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La zone frontalière du Sud-Liban et la résistance armée

Par Daniel Meier
Publié le 12/01/2011 • modifié le 23/04/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

People wave Hezbollah flags during the speech of militia head Sheikh Hassan Nasrallah at a "victory" rally in the border town of Bint Jbeil 26 May 2000 where he was greeted by tens of thousands of jubilant supporters to mark Israel's ouster from southern Lebanon. Nasrallah toned down his fiery rhetoric, saying disputed land and prisoners still held by Israel should be returned but making no reference to achieving those aims through combat.
THOMAS COEX, AFP

Le Sud-Liban inspire depuis de nombreuses années un sentiment d’incrédulité face à ce qui semble être un destin maudit : que s’y passe-t-il qui y rende la paix si précaire ? La question est d’autant plus légitime que de nos jours, comme par le passé, des combattants Palestiniens et/ou Libanais y ont pratiqué la lutte armée face à Israël. Or, nulle fatalité géographique, culturelle ou religieuse ne peut tenir lieu d’explication ; au contraire, on a affaire à des emboitements de processus politiques qui, tout au long du XXè siècle, vont déterminer ce lieu comme un espace de confrontation puis comme une caisse de résonnance des tensions régionales. Ainsi, au lieu de centrer notre regard sur les faits contemporains comme la guerre de juillet à l’été 2006, les escarmouches et la tension permanente existante à la frontière, il nous semble pertinent de regarder en arrière dans le temps pour sonder l’origine des problèmes et leurs processus.

Prémisses

La frontière possède une histoire. Cette tautologie par laquelle on peut commencer est en réalité une manière de poser d’emblée que le point de vue du géographe ne peut suffire à dire le fait frontalier. Le cas de l’actuelle frontière israélo-libanaise qui permet de désigner l’espace du Sud-Liban est en soi un cas d’école : dessiné par deux puissances mandataires, la France et la Grande-Bretagne, en 1923, le tracé adopté n’a aucunement fait cas des populations locales ni par conséquent des logiques sociales et économiques qui articulaient le nord de la Palestine (Galilée) et le sud du Liban (Jebel Amel). La preuve en est l’intensité des passages humains et de marchandises que connut cette région dès lors qu’elle apparaissait comme une limite entre la Palestine et le Liban.

Le drame se noue pourtant au moment où le Jebel Amel se trouve brutalement isolé de son arrière-pays galiléen en 1948, lors de la création de l’Etat d’Israël. Car c’est à ce moment que se conjuguent plusieurs phénomènes qui vont porter en eux les futurs conflits qui frapperont cette zone frontalière. Il y a bien sûr et avant tout l’exil palestinien dont plus de 100 000 réfugiés viendront trouver refuge au Liban, essentiellement en provenance de la Galilée voisine. Il y a ensuite l’état de paix froide que le traité d’armistice de 1949 entérine sans fournir de perspectives, les gouvernements libanais et israéliens se trouvant pris l’un et l’autre dans les logiques antagoniques israélo-arabes. Il y a enfin le fait que cette frontière est synonyme d’absence de relations, car c’est une frontière fermée qui de ce fait polarise, militarise, tend vers l’affrontement ses deux versants en raison notamment de ce conflit israélo-arabe irrésolu, ravivé chaque décade par une guerre (Suez en 1956, Six-Jours en 1967, Kippour en 1973, Liban en 1982). Les contraintes de la géographie – la contiguité avec la Palestine/Israël – sont donc largement redevables de dynamiques politiques qui toutes ont partie liée avec les conditions d’existence de l’Etat israélien (expulsions massives, colonisations, occupation, annexions, répression).

Le Sud, sa population et sa situation

Si l’on s’attarde un peu sur les dynamiques endogènes libanaises, il convient de relever plusieurs aspects. D’abord, et contre une vision manichéenne du Sud-Liban, il convient de souligner l’extrême hétérogénéité de cette région qui a longtemps été un rempart contre toutes les tentatives isolationnistes et extrémistes, tant politiques que religieuses. La résistance libanaise qui y vit le jour, dans le sillon de celle des fédayins palestiniens, fut du reste une illustration de ce pluralisme communautaire. La résistance de nombreux villages face aux menées israéliennes entre 1982 et 1985 a été menée au prix de nombreux sévices, emprisonnements et assassinats subis par les populations locales afin de protéger leur terre et leur mode de vie commun.

