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Par Florence Somer Gavage
Publié le 22/08/2019 • modifié le 22/08/2019 • Durée de lecture : 7 minutes

Entwined dragons stone relief over main entrance, citadel, begun by Sayf al-Dawla, 944-967 AD, first Hamdanid ruler, completed during reign of Ayyubid Sultan al-Zahir al-Ghazi, 1186 ?1216, Aleppo, Syria, detail Picture by Manuel Cohen.

Manuel COHEN / AFP

Le Dragon satanique et apocalyptique

Dans la littérature chrétienne, le dragon, être fantastique quadrupède cracheur de feu apparaît comme le suppôt du mal à détruire, parfois comme la figure de l’antéchrist ou son séide. On le trouve dans le douzième chapitre du livre des Révélations ou l’Apocalypse de Jean où il est question d’une femme, d’un dragon et d’un enfant ; dans le chapitre dix-sept où la bête, tantôt représentée sous forme de dragon, tantôt sous forme de serpent, possède sept têtes (1) symbolisant les sept collines de Rome ou les sept rois qui s’y sont succédés ou encore dans la Babylone aux serpents contée dans le livre de Daniel. Le dragon, figure du mal suprême est terrassé par un saint ou, apparaissant à la fin des temps, par le Christ.

En Arménie ou en Géorgie, les saints tuent les dragons et se montrent sur les bas-reliefs ou les façades des églises. Pour exemple, la façade de l’église Sainte-Croix d’Akhtamar datant de 921 où saint Théodore tue un dragon porteur d’un nœud en forme de cœur, celui qui relie sa tête et sa queue. Ce nœud qui paraît les dragons d’Orient, dans l’art chrétien et islamique, s’est imposé dans l’iconographie occidentale par le biais des communautés chrétiennes arméniennes, syriaque ou mozarabes, donnant un cœur à un être maléfique qui n’en demandait pas tant.

Le dragon magique et astrologique

Connoté négativement en Occident latin, le dragon est élément incontournable dans la cosmologie orientale depuis les époques les plus éloignées. Il est Tiamat, l’emblème du chaos combattu par le dieu babylonien Marduk. Il se nomme Humbaba, porteur des forces obscures, souterraines et maléfiques alors que Gilgamesh le combat dans son épopée éponyme. Créature d’Ahriman dans la littérature zoroastrienne, il est l’adversaire des héros du livre des rois, pendant nécessaire à la révélation de leur courage, à l’instar de celui des princes dans l’Occident médiéval. Sa représentation céleste, symbolisant la voie lactée, est retranscrite du sanskrit en moyen perse et transmise au monde arabo-musulman médiéval sous le nom d’al-Jawazahar.

En Chine, au contraire, le dragon est un véritable principe moteur dans le monde naturel et social. Être sacré, révéré et redouté, le plus éminent mais aussi le plus énigmatique. Avec ou sans ailes, vert, bleu, noir ou jaune, le dragon n’en est pas moins réel. Les textes sont formels : des personnages de haut rang ont côtoyé les dragons, les ont apprivoisés, montés ou attelés à leur char. La fonction symbolique du dragon est liée au centre, à la terre, à la couleur jaune qui est celle de l’empereur. Le dragon, sa forme, sa fonction et son univers sont présentés différemment selon les auteurs, les régions et les époques. Dans l’eau, au travers des nuages ou sur terre, le dragon interagit de façon plus ou moins harmonieuse avec les hommes et les dieux. Comme la Simurgh protège Zaal dans le Šahnāmeh, les dragons sont les protecteurs des enfants bénis des esprits. Cette ambivalence draconique entre néfaste et auspicieux, yin et yang a permis un passage plus aisé de l’animal extraordinaire vers la psyché turque. La fonction talismanique du dragon permettant que triomphe la lumière, la protection de la fertilité et le retour de la pluie sont autant de thèmes partagés par les dragons turco-chinois dévorant la Lune.

