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La communauté alévie de Turquie : politisation et redéfinition de ses revendications, 1923-2020 (2/4). L’alévisme et l’Etat turc : de la persécution au républicanisme

Par Emile Bouvier
Publié le 31/12/2020 • modifié le 12/01/2021 • Durée de lecture : 11 minutes

An Alevi woman prays in the women’s part of the mosque in Hacibektash, 15 August 2005.

AFP PHOTO / TARIK TINAZAY

Lire la partie 1

A. L’Etat turc et les Alévis : de la répression active à la négation passive

A travers l’histoire, les Alévis ont connu une persécution quasi-systématique par le pouvoir central ottoman. Pendant le XIXème siècle, et alors que l’Empire commençait à s’effondrer, une vision de l’Etat combinant la modernisation et l’unification autour du nationalisme turc et de l’islam sunnite a commencé à émerger, suivant les idées d’intellectuels comme Ziya Gökalp [1]. Bien que les Jeunes-Turcs et le CUP (Comité union et progrès) aient échoué à éviter la chute de l’Empire, les idées qu’ils promouvaient ont néanmoins notablement marqué les futurs leaders de la république. Cependant, certaines communautés alévies comme l’ordre des Bektasi ont soutenu l’établissement de la république. Dans une certaine mesure, la promesse d’un sécularisme était perçue comme celle d’une amélioration de leur situation, comme un rempart contre les violences religieuses. Les Alévis seront toutefois très vite affectés par du « sécularisme positif ». En effet, en 1925, une loi est adoptée par le Parlement turc et supprime les confréries [2], détruisant ainsi, à dessein, un puissant vecteur d’organisation sociale et une large part des ressources culturelles et religieuses des Alévis. La marginalisation de l’alévisme est également rendue visible par le refus d’intégrer les Alévis à la république naissante, tant parmi les religions officiellement reconnues par l’Etat que par le Directorat des affaires religieuses (la « Diyanet ») lui-même.

L’expression la plus violente de la volonté républicaine d’assimiler les Alévis coûte que coûte sera toutefois la répression étatique de la province de Dersim entre 1935 et 1938. Connue pour être une province rebelle depuis l’Empire ottoman, la jeune république a exprimé très tôt son désir de mettre fin à l’irrédentisme de Dersim (la décision était semble-t-il prise dès 1926, selon H.L. Kieser [3]). Au milieu des années 1930, plusieurs révoltes de Kurdes zazas (et donc, en grande partie, alévies) ont été conduites par différents chefs tribaux, à la suite de plusieurs autres soulèvements irrédentistes qui se produisent durant les premières années de la république (révolte de Sheikh Saïd par exemple, ou encore l’insurrection de Koçgiri) ; les relations entre l’Etat central turc et les tribus kurdes connaitront donc, dès les premières années de la république, de fortes tensions.

Au-delà de ces relations dégradées, la raison immédiate du soulèvement de Dersim a trouvé ses racines dans la résistance incarnée par les élites locales face à la « Loi sur la relocalisation », une loi votée le 13 juin 1934 s’inscrivant dans un large plan d’ingénierie sociale conçu par Ankara visant à installer des populations qui lui soient loyales dans des provinces connues pour ne pas l’être, ou qu’Ankara n’estimait pas dignes de confiance [4]. Face à la résistance rencontrée en réaction à cette loi dans la région de Dersim, Ankara a lancé de vastes opérations militaires dans le courant de l’année 1934 afin d’imposer la discipline par la force aux habitants de la région. Les estimations du nombre de victimes sont particulièrement approximatives et davantage encore compliquées à vérifier ; selon les autorités turques, 13 000 personnes auraient trouvé la mort, tandis que des sources militantes évoquent quant à elles le nombre de 80 000 [5]. Le nom de la région sera par ailleurs changé, passant de « Dersim » à « Tunceli », signifiant en turc « la main de bronze ».

Ces deux types de violence (déni de l’Etat et répression armée) dont les Alévis ont souffert, cependant, ne doivent pas être considérés comme une volonté de la part des autorités de faire disparaître spécifiquement l’alévisme ; en effet, il s’agit davantage d’une répression des Alévis au nom de l’unification et de la centralisation. De fait, bien d’autres minorités et cultes (yézidis, zoroastriens…) et cultures (kurdes, lazes…) ont été niées et leurs revendications identitaires combattues par la république. Ainsi, l’action d’Ankara s’est davantage apparentée à un centralisme universel particulièrement résolu, plutôt qu’à une politique spécifiquement anti-alévie.

Cependant, au cours de ce processus, la situation des Alévis a dérivé d’un statut de composante d’un Empire à celui d’une minorité niée et exclue au sein d’une république. Une preuve que ces deux types de violences ont contribué à fonder la structure revendicative de la minorité alévie tient au fait qu’aujourd’hui encore, les Alévis demandent à l’Etat turc la reconnaissance du massacre de Dersim et leur reconnaissance par la Diyanet [6] - ce que les autorités leur refusent toujours, en tous cas en partie.

