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La ville d’Esna est située sur la rive gauche du Nil, à environ 60 kilomètres au sud de Louxor.
Ptolémée VI Philométor (180–145 av. J.-C.) y fit édifier un temple de proportions modestes, mais d’une belle facture architecturale. La construction (bleu marine et bleu clair sur le plan ci-dessous) comprenait, d’ouest en est : le naos, entouré de chapelles périphériques, un couloir central, la salle des offrandes, une petite salle hypostyle, et enfin une façade (bleu clair sur le plan ci-dessous), le tout dans un enclos.

Aujourd’hui, il ne subsiste pratiquement plus de l’édifice ptolémaïque que cette façade (en bleu clair sur le plan ci-dessus) , qui se présente sous la forme d’un vaste trapèze aux côtés latéraux convergents. Pendant environ deux siècles, le temple conserva l’aspect que lui avait donné Ptolémée VI. Cependant, la ville d’Esna (alors appelée Latopolis) avait pris de l’importance et était devenue officiellement la capitale d’un nome. Le modeste sanctuaire ptolémaïque pouvait alors paraître trop exigu pour remplir dignement le rôle de temple principal d’une capitale régionale. C’est probablement la raison pour laquelle, à l’époque romaine, on ajouta devant le petit temple ptolémaïque une imposante construction à colonnades qui débordait de près de dix mètres de chaque côté de l’édifice initial. Cette nouvelle salle hypostyle (en rouge sur le plan ci-dessus) permit d’égaler, d’un seul coup, les plus beaux temples de la période tardive (Edfou, Kom-Ombo, Philae ou Dendérah). Si sa construction fut relativement rapide, la décoration des parois a pris plus de temps : les cartouches royaux montrent que la gravure des reliefs et inscriptions s’échelonna sur près de deux siècles.
Cette salle hypostyle d’époque romaine date, pour sa partie strictement architecturale, très probablement du règne de Claude (41-54 ap. J.-C.), premier empereur dont le nom apparaît dans les inscriptions. Il est possible de situer plus tôt l’évènement, sous Tibère (14-37 ap. J.-C.). Une certitude absolue nécessiterait toutefois le dégagement complet des dépôts de fondation.
En ce qui concerne les textes hiéroglyphiques, ils furent gravés sous cinq principats : Claude (41-54), Néron (54-68), Vespasien (69-79), Domitien (81-96) et Hadrien (117-138) pour un petit nombre de scènes.
Outre ces noms dans les textes, on trouve des cartouches royaux d’Auguste (27 av. J.-C.-14 ap. J.-C.), Tibère (14-37), Claude, Vespasien, Titus (79-81), Domitien, Commode (180-192), Caracalla (211-217) et Dèce (249-251). Ce dernier est le plus récent des souverains attestés par des cartouches en Égypte.
Le temple dans son ensemble était déjà sérieusement endommagé dès les temps médiévaux. Toute sa partie postérieure était détruite, les pierres réemployées et pratiquement seule subsista la salle hypostyle romaine. Ce que l’on appelle aujourd’hui couramment « le temple » n’est donc, en réalité, que cette vaste salle hypostyle faisant office de pronaos, ajoutée devant le temple ptolémaïque aujourd’hui disparu.
Au début du XIXe siècle, elle était en grande partie ensevelie sous des décombres et du sable, plusieurs mètres sous le niveau de la ville. Elle n’était donc que très partiellement visible, seule la partie supérieure dépassait parfois du sol.

L’intérieur de la salle hypostyle d’Esna au début du XIXème siècle, Le détail de la gravure respecte très soigneusement l’original (dessin des chapiteaux, décor des colonnes, textes, etc…). On voit jusqu’à quel niveau le temple était enterré.
Cette vue est prise de l’angle sud-ouest de la salle hypostyle ; au premier plan, les colonnes 18 et 12, l’entrée est à droite. Le dessinateur a figuré quelques balles de coton, preuve que la salle servit longtemps d’entrepôt.
Cette salle faillit même disparaître au début du siècle dernier. Elle ne dut son salut qu’au fait qu’elle servait sous le règne de Méhémet Ali (1805-1848) d’entrepôt pour céréales et coton. Les premières interventions modernes sérieuses pour dégager et nettoyer le site datent de Méhémet Ali, vers 1830-1840 et puis de ses successeurs.

