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Le zoroastrisme (2/2) : Trajectoire historique

Par Simon Fauret
Publié le 12/08/2015 • modifié le 13/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

Winged symbol of Ahura Mazda, worshipped by the Zoroastrians. Persepolis: Royal Audience Hall of Darius, c.500 BC
ANN RONAN PICTURE LIBRARY / PHOTO12 / AFP

Lire la partie 1 : Le zoroastrisme (1/2) : doctrine et rites

L’Empire achéménide (550-330 av. J-C) et le développement du mazdéisme

En raison du caractère lacunaire des informations sur la religion de l’époque, les auteurs ont longtemps été divisés sur la place à donner au mazdéisme sous l’empire perse achéménide [1]. Compte tenu de l’incertitude sur les dates d’écriture de l’Avesta, Emile Benveniste déclarait dans les années 1920 que les Achéménides ne pouvaient être zoroastriens, puisque le livre sacré leur était sûrement postérieur, et qu’ils professaient donc une autre religion qui leur était spécifique [2]. Cependant, Henrik Nyberg a souligné une décennie plus tard que le calendrier utilisé par les Achéménides utilisait le nom de divinités de l’Avesta et que par conséquent le mazdéisme avait déjà été adopté par les souverains [3]. Les dernières découvertes, notamment à Persépolis, capitale de l’empire, semblent indiquer que la religion dominante de la Perse n’est pas encore le mazdéisme, et que les divinités de ce dernier s’intègrent dans un panthéon très hétéroclite de dieux babyloniens et iraniens [4].

Toutefois, une place privilégiée semble avoir été accordée au mazdéisme par certains dirigeants. Ainsi, l’image d’Ahura Mazda, le dieu principal du mazdéisme, apparaît pour la première fois sous le règne de Darius Ier (522-486 av. J-C.) après une querelle de succession. Lorsque Cambyse, héritier légitime de Cyrus le Grand, fondateur de l’empire achéménide, meurt en 520, plusieurs princes prétendent au trône. Gautama, issu du clan des mages de Médie et disciple d’Ahura Mazda parvient ainsi à y accéder en se prétendant de sang royal. Darius, qui n’avait pourtant lui non plus pas de liens directs avec les précédents souverains, parvient à vaincre Gautama et à le remplacer. Pour commémorer son triomphe, il fait sculpter un relief sur une route menant à Babylone. Darius y est représenté débout, piétinant l’usurpateur Gautama. Ahura-Mazda est présent au-dessus de la scène et est tourné vers le nouveau roi. Une inscription proclame alors en vieux perse, en élamite et en akkadien : « Ainsi parle Darius le roi : Ahura-Mazda m’a accordé cet empire. Ahura-Mazda m’a aidé jusqu’à ce que je m’en rende maître. Par la volonté d’Ahura-Mazda, je tiens cet empire » [5].

Le nouveau roi inscrit donc sa légitimité dans la religion mazdéenne, en se présentant comme le successeur de Zoroastre et en confisquant le pouvoir religieux des mages zoroastriens [6]. Cependant, si le règne de Darius semble consacrer « l’avènement politique » d’Ahura Mazda, le dieu mazdéen n’est pas pour autant le seul Dieu vénéré. Les références à d’autres dieux restent fréquentes et la place du mazdéisme évolue selon les souverains. Ainsi, alors que Xerxès (519-466) réaffirme la prééminence d’Ahura-Mazda, Artaxerxès II (404-358) rétablit le culte des divinités Mithra et Anahita [7].

Les conquêtes d’Alexandre le Grand. La marginalisation du mazdéisme sous les Séleucides et les Arsacides (312 av. J-C.-224 ap. J-C.)

Sous les Achéménides, le mazdéisme n’était donc pas encore prédominant. Mais après la chute de cet empire en 330 av. J.-C. face à Alexandre le Grand, il va être éloigné du pouvoir pendant plusieurs siècles [8]. Les successeurs d’Alexandre, les Séleucides, apportent avec eux la culture et les croyances helléniques, et laissent donc de côté les dieux iraniens. La tolérance religieuse des Séleucides et de la dynastie suivante des Arsacides permet toutefois aux zoroastriens de maintenir leur culte [9].

L’empire sassanide (224-651 ap. J-C). Le mazdéisme érigé en religion d’Etat

Après cinq siècles de marginalisation, le mazdéisme va connaître son apogée avec l’avènement de la dynastie des Sassanides. C’est un mage du nom de Kirdir qui, dans les années 270, entreprend de réorganiser le mazdéisme et d’en faire une religion d’Etat. A l’origine de la construction de près de cinquante temples du feu, les lieux de culte zoroastriens [10], l’œuvre de Kirdir est évoquée sur un monument, la Kaaba de Zoroastre : « Par moi (Kirdir) fut consolidée la religion mazdéenne et les hommes sages devinrent puissants dans l’empire. Les hérétiques et ceux d’entre les mages qui n’observaient pas les règles fixées reçurent de moi des châtiments… » [11].