En générant des inégalités entre les Alévis et les sunnites tout en clamant être universaliste, l’Etat turc a ainsi créé un paradoxe qui a été utilisé par les Alévis comme un vecteur de leurs revendications. Les Alévis ont en conséquence récemment obtenu les premiers signes de reconnaissance de leur histoire et de leurs particularismes : dans un discours de 2011, le Premier ministre turc de l’époque, Recep Taryyip Erdogan, présentait ainsi ses excuses pour les événements de Dersim au nom de l’Etat [7] ; désormais, l’alévisme est étudié dans les écoles turques - bien que, comme le relève la chercheuse Elise Masscard, l’alévisme est introduit et présenté auprès des écoliers d’un point de vue sunnite [8].

Par ailleurs, résultat direct de l’urbanisation et de la libéralisation politique que connait la Turquie depuis maintenant une trentaine d’années, l’alévisme est redevenu une revendication identitaire, mais essentiellement à travers le cadre universaliste : les Alévis tendent ainsi à privilégier le cadre légal prévu par les autorités turques, en essayant notamment de créer des partis politiques - sans succès toutefois [9]. De leur côté, les revendications kurdes pour la reconnaissance de leur identité ont dérivé vers une certaine forme de nationalisme [10]. Cependant, si un volet nationaliste devait être relevé au sein du discours Alévi, il s’inscrirait dans celui du nationalisme turc et du républicanisme : en effet, l’un des arguments avancés par les Alévis pour revendiquer leur pleine appartenance à la communauté turque - et certainement éviter, par la même occasion, d’être davantage perçu comme des menaces à l’intégrité de l’Etat - a été d’assurer avec force leur identité turque en remettant au goût du jour d’anciens mythes faisant d’eux la véritable population anatolienne originelle [11].

B. La république comme bouclier pour les Alévis contre l’islamisme et la menace d’extrême-droite : comment les Alévis « blancs » et « noirs » ont-ils embrassé le républicanisme ?

L’opposition entre l’alévisme et le culte orthodoxe sunnite a généré des tensions au-delà de la répression de la communauté alévie par le pouvoir ottoman. Aujourd’hui encore, les tensions entre les communautés sont visibles au sein de la société turque. Par exemple, les mariages mixtes sont toujours considérés comme rares - et surtout, fortement désapprouvés - tandis que les Alévis sont parfois considérés comme des « gavur » (non-croyants) et victimes de stéréotypes récurrents [12]. De ces tensions ont résulté des événements dramatiques ces dernières décennies, les plus célèbres étant les pogroms anti-Alévis des années 1970 et les massacres de Maras (1978), Çorum (1980) et Sivas (1993) perpétrés par des activistes d’extrême-droite clamant leur identité islamique [13].

La mémoire de ces traumatismes est toujours présente dans la société et nourrit l’idée que des actions violentes à l’encontre des Alévis au nom d’une conception exclusive de la « turcité » et de l’islam sunnite est toujours possible. Par exemple, durant le Ramadan 2012, une famille alévie à Malatya a été prise pour cible par des émeutiers après que des membres de la communauté alévie aient demandé au « davulcu » [14] de ne pas les réveiller aussi tôt le matin, les Alévis ne jeûnant pas pendant le Ramadan. Des deux côtés, les références aux pogroms anti-Alévis ont été mobilisées ; tout en jetant des pierres sur les maisons abritant les Alévis, les assaillants criaient « on va vous brûler comme on l’a fait à Sivas ! » [15]. Le cortège d’une manifestation alévie organisée à Istanbul en réaction à ces événements scandait quant à elle « Malatya ne sera pas Sivas ! » [16].

De manière générale, la dialectique entre les résurgences de l’islam politique et l’appareil d’Etat séculier a structuré la vie politique turque depuis la fondation de la république. Dans cette confrontation, il est généralement accepté que les Alévis ont fait le choix d’embrasser les idéaux républicains ; cependant, ce phénomène doit être nuancé. Comme Elise Massicard l’a démontré au travers de ses travaux de recherche en 2005, près de la moitié des villages alévis du district rural de Sorgun (province de Yozgat) par exemple votait pour des partis de droite conservatrice, tandis que l’autre moitié votait pour le CHP, le Parti républicain du peuple, principal parti « de gauche » turc (bien qu’il soit compliqué d’appliquer à la vie politique turque les mêmes grilles d’analyses que celles du monde politique français) [17]. Ainsi, il est possible d’identifier un vote « Alévi noir [18] » au moins au sein des communautés rurales alévies entre 1965 et 1995.