Dès l’époque des Han (206 acn-220pcn), l’empereur revêt un vêtement portant comme motifs la Lune, le Soleil et le dragon. Le dragon est l’un des éléments de l’horoscope chinois et fut adopté par les Turcs avant que ne s’impose le référent astrologique d’origine grecque islamisé. A cela s’ajoute un substrat chamanique, totémique et magico-religieux qui explique la présence de l’image du dragon sur l’étendard de Tamerlan au XIVème siècle. Plus qu’un faire-valoir de bravoure, le dragon oriental est l’emblème de la protection, délivrant les eaux nécessaires et salvatrices dans les mythologies indiennes, arméniennes ou turques. Son évocation est un talisman apotropaïque en soi et son image est corolaire de celle du pouvoir politique par l’entremise de la portée symbolique qu’il a acquise dans le monde chinois. De par leur contact avec la civilisation sinisante, les Turcs qui prirent le pouvoir dans les régions de Haute Mésopotamie se démarquent de la vision dragonesque véhiculée dans le Proche-Orient. Le thème du dragon connaît un renouveau particulier dans l’architecture ou l’art des métaux et miniatures dès l’installation des Seljoukides en Anatolie.

La cosmologie grecque hérite de la croyance égyptienne selon laquelle le dragon entourant le cosmos de son corps, l’ouroboros, incarne le temps éternel et permanent, thème que les alchimistes reprendront pour illustrer la transmutation des métaux et la dissolution des corps.

Le sens du nœud

Pour comprendre comment le nœud dans le corps et le cœur du dragon s’est imposé dans les fresques religieuses chrétiennes occidentales, il nous faut nous perdre quelque peu sur les chemins de l’astrologie. Abū Ma’shar al-Balkhī assortit d’une signification astrologique et magique le nœud au centre du corps du dragon en s’appuyant sur une légende hindoue mettant en scène Rāhu et Kētu. En tentant de dérober le Soma, le breuvage d’immortalité aux dieux, Rāhu, dénoncé par le Soleil et la Lune, eut la tête tranchée. Pour se venger, Rāhu, le dragon sans queue, fit la promesse de poursuivre inlassablement les deux luminaires pour les dévorer, créant alors les éclipses luni-solaires dont les hommes furent témoins par la suite. Ce dragon divisé installé dans le ciel sera ensuite utilisé par les astrologues qui créeront deux planètes supplémentaires, montant au nombre de neuf les graha ou corps célestes représentés par un losange divisé en autant de parties égales. Cette histoire permit aux astrologues de nommer la position mobile des nœuds lunaires et la prédiction des éclipses dont la tête, Rāhu, forme le nœud ascendant et Kētu, sa queue, le nœud descendant. Leur position s’inverse tous les dix ans alors qu’une révolution complète prend dix-huit ans et demi. Dans l’iconographie hindoue et musulmane, la tête sera représentée comme telle avec pour domicile les Gémeaux alors que la queue prend la forme d’un nœud ophidien, en exaltation dans le Sagittaire ; mais les astrologues du monde arabo-persan ne donneront pas un caractère planétaire à ceux des éléments. Rāhu devient al-Ra’s et Kētu, dhanab al-Tinnīn.

A la période Seljoukide et Ilkhanide, les représentations du dragon qui se multiplient au XIIIème sont des artefacts enrichis des conceptions grecques, mésopotamiennes, hindoues, chinoises et turques, laissant le témoin oculaire contemporain pantois sur la signification positive ou négative à donner à de telles occurrences. D’un point de vue astrologique, le Jawzahar acquiert le statut flou et seyant au caractère rétrograde de ces planètes que la tradition iranienne appelle « errantes ».

