la menace iranienne – plus que par l’historique conflit qui les oppose à Israël. Enfin, la diminution de la dépendance des États-Unis aux hydrocarbures saoudiens et émiriens depuis le lancement de leur production de gaz de schiste, en 2005, est aussi un facteur explicatif de leur désengagement : la protection des infrastructures ne relève plus de la même importance. Alors qu’en 1973, lors de l’embargo pétrolier à l’encontre des États-Unis, l’économie américaine se voyait paralysée, en 2018, l’Arabie saoudite produisait 13% du pétrole mondial, contre 16.2% pour les États-Unis [7].
 
Riyad et Abu Dhabi perçoivent finalement le retrait américain comme un « abandon », sentiment accentué par l’impulsion de négociations sur le nucléaire iranien par Barack Obama. En outre, il modifie radicalement l’équation dans le Golfe et, de facto, la relation entre les deux voisins. Il fait d’abord perdre à l’Arabie saoudite une légitimité importante, et conduit à un vide sécuritaire. Alors que les « petits États » du Golfe ont augmenté leurs capacités financières, militaires et diplomatiques, le vide sécuritaire leur offre une fenêtre d’ouverture – phénomène particulièrement visible pour les Émirats arabes unis et le Qatar. Tout en accroissant le rôle des puissances historiques turque, iranienne et saoudienne, il permet un rééquilibrage des pouvoirs et des capacités de projection dans la région. Désormais, Riyad et Abu Dhabi doivent assurer elles-mêmes leur sécurité, passant par un renforcement de leurs capacités nationales (achats d’armements, conscription obligatoire, mercenariat…) mais aussi par la mise en place d’un partenariat stratégique entre les deux pays.
 

B. Les Printemps arabes et leur changement systémique : vers une « golfisation » du complexe sécuritaire régional

 
À partir de 2011, les Printemps arabes modifient eux aussi l’équilibre des pouvoirs régionaux. Les pôles décisionnaires traditionnels du Moyen-Orient, principalement l’Égypte et la Syrie (l’Irak étant déjà affaibli par l’invasion américaine de 2003) sont marginalisés et concentrent leurs efforts sur la gestion de leur situation nationale. Et comme « la politique a horreur du vide » [8], ce repli interne permet à d’autres acteurs plus stables – dont l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar – d’entamer une politique étrangère plus interventionniste. Riyad et Abu Dhabi – reposant sur un système héréditaire – craignent à la fois des soulèvements nationaux, mais surtout une instabilité régionale croissante. Partageant une vision militaro-politique fondée sur l’autoritarisme, les deux États veulent maintenir l’ordre ancien du Moyen-Orient – dont les régimes conservateurs sont la pierre angulaire. Tout changement des régimes installés ouvrirait la voie à un possible rapprochement avec l’Iran et toute déstabilisation interne, une fenêtre d’opportunité pour les Frères musulmans. Si l’Arabie saoudite continue d’entretenir une position ambigüe vis-à-vis des Frères musulmans, les Émirats arabes unis les ont clairement définis comme principale menace. En définitive, le vide sécuritaire laissé par le retrait des centres décisionnaires arabes traditionnels ainsi que l’aversion des monarchies héréditaires pour le changement politique ont encouragé un activisme régional particulièrement fort – qualifié comme « le plus audacieux et le plus agressif parmi les puissances régionales arabes » [9].
 
Les Printemps arabes opèrent un changement systémique dans la géopolitique du Moyen-Orient, puisqu’ils « golfisent » les inquiétudes régionales. Le « problème israélien » se voit marginalisé, pour laisser place à une volonté claire de conserver les régimes autoritaires, en luttant contre les soulèvements populaires (répression, financements de politiques sociales…), contre les velléités hégémoniques notamment turque et iranienne et contre l’islam politique des Frères musulmans. Schématiquement, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis forment l’axe « contre-révolutionnaire » [10] – ou « conservateur-modéré » [11] – vision qu’ils partagent avec l’Égypte, la Jordanie et supervisée par les États-Unis. Ils font face à un axe « conservateur-résistant » [12], principalement composé de l’Iran, la Syrie, le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien et plus occasionnellement rejoint par les milices irakiennes chiites et les houthis yéménites. Contrairement à l’axe « conservateur-modéré », celui-ci est tourné vers la Russie. Enfin, si ces deux blocs résument, dans la période post-2011, la structuration de la géopolitique régionale, un axe « modéré-résistant » [13] – formé par l’alliance turco-qatarie – émerge surtout à partir de 2015. L’axe « modéré », lui, est incarné par Israël.
 
Ainsi, les dynamiques post-2011 contribuent au rapprochement entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui partagent une vision commune de l’équilibre régional. Outre ce contexte externe mouvant, deux facteurs internes, que sont l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération de dirigeants et la concentration du leadership politico-militaire dans leurs mains, expliquent aussi la redéfinition de l’alliance saoudo-émirienne.
 

