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Pianiste virtuose, compositeur et dramaturge engagé, Ziad Rahbani est décédé à l’âge de 69 ans. Il a marqué des générations par son audace musicale, son humour corrosif et son engagement politique. Fils de la légendaire Fayrouz, il laisse derrière lui une œuvre colossale, à la croisée du jazz, du théâtre et de la critique sociale.
À l’annonce de sa disparition fin juillet, une pluie d’hommages a afflué de toutes parts. Malgré une personnalité et un engagement politique clivants, Ziad Rahbani laisse derrière lui une forte empreinte. Depuis un demi-siècle, il incarne une figure emblématique de la scène culturelle libanaise.
Né en 1956 à Antelias, une localité chrétienne à quelques kilomètres au nord de Beyrouth, Ziad Rahbani voit le jour au cœur d’une dynastie musicale. Fils ainé de la diva Fayrouz et du compositeur Assy Rahbani, il grandit dans l’ombre du célèbre duo des frères Rahbani (Mansour, son oncle et Assy, son père), figures de la musique libanaise des années 1950 à 1970. Ils ont en effet créé une forme nouvelle de théâtre musical, faite de musique arabe classique, de folklore libanais et de musique occidentale.
“Fils de” par naissance, mais génie par mérite, Ziad Rahbani s’impose rapidement comme une voix singulière, à contre-courant de son héritage familial. Il est d’abord connu du grand public libanais pour les compositions qu’il signe pour sa mère, Fayrouz. Il n’a que 17 ans, en 1973, lorsqu’il compose pour elle la musique de Sa’alouny El Nas (“Les gens m’ont demandé”), alors que son père, Assy Rahbani, peine à se remettre d’un AVC.
Dans les années qui suivent, il donne à la voix iconique de Fayrouz des sons alliant funk, jazz et groove oriental, à travers des albums comme Wahdon ou Maarefti Fik, rompant avec le classicisme des Rahbani. Ziad Rahbani lui offre aussi l’un de ses titres les plus audacieux, Kifak Enta (“Comment vas-tu”), qui raconte la rencontre d’une femme avec son ancien amour, aujourd’hui marié - un sujet tabou dans un Liban conservateur. L’album Wala Keef (“Ou comment”), sorti en 2002, reste le plus imprégné de jazz dans toutes leurs collaborations.
Dès le milieu des années 1970, Ziad Rahbani se démarque en introduisant des influences latines, occidentales et russes dans la musique arabe, utilisant des claviers électriques, des contrebasses, des percussions latines et des saxophones barytons. Le musicien compose avec une métrique complexe, mêlant le maqâm oriental et la gamme tempérée occidentale. Il est considéré comme une figure majeure du jazz oriental.
Son titre funk Abu Ali, sorti en 1978 et qui dure 13 minutes, devient un monument du répertoire musical libanais. Plus tard, avec Houdou Nisbi, rencontre entre funk, boogie, jazz et musiques brésiliennes, enregistré en 1984-1985 mais sorti en 1991, il signe un classique inédit du jazz oriental. Si son influence sur la scène musicale est encore aujourd’hui vivace, c’est avant tout parce que Ziad Rahbani a su parler à toute une génération de Libanais.
Critique du système confessionnel libanais, contrairement à sa mère Fayrouz, qui cultivait l’art de la discrétion, Ziad Rahbani n’a jamais dissimulé ses convictions politiques, affichant ouvertement son soutien au Parti communiste. Ses idéaux transparaissent dans les paroles de ses chansons comme dans ses pièces de théâtre, où l’on trouve satire, dérision et critique sociale.
Sa première œuvre dramatique, Sahriyé (1973), présentée dans un Beyrouth traversé par les prémices de la guerre civile, marque une rupture dans la dramaturgie libanaise : une satire sociale portée par un dialecte populaire et un humour noir. Le ton est donné, celui d’un théâtre engagé, profondément ancré dans le réel.
L’année suivante, Nazl el Sourour (1974) pousse plus loin encore la critique sociale : une farce acide sur une société en pleine déliquescence, où les élans révolutionnaires finissent en mascarade. En 1978, Bennesbeh la bokra chou ? enfonce le clou : pièce sombre et désabusée, elle met en scène des personnages lucides ou grotesques embarqués dans une quête vaine de sens. En incarnant tour à tour des ivrognes désabusés, des militaires caricaturaux ou des rêveurs à bout de souffle, il esquisse une critique acérée de la société libanaise. À travers ses œuvres, Rahbani s’attaque au confessionnalisme, à la bourgeoisie libanaise, aux partis politiques et aux récits officiels, qu’il tourne en dérision. Aujourd’hui encore, dans un Liban touché par de profondes inégalités sociales et par la corruption, et dominé par les partis confessionnels, le message de Ziad Rahbani conserve son actualité.
Son oeuvre a trouvé un écho durable auprès d’une génération de Libanais, en particulier ceux qui ont traversé leur jeunesse dans les années 1980 et 1990. Ébranlés par la guerre, critiques du système confessionnel et lassés du poids de la religion dans la vie publique, cette génération avait soif de liberté, de justice sociale et d’engagement citoyen. L’univers contestataire de Rahbani, mêlant humour noir, musique subversive et théâtre politique, parlait leur langue.
Sa relation complexe avec sa mère, Fayrouz - faite d’admiration, de tendresse mais aussi de rupture - a également résonné chez beaucoup de Libanais. Tout en restant profondément attachés à leur famille, nombre d’entre eux se sentaient en rupture avec la génération de leurs parents. Dans ce conflit symbolique entre héritage et modernité, Ziad Rahbani offrait une voie singulière, à la fois critique et enracinée.
En 2011, lors du soulèvement pacifique en Syrie, Rahbani prend position en faveur du régime de Bachar al-Assad. Il exprimera par la suite un soutien appuyé au Hezbollah libanais, malgré les critiques entourant son intervention militaire en Syrie. Ces prises de position ont suscité incompréhension et malaise chez une partie de ses admirateurs, notamment parmi les militants progressistes.
Mais au lendemain de sa disparition, c’est avant tout le Ziad Rahbani révolutionnaire de la scène et de la musique que beaucoup retiennent. Celui qui, tout au long de sa carrière, a donné une voix aux plus vulnérables - les oubliés, les défavorisés, les réfugiés palestiniens - et accompagné une génération en quête de sens, de justice et de liberté.
Subversif, désenchanté mais jamais résigné, Ziad Rahbani incarne à lui seul une part complexe et vibrante de l’identité libanaise : tiraillée entre engagement et désillusion, entre attachement aux racines et ouverture au monde.
Ines Gil
Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban).
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.
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