L’entrée se trouve ici à gauche. Remarquons la différence de niveau entre cette gravure de 1849 et celle datant de 1822 présentée ci-dessus, L’intérieur de la salle hypostyle est partiellement dégagé mais pas l’extérieur du temple ce qui explique la présence de marches à gauche.
Dans les années 1950, l’égyptologue français Serge Sauneron [1] a œuvré pour un nettoyage plus approfondi, notamment du mur extérieur sud qui était alors partiellement enterré.
En 2018, une mission germano-égyptienne (Université de Tübingen et ministère des Antiquités) s’est donnée pour objectif de nettoyer et documenter le pronaos du temple d’Esna. Grace aux efforts déployés lors des saisons de 2018 à 2026, il a retrouvé un état très proche de l’original - celui d’une décoration de temple polychrome, (rouge, jaune, bleu, vert). Des détails inédits ont été révélés : légendes peintes invisibles jusqu’alors, jeu graphique, frise de scarabées, etc [2].

Il reste encore deux murs intérieurs et trois des six colonnes de façade extérieure à traiter. Des travaux ont également été entrepris pour dégager les restes du temple ptolémaïque, à l’arrière de la salle hypostyle.
Le temple d’Esna peut être considéré comme une bibliothèque sacrée gravée dans la pierre. Plusieurs colonnes possèdent des textes particulièrement importants. Il s’agit des Litanies, textes qui permettent de suivre les cérémonies et les rites. Ainsi, nous connaissons les détails sur la cérémonie dite de la « fête de soulever le ciel » se déroulant le 7e mois du calendrier ou de la fête de l’ « institution du tour de potier ». Cette dernière raconte comment Khnoum modela le monde et les créatures du monde sur son tour de potier. Les textes d’Esna sont tellement riches et complexes que les égyptologues considèrent ce temple comme l’un des plus importants pour notre connaissance de l’écriture tardive et des textes sacrés.
Les divinités principales qui y sont vénérées sont Khnoum et Neith. Ils représentent tous deux un aspect démiurgique ; Khnoum façonne tous les êtres vivants sur un tour de potier, tandis que Neith à la fois mâle et femelle, mère et père, crée tout par la puissance de son esprit et de sa parole.
Christian Mariais
Christian Mariais a effectué plus de soixante voyages en Égypte durant lesquels a pris plus de 40 000 clichés. Il est l’auteur de l’ouvrage « Les textes funéraires dans les tombes de la Vallée des Rois », qui offre une synthèse unique des textes funéraires royaux du Nouvel Empire.
Il a étudié de nombreuses tombes et publié le fruit de ses recherches sur des sites spécialisés.
Notes
[1] Serge Sauneron (1927-1976) est l’un des plus importants égyptologues français du XXe siècle, spécialiste de la période gréco-romaine en Égypte et particulièrement reconnu pour son travail monumental sur le temple d’Esna. Quatre « campagnes » ont été menées : février à mars 1951, février à mai 1954, janvier à avril 1955 et janvier à avril 1956. Avec l’immense matière collectée, copies des textes hiéroglyphiques, dessins, relevés architecturaux, photographies, le tout réalisé souvent dans d’extrêmes difficultés, Serge Sauneron rédigea une étude complète du temple d’Esna sous la forme de six volumes, publiés par l’IFAO entre 1963 et 1975.
Le 3 juin 1976, l’égyptologue trouve la mort dans un accident de voiture en Égypte. Il était alors âgé de 49 ans. Son fils Jean-François et une de ses collaboratrices égyptiennes, Farida Makar, l’ont accompagné dans ce triste destin.
Sa disparition l’œuvre laissa l’œuvre inachevée. Un dernier volume posthume ne fut publié que beaucoup plus tard. En1991, Nicolas Grimal alors Directeur de l’IFAO, confia l’édition de ce volume « Esna VII » à l’égyptologue Jochen Hallof, en accord avec la veuve de Serge Sauneron, Nadine Sauneron. Pour diverses raisons, la publication n’intervint qu’en 2009.
[2] Daniel von Recklinghausen, archéologue de l’université de Tübingen (Allemagne) étudie ce site depuis 2018 avec Christian Leitz, en collaboration avec le département du ministère des Antiquités Égyptiennes, au Caire, et les Dr. Hisham El-Leithy et Mustafa Ahmed.
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