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L’évolution des relations saoudo-émiriennes (1971-2022) : d’une dépendance sécuritaire à un partenariat stratégique, fragilisé par des ambitions économiques concurrentielles (1/3)

Par Justine Clément
Publié le 23/06/2022 • modifié le 28/07/2022 • Durée de lecture : 9 minutes

Emirati President Sheikh Zayed bin Sultan al-Nahyan ® meets with Saudi Defence Minister Prince Sultan bin Abdul Aziz in Abu Dhabi 05 December 2000. Talks between the leaders focused on the Palestinian intifada, or uprising against Israel in the West Bank and Gaza Strip, and the need for an international protection force for the Palestinians to face up to "the escalation of Israel’s military."

AFP PHOTO/ WAM / AFP

Dans une première partie, nous verrons qu’au lendemain de l’indépendance des Émirats arabes unis en 1971, la relation entre Riyad et Abu Dhabi est principalement perçue sous le prisme sécuritaire, par la fédération. L’Arabie saoudite apparaît comme protectrice des « petits États » du Golfe, nouvellement indépendants, bien que les Émirats arabes unis doivent lutter contre ses velléités hégémoniques. Puis, au tournant des années 2000, nous verrons dans la seconde partie que des bouleversements régionaux et internes rééquilibrent fondamentalement l’alliance saoudo-émirienne. Le désengagement américain crée un vide sécuritaire à combler, tandis que les Printemps Arabes opèrent une « golfisation » du complexe sécuritaire régional. En outre, le changement des dynamiques internes aux deux régimes – soit l’arrivée d’une nouvelle génération de dirigeants et la concentration du pouvoir dans leurs mains – rapproche d’autant plus les deux pays. Enfin, la troisième partie évoquera le « partenariat stratégique » unissant l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et qui s’illustre dans la région, notamment dans la politique étrangère commune que les deux États mènent de front. Cependant, les intérêts nationaux contrastés des deux puissances ainsi que l’apparition d’une concurrence rude pour l’économie post-pétrolière fait apparaître des tensions dans une alliance, extrêmement solide.

I. L’alliance sécuritaire saoudo-émirienne (1971-2004) : reconnaître la « prédominance » du Royaume tout en luttant contre ses velléités hégémoniques

 
Le 2 décembre 1971, les Émirats arabes unis deviennent indépendants. Anciennement sous protectorat britannique, les « États de la Trêve » [2] jouissent du parapluie militaire de la Grande-Bretagne, tout en conservant une certaine indépendance dans leurs affaires intérieures. Son retrait de la Péninsule arabique – annoncé par le gouvernement travailliste en 1968 et concrétisé en 1971 – crée un vide sécuritaire particulièrement dangereux pour les Émirats arabes unis, nouvellement indépendants. Militairement peu développée, insérée dans un environnement régional hostile et géographiquement exposée aux géants iranien et saoudien, la fédération doit lutter pour sa survie. L’Arabie saoudite – de facto puissance dominante du Golfe – apparaît dès lors comme un garant sécuritaire nécessaire pour le nouvel État, tout comme une menace pour son intégrité territoriale et sa souveraineté politique.
 

A. L’Arabie saoudite, gardienne du statuquo régional et protectrice de facto des « petits États » du Golfe

 
Dès leur indépendance, les Émirats arabes unis opèrent un rapprochement avec l’Arabie saoudite. En 1972, lorsque Cheikh Zayed – Président de la fédération – présente l’agenda de sa politique étrangère, il admet que « l’Union souhaite vivement avoir la même attitude, se diriger dans la même direction et emprunter le même chemin que l’Arabie saoudite » [3].
 
Le Royaume saoudien fait état d’une « prédominance naturelle » [4] face à ses voisins. Géographiquement, il occupe près de 80% de la surface totale de la Péninsule arabique – un territoire vingt-cinq fois plus grand que celui des Émirats arabes unis. Protectrice des villes saintes de La Mecque et de Médine, l’Arabie saoudite veut apparaître comme le « leader islamique et arabe » [5], lui conférant un rôle de « créateur de consensus » [6] dans le monde sunnite, surtout à partir des années 1960. La rhétorique religieuse est d’ailleurs, depuis 1932, utilisée certes à des fins de légitimation nationales, mais surtout régionales [7]. Géant pétrolier, le pays est aussi prédominant quant à son économie (hydrocarbures) et son poids stratégique, faisant de lui l’interlocuteur privilégié des États-Unis. Dans un contexte de Guerre Froide, l’allié américain s’avère être un partenaire essentiel – les monarchies du Golfe, héréditaires, craignant une « contamination communiste » dans la région. Garante du statu quo régional, l’Arabie saoudite préfère le soft-power aux moyens militaires coercitifs, et utilise avant tout le pétrole et l’islam comme « armes » d’affirmation de sa politique étrangère [8]. Jouissant d’un arsenal sophistiqué [9] et d’une légitimité certaine, l’Arabie saoudite offre donc naturellement son parapluie sécuritaire aux Émirats arabes unis – qui reconnaissent de facto l’hégémonie du Royaume dans la Péninsule arabique – et suivent sa ligne politique. Ils s’engagent cependant dans une politique étrangère pro-arabe, notamment tournée vers la cause palestinienne – chère à Cheikh Zayed [10].
 
