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La politique étrangère cairote sous Sadate (3/3) : des conséquences de la guerre du Kippour (1973) au sein de l’OUA aux accords de Camp David (1979), un isolement progressif de l’Égypte fatal à Sadate

Par Nicolas Klingelschmitt, Younouss Mohamed
Publié le 07/05/2021 • modifié le 07/05/2021 • Durée de lecture : 6 minutes

A picture taken in July 1975 in Kampala, Uganda, during the OAU summit shows Uganda's Dictator Idi Amin Dada (R) next to Egyptian President Anwar el-Sadat.
AFP

Lire la partie 2 : La politique étrangère cairote sous Sadate (2/3) : une opposition panarabe aux relations israélo-éthiopiennes

Un processus de négociation inédit d’une « paix séparée » égyptienne avec Israël

Après la guerre du Kippour, dans un premier temps, Sadate continue à mener une politique de dénonciation d’Israël auprès de ses alliés continentaux et arabes, notamment au sein de l’Organisation de l’unité africaine. À l’occasion du sommet de Mogadiscio de l’OUA, en juin 1974, alors que les questions économiques, en pleine crise pétrolière, sont pour la première fois abordées ouvertement et largement dans l’institution interétatique africaine [1], « les États africains qui entretenaient des relations diplomatiques et économiques avec Israël rompent ces relations » [2] sur une décision commune. Seuls l’État du Malawi, ainsi que les petits royaumes du Lesotho et du Swaziland, trois États enclavés du sud du continent, maintiennent alors des relations diplomatiques complètes avec l’État hébreu [3].

Dans un deuxième temps, Henri Kissinger, nommé Secrétaire d’État des États-Unis deux semaines avant la guerre du Kippour et cumulant cette fonction avec celle de conseiller à la sécurité nationale alors sous la présidence républicaine de Richard Nixon et Gérald Ford, encourage la tenue de négociations entre Israël et l’Égypte. L’Égypte de Sadate, qui avait rompu ses relations diplomatiques avec Washington, les rétablit et s’engage à maintenir la paix avec Israël. Ces premières négociations aboutissent à l’accord Sinaï 1, prévoyant le retrait d’Israël de la rive ouest du canal de Suez, l’établissement d’une zone tampon sur 32 km (20 miles) à l’est du canal. En échange, l’embargo pétrolier décidé par l’OPEP [4] est levé par l’Arabie saoudite, et l’accord Sinaï 2 en septembre 1975 voit Israël poursuivre progressivement la démilitarisation de la région est du Sinaï.

Dans un troisième temps, sur l’initiative américaine du président démocrate Jimmy Carter, plusieurs nouvelles sessions de négociations sont relancées entre l’Égypte d’Anouar el-Sadate et Israël, dirigé par le Premier ministre Menahem Begin. Pour tenter de pacifier les relations entre Le Caire et Tel-Aviv, une première conférence se déroule entre le 14 et le 22 décembre 1977 au Caire, entre Égyptiens, Américains et Israéliens. Jimmy Carter reçoit le Premier ministre israélien à la Maison Blanche quelques jours plus tard. Le 25 décembre, les dirigeants Sadate et Begin se rencontrent à leur tour à côté du canal de Suez, et début janvier 1978, c’est au tour des présidents américain et égyptien de se rencontrer. Si Israël accepte lors de ces négociations de démilitariser le Sinaï, l’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, tout comme celle des droits des Palestiniens sont des points d’achoppement sur lesquels Begin n’est pas près au compromis.

Finalement, le 17 septembre 1978, les Accords de Camp David sont ratifiés par Anouar el-Sadate et Menahem Begin. Ils sont subdivisés en deux accords-cadres. Si l’Égypte a été le pays arabe à négocier avec Israël, le premier accord-cadre prévoit néanmoins de « fixer un cadre pour la paix au Proche-Orient (…) devant déboucher sur l’autonomie » [5] de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, ce qui est encore un sujet de tension majeur aujourd’hui tant à l’échelle régionale qu’internationale. Le second accord-cadre signé un an plus tard, le 26 mars 1979, prévoit l’évacuation du Sinaï par l’armée israélienne, ce qui entérine une paix durable entre Israël et l’Égypte, mais isole alors celle-ci vis-à-vis des autres pays arabes, les négociations ne servant pas l’intérêt de la population palestinienne et de ses alliés, mais celui du Caire [6].

Pour Kissinger, les années qui suivent la guerre du Kippour voient, avec ces négociations, un renversement des alliances dans ce qu’il appelle « l’équilibre westphalien du Moyen-Orient » [7]. Dans sa vision, avant les accords entre l’Égypte et Israël, l’équilibre régional (ou plus précisément, le jeu d’intérêt américain dans la région) se faisait entre d’une part l’Égypte, la Syrie, l’Algérie et l’Irak qui soutenaient en général l’URSS et s’alignaient avec les positions du bloc de l’Est, et d’autre part la Jordanie, l’Arabie saoudite, l’Iran et le Maroc « qui étaient plus amicaux avec les États-Unis et se reposaient sur le soutien américain pour leur sécurité » [8].