Un autre trait saillant de la sociologie du Sud-Liban tient au fait qu’il s’agit d’une région défavorisée qui est longtemps restée sous développée jusqu’à ce qu’une pensée d’Etat fasse son chemin et permette, sous le mandat de Fouad Chéhab (1958-1964), des investissements minimaux en matière de service public (eau, électricité, scolarisation). Cette marginalisation toucha en premier lieu la communauté chiite, largement représentée dans cette partie du pays, ouvrant la voie à un exode rural en direction de Beyrouth doublé de l’émergence, dès les années soixante, d’un nouveau prolétariat confessionnalisé aux marges de la capitale libanaise.

Cette surreprésentation de chiites parmi les populations défavorisées autorisa une mobilisation politique sous la double dimension de la classe sociale et de la communauté. Ainsi, apparut dans le paysage politique, à la faveur de la prise en main des chiites par l’imam Moussa Sadr, une nouvelle force politique centrée sur le Sud-Liban (et dans une moindre mesure sur la Békaa où les chiites sont également majoritaires) revendiquant une place à la mesure de son poids démographique et des sacrifices endurés par sa population. Cette « communauté-classe », comme les idéologues de la gauche l’avaient désignée, se transforma en un parti (le mouvement des déshérités) puis en une milice (Amal) dès le début de la guerre civile en 1975. Sa composante presque exclusivement chiite ne doit toutefois pas faire oublier que seule cette milice porta le projet de l’Etat libanais au moment où les autres milices avaient à cœur de se partager les dépouilles du Liban.

Enfin, le facteur palestinien intervient assez directement dans la trajectoire historique et politique du Sud-Liban. En effet, vers la fin des années soixante, à la faveur de la déconfiture arabe face à Israël (guerre des Six-Jours) en juin 1967 et du succès de la mobilisation palestinienne, notamment après la bataille de Karameh en mars 1968, un nouvel afflux de militants, Libanais autant que Palestiniens, ont essaimé dans les camps palestiniens du Liban, utilisant la contiguité avec la Palestine occupée pour lancer des opérations de commandos. Si la présence palestinienne au Sud-Liban n’était pas une nouveauté ni même un problème en soi, la population locale ayant largement soutenu ces réfugiés puis les fédayins, les répliques israéliennes face aux attaques des combattants palestiniens eurent tôt fait de créer un malaise qui devint problématique lorsque les populations libanaises accusèrent les Palestiniens d’être en réalité les vrais responsables de leurs malheurs. Ce ferment de discorde fut habilement mis à profit par les Israéliens qui purent pénétrer progressivement la région du Sud-Liban par le truchement d’une collaboration avec des militaires libanais chrétiens démobilisés dont un nombre conséquent vivait dans les villages bordant la ligne frontalière. Ainsi naquit dès 1976 ce que l’on appela plus tard la « zone de sécurité », contrôlée par une milice supplétive, stipendiée par Israël et chargée de repousser au nord les commandos palestiniens. C’est donc là également l’origine du Sud-Liban comme « zone tampon ».

Résistance(s) et monopolisation

La résistance armée prend alors une autre forme, en raison de l’occupation par Israël d’une portion significative (10%) du territoire libanais le long de la frontière sud. Si les fédayins y subirent des pertes, c’est en 1982 qu’ils furent délogés du Sud et acculés dans Beyrouth par les troupes israéliennes (puis évacués par la Forces Multinationales). Dans ce processus, la première invasion israélienne en 1978 marqua les esprits à la fois par sa violence, sa brièveté (3 mois) et sa motivation politique évidente : assurer une occupation territoriale par procuration – en confiant le contrôle de la zone frontalière à une milice supplétive, l’Armée du Liban-Sud (ALS) – afin de pouvoir peser dans la destinée future du Liban. Ceci devint évident avec la collaboration qu’Israël engagea avec les Forces Libanaises dès cette époque afin de participer à ce « long coup d’Etat » que Béchir Gemayel, leur chef d’alors, opéra grâce à une couverture américano-israélienne afin de se faire élire à la présidence de la République, deux mois après le début de la seconde invasion israélienne (juin 1982). La mobilisation islamique, saillante depuis la période de la Révolution islamique a Téhéran (février 1979), pris un tour nettement plus actif après 1982 et l’expulsion des fédayins palestiniens, la motivation iranienne devenant clairement celle de l’exportation de sa révolution au pays des Cèdres par le truchement de la lutte anti-israélienne au Sud-Liban. A cet effet, des Pasdaran (gardiens de la Révolution) furent envoyés au Liban afin d’entraîner militairement ceux des militants chiites investis dans un projet islamique. Ainsi, une proportion significative de militants de Amal, qui était resté un mouvement laïque, rejoignit les rangs d’une nouvelle formation armée, le Parti de Dieu ou Hezbollah, qui vit officiellement le jour en février 1985.