Le rapprochement avant tout sécuritaire entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis connaît une concrétisation particulière, le 25 mai 1981, lors de la création du Conseil de Coopération du Golfe. Son initiative est motivée par le vide sécuritaire laissé par la puissance britannique – notamment dans l’Est de la Péninsule, géographiquement proche de l’Iran. La Révolution islamique de 1979 est au cœur des préoccupations du Conseil de Coopération du Golfe. Entretenant la volonté d’exporter son modèle révolutionnaire et chiite (soit en contradiction avec le sunnisme et le modèle héréditaire porté par les monarchies du Golfe), l’Iran devient une menace régionale structurante. D’autant plus que la minorité chiite d’Arabie saoudite est implantée dans sa province orientale, riche en pétrole, et que le Bahreïn essuie en 1981 une tentative de coup d’État par le Front Islamique de Libération du Bahreïn, soutenu par l’Iran. De même, la fluctuation des prix du baril, qui résulte des politiques de nationalisation de l’industrie pétrolière et du « premier choc » [11] de 1973, encourage le renforcement d’une coopération – notamment économique – ainsi qu’une harmonisation des politiques étrangères des pays du Golfe. L’invasion de l’Afghanistan, en 1979, par l’Union soviétique ainsi que la guerre Iran-Irak (1980-1988) présagent de nouveaux conflits régionaux [12]. En se réunissant sous l’autorité du Conseil de Coopération du Golfe, les monarchies renforcent leurs capacités sécuritaires, tout en reconnaissant la supériorité du pouvoir saoudien.
 
Sous la présidence de Cheikh Zayed et du Roi Abdallah, les relations saoudo-émiriennes s’inscrivent principalement sous ce prisme. En 1991, l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein va bouleverser cette alliance, puisqu’elle démontre l’inhabilité de l’Arabie saoudite à protéger ses voisins [13]. L’intervention américaine – via la coalition internationale – marque finalement le transfert du « rôle de protecteur » de l’Arabie saoudite aux États-Unis. Le 25 juillet 1994, un accord bilatéral de coopération en matière de défense est signé par le gouvernement d’Abu Dhabi : les troupes américaines s’installent sur la base d’Al-Dhafra et les États-Unis se voient autorisés à « pré-positionner des équipements sur les bases émiraties et à utiliser Jebel Ali pour les visites navales des navires de guerre américains » [14]. En outre, les crises internes qui émergent au sein du Conseil de Coopération du Golfe montrent aussi les limites de l’union des États, mais surtout que « l’épouvantail iranien ne suffit pas à cimenter le Conseil » [15].
 
Si, au lendemain du départ des Britanniques, les Émiriens se tournent naturellement vers l’Arabie saoudite, grande puissance régionale, ils entretiennent cependant quelques réticences. Les Émirats arabes unis sont inquiets des velléités hégémoniques saoudiennes, à la fois pour l’intégrité de leur territoire mais aussi pour leur souveraineté politique.
 

B. Lutter contre l’influence saoudienne : sauvegarder son intégrité territoriale et sa souveraineté politique

 
L’alliance sécuritaire saoudo-émirienne est ambigüe. Les faibles capacités militaires, économiques et diplomatiques des Émirats arabes unis les transforment en cible privilégiée des luttes d’influences.
 