C. Mohammed Ben Zayed et Mohammed Ben Salmane : les deux nouveaux hommes forts

 
Aux Émirats arabes unis, en 2004, la mort de Cheikh Zayed, « père de la Nation » [14] et Président de la Fédération bouleverse le champ politique émirien. Sa succession est assurée par Khalifa ben Zayed, son fils aîné et son autre fils, Mohammed ben Zayed est nommé Prince héritier d’Abu Dhabi et commandant suprême adjoint des forces armées nationales. En 2014, Cheikh Khalifa est victime d’un accident vasculaire cérébral, faisant de facto de Mohammed ben Zayed le dirigeant du pays. Nouvel homme fort des Émirats arabes unis, il entretient une vision beaucoup agressive et interventionniste que ses prédécesseurs, notamment vis-à-vis de l’islam politique. Adepte de la realpolitik, il entrevoit les relations internationales comme hobbesiennes et l’avenir de son pays, comme grandiose. Si le changement de la stratégie extérieure des Émirats arabes unis est extrêmement lié à sa personnalité, il est aussi possible grâce à la concentration du pouvoir politico-militaire au profit de l’émirat d’Abu Dhabi. En effet, la bicéphalie du régime émirien a longtemps empêché Cheikh Zayed de mener une politique étrangère tranchée. Cette transformation de l’équilibre des pouvoirs est expliquée par deux facteurs. D’abord, l’arrivée de Cheikh Maktoum à Dubaï, en 1995, qui via le libéralisme économique, impulse une réelle diversification de son émirat – peu doté en termes de ressources pétrolières. S’il conserve un fort leadership politique grâce à son poste de Premier ministre de la Fédération, il se concentre aussi grandement sur cette politique économique volontariste. Mais aussi parce qu’en 2008, Abu Dhabi – qui concentre près de 94% des réserves nationales de pétrole – vient en aide à Dubaï, touchée de plein fouet par la crise économique mondiale. Cette tendance a, plus récemment encore, été confirmée lors de la crise de Covid-19.
 
Plus tardivement du côté saoudien, la mort du Roi Abdallah, en janvier 2015, propulse son demi-frère, Salmane à la tête du pays ainsi que son fils, Mohammed Ben Salmane, au poste de ministre de la Défense. Ce dernier, déjà extrêmement puissant, devient le réel homme fort du pays en 2017, lors qu’il est nommé Prince héritier d’Arabie saoudite, au détriment de Mohammed Ben Nayef. Âgé de seulement 29 ans, ce « fonceur » multiplie les interventions étrangères tout en arborant un nationalisme écrasant. À l’instar de son homologue émirien, Mohammed Ben Salmane s’attache à concentrer le pouvoir entre ses mains et marginalise les élites traditionnelles du Royaume. Après sa nomination en 2017 à la tête de la Commission de la lutte contre la corruption, il entreprend une vaste opération anti-corruption, où plusieurs ministres, hommes d’affaires et princes – comme Al Walid bin Talal et Miteb Ben Abdallah – se voient retenus à l’hôtel Ritz-Carlton de Riyad. En moins de trois mois, la justice saoudienne réussit à récupérer plus de 101 milliards de dollars et Mohammed ben Salmane affirme, dans son entourage, sa prééminence incontestable.
 
Le Prince héritier saoudien trouve en les Émirats arabes unis, et particulièrement en la figure de Mohammed Ben Zayed, un allié de taille. La relation entre les deux hommes est très forte – Mohammed Ben Zayed étant considéré comme le mentor de Mohammed Ben Salmane [15]. Pendant les premières années de son accession au pouvoir, le Prince héritier saoudien suit le modèle des Émirats arabes unis, avec qui il partage une vision similaire sur la région. Les deux États sont rapidement unis par un « partenariat stratégique » [16], renforcé par le lancement, en mai 2016, d’un conseil de coordination saoudo-émirien [17]. Aussi surnommée la « stratégie Al-Azam » [18] (« détermination »), l’alliance entre les deux États bouleverse l’équilibre du Moyen-Orient. Se coordonnant sur de nombreux théâtres d’opérations, les deux États connaissent aussi des tensions, qui fragilisent leur alliance. En outre, la nécessité de diversification des deux États rentiers inaugure un nouveau cycle de tensions.

Publié le 01/07/2022


Justine Clément est étudiante en Master « Sécurité Internationale », spécialités « Moyen-Orient » et « Renseignement » à la Paris School of International Affairs (PSIA) de Sciences Po Paris. Elle a effectué un stage de 5 mois au Centre Français de Recherche de la Péninsule Arabique (CEFREPA) à Abu Dhabi en 2021, où elle a pu s’initier au dialecte du Golfe. Elle étudie également l’arabe littéraire et le syro-libanais.


 


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