De nos jours, le vote CHP tend même à disparaitre comme le montrent les scores extrêmement bas obtenus par le parti dans cette circonscription ces dernières années (7,4% des suffrages lors des élections législatives de novembre 2015 par exemple [19]) ; cet affaiblissement du CHP dans la région pourrait être dû à l’urbanisation des Alévis soutenant le CHP ; comme Benoit Fliche le montrait en 2014, les Alévis ruraux qui ont été victimes d’agressions ou de discriminations en raison de leur activisme supposé au profit de la gauche turque dans les années 1970-1980 ont émigré dans des métropoles turques ou en Europe [20]. Ce phénomène montre combien les communautés alévies ont été prises en otage par la polarisation politique imposée par la confrontation entre l’extrême-droite et l’extrême-gauche en Turquie, ces derniers promouvant tous deux l’idée que les Alévis étaient en faveur de la gauche [21].

En effet, d’une certaine façon, cette affirmation a eu un effet auto-réalisateur dans la mesure où elle a conforté l’idée que la république s’avérait être une protection pour les Alévis. Le coup d’Etat de 1980, qui a mis fin à la guerre civile entre les groupes armés de gauche et de droite, a eu deux effets immédiats : premièrement, il a décimé la gauche en Turquie et, deuxièmement, a conduit à l’interdiction de tous les partis politiques turcs. Comme Benoit Fliche l’expose, les Alévis ruraux s’avéraient doublement victimes des affrontements entre l’extrême-gauche et l’extrême-droite ayant conduit au putsch ; l’Etat apparaît ainsi comme un protecteur effectif pour les Alévis [22]. Ceci pourrait être l’une des raisons expliquant pourquoi même les « Alévis noirs » ont perçu l’Etat et l’armée comme une protection, tant que ces derniers luttaient avec succès contre tous les types d’extrémisme.

Pour résumer, Elise Massicard offre une analyse pragmatique du républicanisme alévi. Selon elle, pour les Alévis, « l’Etat républicain est perçu comme le pourvoyeur d’une protection imparfaite mais nécessaire contre les initiatives prises par une majorité sunnite » [23]. En effet, la république s’avère une protectrice très imparfaite pour les Alévis, quelles qu’aient pu être leurs adhésions politiques. Pour les Alévis de gauche, le putsch de 1980 a permis à l’Etat de lancer une répression féroce à leur encontre et de neutraliser leurs leaders ; pour les Alévis « républicains-séculaires », la république est la garante de leur existence à travers son sécularisme offensif, bien que ce paradigme tende à s’effacer depuis le durcissement de l’AKP (Parti de la justice et du développement) dans les années 2007-2008 [24]. Enfin, pour les « Alévis-noirs » qui parvenaient à se contenter du conservatisme étatique, l’essor de l’islamisme « à la turque » comme idéologie d’Etat est devenu une menace croissante.

Les Alévis ont fait face à ces problématiques pendant une longue période. Toutefois, aujourd’hui, la forte instabilité caractérisant la vie politique turque tend à transformer la république en un Etat de plus en plus dévolu à l’AKP, qui promeut une idéologie redoutée par les Alévis et qui n’assure plus le rôle de bouclier à leur égard [25]. En conséquence, cette dynamique ne peut expliquer le vote CHP des Alévis que comme une position « réactionnaire » et conservatrice. Aujourd’hui, les Alévis ne s’avèrent ainsi plus spécialement partisans de la république au vu de la tournure qu’elle semble prendre, mais apparaissent plutôt comme des sympathisants inquiets du parti d’opposition républicain qu’incarne encore le CHP.

Les revendications d’une majorité d’Alévis aspirant à être des citoyens à part entière et bataillant pour intégrer la Turquie moderne s’articulent avec les tensions à l’œuvre entre l’islam sunnite politique et le sécularisme en Turquie, et ont contribué à accroître le soutien à la république comme un vecteur puissant de revendications des Alévis, quel que soit le parti politique dont ils se sentent proches ou auquel ils sont affiliés. Cependant, l’engagement de certains Alévis au profit de l’extrême-gauche radicale a créé une dynamique différente de politisation et de revendication identitaire, qui sera abordée en troisième partie de cet article.

Publié le 31/12/2020


Emile Bouvier est étudiant à l’Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, où il prépare les concours de la fonction publique. Diplômé d’un Master 2 en Géopolitique, il a connu de nombreuses expériences au Ministères des Armées, notamment au Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), à l’Etat-major des Armées dans une cellule d’analyse géopolitique, ou encore en Mission de Défense (MdD) en Turquie. Son grand intérêt pour la Turquie et la question kurde l’ont amené à voyager à de nombreuses reprises dans la région et à travailler sur les problématiques turques et kurdes à de multiples occasions.


 


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