Plusieurs incidents frontaliers éclatent entre les deux territoires. Alors que les Émirats arabes unis sont encore sous protectorat britannique, les Saoudiens contestent la délimitation de leur frontière commune, avant d’être repoussés par la Grande-Bretagne en 1955, qui instaure unilatéralement un nouveau découpage [16]. Le retrait britannique, concrétisé en 1971 par l’indépendance des « États de la Trêve », ravive le conflit. L’Arabie saoudite ne reconnaît pas le nouvel État [17] et fait régulièrement des démonstrations de force pour faire céder le gouvernement de Cheikh Zayed. En outre, la nature fédérale des Émirats arabes unis favorise les « immixtions répétées dans le jeu politique émirati » [18] de Riyad, qui instrumentalise les velléités indépendantistes des émirats pour faire pression sur Abu Dhabi. Cette politique est particulièrement illustrée par le rapprochement entre l’Arabie saoudite et Ras Al-Khaïmah [19], qui tarde à rejoindre la Fédération [20]. Le différend s’établit principalement autour de Khor al-Udaid, ce « bras de mer » situé à la frontière qatarie. Les Saoudiens se définissent comme les seuls à entretenir un accès terrestre direct au Qatar et défendent le fait que les Émiriens doivent passer par leur territoire pour entrer sur le pays voisin. En 1974, après trois ans de contestation territoriale, les deux pays signent le Traité de Djeddah, qui accorde au Royaume saoudien Khor al-Udaid – traité qui ne sera rendu public qu’en 1995. Si le litige est légalement résolu, les tensions continuent d’exister. En mars 1999, les Émirats arabes unis boycottent une réunion des ministres du pétrole des pays du Conseil de Coopération du Golfe, située sur le champ pétrolifère de Shaybah (Khor al-Udaid) – réunion perçue comme une « provocation saoudienne » [21] par le gouvernement d’Abu Dhabi. Le différend est rouvert, en 2006, lorsque la fédération publie dans son Year Book une carte de son territoire, incluant le « bras de mer ». En outre, le gouvernement émirien continue de représenter le territoire sur les cartes d’identité des nationaux. La réouverture du litige peut s’expliquer par une volonté des Émirats arabes unis de s’autonomiser vis-à-vis de l’Arabie saoudite, notamment après la mort de Cheikh Zayed, en 2004, et la montée en puissance de Mohammed Ben Zayed, plus « agressif » dans sa politique étrangère. Aussi, la « paix froide » [22] entre l’Arabie saoudite et l’Iran dans les années 1990 [23] endommage les relations saoudo-émiriennes. Pour cause, un différend territorial historique oppose Téhéran et Abu Dhabi sur les îles d’Abu Musa, de la Petite et de la Grande Tombe. La veille de l’indépendance de la fédération, l’Iran prend militairement les trois îles, stratégiquement placées dans le golfe Persique. Dès lors, le ministre émirien des Affaires étrangères accuse le Roi Abdallah « d’ignorer les revendications » de son pays [24].
 
Grâce à une politique interne volontariste, les Émirats arabes unis opèrent une stratégie d’affirmation de leur État, notamment du point de vue économique. La bicéphalie du pays – partagé entre un pouvoir économique à Dubaï et un leadership politique à Abu Dhabi – permet aux Émirats arabes unis de s’insérer sur la scène régionale, puis internationale. À partir des années 1990 et particulièrement après la nomination de Mohammed ben Rachid Al Maktoum en tant que Prince héritier de Dubaï, en 1995, l’émirat se lance dans une politique de diversification économique et de state-branding. Le développement du port de Jebel Ali, dans les années 1980 – aujourd’hui plus grand port artificiel du monde – propulse l’émirat au rang de hub commercial régional, puis mondial, et agit comme une sorte de « gage d’indépendance » face aux velléités hégémoniques de Riyad. Si dans les années 1990, l’économie saoudienne reste la plus importante du Golfe, les Émirats arabes unis ont un PIB par habitant plus conséquent : en 2000, il est de 33 291,4 dollars contre 9 171,3 dollars pour l’Arabie saoudite – tendance qui se confirme dans le temps, avec respectivement 43 839.3 dollars et 23 337 dollars en 2018 [25]. En plus de l’économie dubaïote, les revenus pétroliers conséquents d’Abu Dhabi placent les Émirats arabes unis comme premier investisseur arabe de la région, y compris en Arabie saoudite.
 
Finalement, si les Émirats arabes unis, nouvellement indépendants, bénéficient du parapluie sécuritaire saoudien, ils tentent en outre de lutter contre les volontés hégémoniques de Riyad. D’ailleurs, leur inclusion en 1981 dans le Conseil de Coopération du Golfe peut être vue de manière ambivalente : si elle confère publiquement à l’Arabie saoudite une supériorité certaine, elle est aussi utilisée comme un « outil de contrepoids » [26] vis-à-vis du Royaume. Le changement de l’environnement régional, impulsé par un certain nombre de facteurs tels que le retrait américain, les Printemps arabes et la montée en puissance d’une nouvelle génération de dirigeants en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, va radicalement bouleverser la relation saoudo-émirienne, qui plus égalitaire, va se transformer en réel « partenariat stratégique ».

Lire la partie 2

Publié le 23/06/2022


Justine Clément est étudiante en Master « Sécurité Internationale », spécialités « Moyen-Orient » et « Renseignement » à la Paris School of International Affairs (PSIA) de Sciences Po Paris. Elle a effectué un stage de 5 mois au Centre Français de Recherche de la Péninsule Arabique (CEFREPA) à Abu Dhabi en 2021, où elle a pu s’initier au dialecte du Golfe. Elle étudie également l’arabe littéraire et le syro-libanais.


 


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