Durant quelques années, entre 1982 et 1985, le Sud-Liban fut une région dominée par l’Etat hébreu qui y fit appliquer ses règles de collaboration, au besoin par la force (assassinats, punition collective, emprisonnement massif) et de sujétion économique (importation de produits israéliens subventionnés). En juin 1985, Israël se replie sur la « zone de sécurité » dirigée par la milice supplétive de l’ALS, en raison de la pugnacité de la résistance tous azimuts qui s’est déployée dans les villes et dans les régions du Sud. Cette résistance était alors encore largement pluricommunautaire dans la mesure où elle était le fait d’un Front National de Résistance Libanais (FNRL) assez largement de gauche, de Amal (chiite laïc) et des unités islamiques de ce qui devint Hezbollah. Le reflux des idéologies progressistes dans le monde arabe et au Liban en particulier, notamment depuis la défaite des fédayins face à Israël, affaiblit notoirement la mobilisation du FNRL au profit de Amal et du Hezbollah. En outre, l’occupation de cette région à dominante chiite acheva de convaincre les indécis de s’engager dans un projet de défense communautaire, à l’heure où tous les repères étatiques avaient disparus au Liban.

A partir du milieu des années 1980, le Hezbollah devint la force militaire dominante et s’arrogea, par diverses intimidations ou méthodes musclées incluant l’assassinat ciblé, une position progressivement monopolistique dans la résistance à l’occupation d’Israël. Adossé à une idéologie islamique qui militait alors pour l’avènement d’un Etat islamique au Liban, cette formation essentiellement militaire réussit, à la faveur de la transition de la fin de la guerre civile (1990) et grâce à une coordination syro-iranienne, à se reconvertir en parti politique tout en reconnaissant le fait pluricommunautaire libanais. L’intérêt des parties en jeu, notamment l’acteur syrien alors devenu dominant sur la scène libanaise avec l’accord tacite américain, permettait la continuation de la résistance militaire face à Israël au Sud-Liban : Damas possédait ainsi un moyen de pression sur l’Etat hébreu par le harcèlement militaire que le parti de Dieu pratiquait dans la région frontalière ; l’Iran voyait favorablement la continuation d’une partie de son influence sur les chiites du Liban via cette formation et le Hezbollah lui-même pouvait apparaître comme un mouvement islamique fidèle à ses valeurs religieuses et défenseur de la terre libanaise, possédant donc une envergure nationale.

C’est le long de cette ligne « nationale » que le parti de Dieu continua de déployer ses activités après le retrait israélien de la « zone de sécurité » en mai 2000, retrait dû à un coût politique et humain trop élevé pour Israël de son occupation que le Hezbollah s’empressa de capitaliser comme une preuve de sa victoire « divine » sur son ennemi. De fait, ce retrait constitua une victoire politique évidente pour le Parti de Dieu qui engrangea un capital symbolique fort auprès des Libanais. Il fallut le retrait syrien (avril 2005), la guerre de l’été 2006 et la polarisation politique dû aux assassinats des années 2005-2007 pour qu’un discours très critique apparaisse à son encontre. Son armement est devenu un enjeu central dans la négociation d’un nouveau pacte national pour ses opposants politiques, ces derniers soulignant combien les enjeux frontaliers (fermes de Chebaa, hameaux de Kfarchouba, Ghajar) relèvent désormais de la légalité internationale et non plus d’une lutte militaire. En outre, depuis la résolution 1701 qui a mis fin à la guerre de l’été 2006, le parti de Dieu n’occupe plus la région frontalière sur laquelle les casques bleus ont été placés et aux abords de laquelle l’armée libanaise s’est redéployée pour la première fois depuis 1978.

De fait, la résistance au sens où l’entend Hezbollah est devenu un projet politique beaucoup plus large que la stricte lutte armée au Sud-Liban. A ce stade on peut faire l’hypothèse que le Sud-Liban a servi le parti de Dieu pour investir le champ politique via l’action de résistance et aujourd’hui proposer une vision politique alternative à l’échelle nationale. La question du rapport de force avec les autres parties en jeu, notamment au niveau international, laisse ouverte plusieurs alternatives aussi volatiles les unes que les autres, l’intérêt à la guerre de certains protagonistes n’étant pas le moindre des dangers qui menace cette région frontalière.

Bibliographie indicative :
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SOUEID (Mahmoud), Israël au Liban. La fin de 30 ans d’occupation ?, Paris, Revue d’Études Palestiniennes, 2000.

Publié le 12/01/2011


Daniel Meier est docteur en sociologie politique et chercheur associé à l’IFPO et au CEMAM (Université Saint-Joseph, Beyrouth). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles sur le Liban et sur le Moyen-Orient.


 


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