D’après l’influent diplomate américain, partisan de la realpolitik, la motivation égyptienne à conclure un accord avec Israël a trouvé sa source dans le fait que le président Sadate ne considérait plus l’URSS comme un allié fiable : « l’Union soviétique pouvait apporter des armes, mais pas le progrès diplomatique pour récupérer la péninsule du Sinaï en la libérant de l’occupation israélienne, par conséquent le président Anouar el-Sadate a changé de camp. Ainsi, l’Égypte a opéré de facto comme un allié américain, sa sécurité basée sur l’armement américain plutôt que soviétique » [9].

Un réchauffement des relations israélo-égyptiennes sans écho favorable au sein de l’OUA

Si la situation semble évoluer en faveur d’une pacification progressive des relations entre l’Égypte et Israël, la situation ne s’améliore pas véritablement entre les États membres de l’OUA et l’État hébreu. À l’occasion d’un nouveau sommet présidé par le président du Sénégal Léopold Sédar Senghor, à Port-Louis, du 10 au 13 janvier 1976, les actions d’Israël sont à nouveau évoquées et condamnées par les 46 États membres représentés [10].

Cette condamnation collective d’Israël de la part des États membres de l’OUA fait écho à un raid mené par les forces spéciales israéliennes sur l’aéroport d’Entebbe, à Kampala en Ouganda. L’Opération Thunderbolt menée par un commando armé israélien pour mettre fin à une prise d’otages sur un vol Air France Tel-Aviv- Paris détourné vers Kampala [11] est perçue par l’organisation panafricaine comme une ingérence d’Israël dans les affaires internes de l’Ouganda, les forces israéliennes intervenant sans l’autorisation préalable des autorités ougandaises. Pour Israël, la dégradation de ses relations avec de nombreux États africains est avant tout le fruit d’une forte pression de la Ligue arabe sur les membres de l’OUA, « forçant les États membres à passer une résolution recommandant une rupture des relations avec Israël » [12] au motif qu’en franchissant le canal de Suez, les forces armées israéliennes occupaient des terres africaines [13].

« Sachant que l’Afrique n’avait pas adopté avec enthousiaste la position de la Ligue arabe, mais l’avait plutôt fait à contrecœur, en position de faiblesse dans le contexte international de l’époque, Israël n’en garde pas de rancœur » [14]. Cette rhétorique étant défendue par le ministère israélien des Affaires étrangères, il pourrait être avancé que la réduction de la responsabilité des États africains dans leur décision de rompre à l’époque leurs relations avec Israël est volontairement appuyée au vu des pleines relations diplomatiques qu’entretient aujourd’hui l’État hébreu avec 39 des 47 États subsahariens.

Il faudra néanmoins attendre le début de la décennie 1980 pour que les relations entre Israël et la majorité des États africains s’améliorent, certains chefs d’État choisissant de suivre le chemin pacifique suivi par Sadate à la fin des années 1970. À l’inverse, d’autres restent prudents à la suite de l’assassinat du président égyptien en 1981 par un commando de soldats égyptiens lors d’une parade en commémoration de la guerre du Kippour, le 6 octobre. Celui qui aurait « trahi son camp » [15] en négociant avec Israël est victime, selon plusieurs sources, des « takfiris » [16], une organisation islamiste égyptienne influente à l’époque. Celle-ci ne lui pardonne pas son discours à la Knesset, le Parlement national israélien, où il se prononce en faveur d’une paix avec l’État hébreu, ennemi pour nombre des alliés arabes de l’Égypte à l’époque et jusqu’à aujourd’hui.

Lire également sur Les clés du Moyen-Orient :
- Histoire des relations entre l’Egypte et Israël, la « paix froide » (1/2) : 1948-1970
- Histoire des relations entre l’Egypte et Israël, la « paix froide » (2/2) : Le long chemin vers la paix sous Sadate et Moubarak (1970-2011)

Publié le 07/05/2021


Nicolas Klingelschmitt est doctorant en science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Ses domaines de recherche portent sur les Relations Internationales, en particulier la paix et la coopération sur le continent africain.
Titulaire d’un master en Droit public mention Relations Internationales - Gestion de Programmes Internationaux de l’Université Jean Moulin Lyon 3, il est également consultant en géopolitique et a réalisé à ce titre plusieurs études auprès de l’Institut Afrique Monde (Paris) dont il est membre depuis 2016.
Il a ainsi étudié les migrations de l’Afrique vers l’Europe, le dialogue interreligieux et la gouvernance. Pour Les clés du Moyen-Orient, il s’intéresse particulièrement aux liens qu’entretiennent politiquement, culturellement, économiquement et historiquement les pays d’Afrique et du Moyen-Orient.


Younouss Mohamed est doctorant en Science Politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Titulaire d’un master de recherche en Science Politique, obtenu à l’Université de Ngaoundéré au Cameroun, il est également membre du Groupe Interuniversitaire d’Études et de Recherches sur les Sociétés Africaines (GIERSA). La participation politique de la diaspora africaine, la sociologie politique et la géopolitique constituent ses domaines de recherche principaux. Pour Les clés du Moyen-Orient, il s’intéresse à l’histoire politique commune des États et figures politiques de l’Afrique et du Moyen-Orient.


 


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