La représentation du nœud

Mais revenons au nœud au cœur du dragon. Dans l’iconographie musulmane médiévale, la queue en domicile dans le Sagittaire prête sa forme à celle du centaure. Les dragons des éclipses luni-solaires sont le plus souvent figurés comme deux dragons qui s’affrontent dotés d’un ou plusieurs nœuds dans leur corps selon un modèle iconographique qui trouverait son origine en Asie centrale. Sur la porte du Talisman à Bagdad édifiée par le calife abbasside al-Nāsir en 1221, la partie supérieure du linteau est décorée d’un bas-relief présentant deux dragons avec, au centre de leur corps, un nœud en forme de cœur qu’un personnage central maitrise par la langue. On peut y voir un symbole politique et la victoire sur les Mongols et sur le Shah Muhammad II, la signification apotropaïque est également présente et les similitudes du personnage central avec les représentations habituelles de la Lune sont trop flagrantes pour faire l’économie du sens astrologique. Citons encore les bas-reliefs à dragons ornant la porte de la citadelle de Konya, celle du palais d’Alā al-dīn dans cette même ville ou la porte d’Urfa de la citadelle d’Alep. Après la période Seljoukide, on retrouve les dragons s’affrontant sur des objets de la vie courante à la période timouride, notamment sous le prince astronome féru d’astrologie Ulugh Beg. Al Jazarī (1136-1206) parle de dragons dressés attaquant une tête de lion, le domicile du Soleil menacé, depuis Rāhu, d’extinction par le Dragon, tout comme la Lune.

Quant au nœud talismanique, sa signification, héritée de son passé dragonesque est désormais double : soit il provoque le mal, soit il le conjure… Le nœud du dragon associe dans une complexité joyeuse les nœuds de Lune ou les positions des éclipses soli-lunaires, une signification apotropaïque, les insignes du pouvoir et de la destruction et des formules magiques puissantes. Dans les alphabet magiques arabes comme le rūhānī, ce signe, comme six autres, est invoqué dans les formules de guérison inscrites sur les bols magiques où sont confectionnés des thériaques pour soigner les piqures mortelles de scorpions et serpents. Une manière de détourner à nouveau la colère et la puissance divine pour, comme l’image du dragon lui-même, faire vivre ce qui devait mourir.

Notes :
(1) A noter que l’on retrouve cette être fantastique dans des mythologies diverses notamment grecque (l’hydre de Lerne), hindoues (nāgās) ou lybique (talafsa).

Quelques liens :
A CAIOZZO, Eclipse ou apocalypse, remarques autour du noeud du dragon dans les miniatures des commentaires de l’apocalypse de Beatus de Liebana, Médiévales 65, Paris 2013.
W. DEONNA, Ouroboros, Artibus Asiae, 15, N° k½, 1952.
J-P DIENY, Le symbolisme du dragon dans la Chine antique, Collège de France, Institut des Hautes Etudes Chinoises, Paris, 1987.
W. HARTNER, The pseudo-planetary Nodes of the Moon’s orbut in Hindu and Islamic Iconography, Ars Islamica, 5, 1938.
M.VAN BERCHEM, J. STRZYGOWSKI, Amida, Matériaux pour l’épigraphie et l’histoire musulmane du Diyar Bakir, Paris, 1910.

Publié le 22/08/2019


Diplômée de Master en Sciences des Religions à l’Université Libre de Bruxelles (2015), Florence Somer Gavage a préalablement travaillé pendant 8 ans en tant que journaliste professionnelle dont trois ans pour la chaîne de télévision Kahkeshan TV où elle a produit des documentaires culturels en persan. Cette activité lui a également permis de voyager en Afghanistan ainsi qu’en Iran. Elle a également réalisé des reportages au Moyen-Orient (Irak, Jordanie, Égypte), en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), en Asie et en Amérique du Sud.

Elle est actuellement doctorante à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris). Sa thèse vise à proposer une édition d’un texte inédit, les Ahkām ī Jāmāsp (« Décrets de Jâmâsp ») sur base de manuscrits persans et arabes qui n’ont, à ce jour pas été rassemblés ni systématiquement étudiés.


 


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