La montée en puissance du mazdéisme s’est en effet faite au détriment de la tolérance religieuse. Des persécutions violentes et des conversions forcées ciblent les chrétiens, les juifs, les mazdéens ne respectant pas l’orthodoxie sassanide, et surtout les manichéistes puis les mazdakites dont la doctrine est perçue comme une menace politique [12]. Les mages, représentants du clergé mazdéen, ont donc un rôle politique majeur et vont être utilisés par les rois pour asseoir leur pouvoir et éliminer leurs adversaires [13].

Parallèlement, les mages sassanides opèrent une série de réformes du mazdéisme. Ce dernier n’est plus véritablement le quasi-monothéisme que prônait Zarathoustra, car les anciennes divinités Mithra et Anahita sont mises sur un pied d’égalité avec Ahura Mazda, voire le remplacent lors de scènes d’investitures royales. Les sacrifices sanglants proscrits par le prophète sont rétablis, et Ahura Mazda et Angra Mainyu sont désormais évoqués sous les noms d’Ormuzd et d’Ahriman.

De la conquête musulmane au XXème siècle : les mazdéens entre survie et exil

En 642, le calife Omar ibn al-Khattâb écrase l’armée sassanide lors de la bataille Nihavand, et la Perse passe alors sous contrôle musulman. Comme dans les autres territoires conquis par les forces arabes, l’islam n’est pas imposé de force aux populations. Cependant, alors que les « dhimmis » (les « Gens du livre », c’est-à-dire les juifs et les chrétiens) sont officiellement tolérés voire protégés par le pouvoir, les nouveaux dirigeants acceptent mal l’exotisme de la religion mazdéenne et certains temples sont alors détruits [14]. Toutefois, face à son importance (religion majoritaire de la Perse), le statut de « religion du livre » est finalement accordé au zoroastrisme [15].

Ne pas être musulman impliquait de payer la « jizya », une taxe, à l’administration, ainsi que d’avoir des difficultés à accéder à la propriété terrienne. Ainsi, de nombreux zoroastriens préfèrent se convertir à l’islam, et à la fin du Xème siècle, l’islam devient la religion majoritaire de l’Iran [16].

Certains mazdéens réticents à la conversion décident d’émigrer notamment vers l’Inde où ils vont constituer l’actuelle communauté des Parsis, alors que d’autres choisissent de rester en Iran (les « Guèbres », l’origine du terme vient peut-être du mot arabe « infidèle ») [17]. Si la date précise de migration des Parsis reste inconnue (entre le VIIIème et Xème siècle), on sait qu’ils se sont rapidement installés au Gujarat, au nord-ouest de l’Inde, où ils se sont organisés en petites communautés agraires jusqu’à l’arrivée des Britanniques au XVIIIème siècle. Dans l’Inde coloniale, les Parsis voient leur mode de vie transformé. Ils sont nombreux à s’installer à Bombay, à devenir de riches marchands et industriels et à participer à l’essor commercial de cette ville [18].

Les Guèbres, quant à eux, ont tant bien que mal réussi à perpétuer la tradition mazdéenne en Iran jusqu’à nos jours. Vers le Xème siècle, il n’en restait qu’un très petit nombre dans les provinces de Yazd et de Kerman. Au Moyen Âge, ils écrivent des traités théologiques, des encyclopédies de leur religion, et des biographies de Zarathoustra [19].

Les contacts entre Parsis et Guèbres ont été quasi-inexistants jusqu’à ce que les premiers décident d’établir officiellement des relations avec les seconds en 1477. Ainsi, jusqu’au XVIIIème siècle, des correspondances épistolaires, notamment sur des sujets légaux et religieux, se sont développées et ont contribué à entretenir des liens entre les deux communautés zoroastriennes [20].

Le zoroastrisme aujourd’hui

Aujourd’hui, le zoroastrisme est donc divisé en deux principales communautés : les Parsis d’Inde et les Guèbres d’Iran. Bien que les Parsis, habitant principalement Mumbai (Bombay) comptent parmi les communautés les plus occidentalisées et urbanisées d’Inde, leur nombre ne cesse de décliner. Dans les années 1980, ils étaient en effet près de 200 000 [21], contre environ 60 000 en 2014. Les femmes parsies ne peuvent se marier en dehors de la communauté, sous peine d’en être exclues, et le nombre de mariage ne cessent de décliner. Une campagne a été initiée, sous le nom de Jiyo Parsi (« live parsi ») et incite les membres de la communauté à avoir des enfants le plus rapidement possible en évitant les moyens de contraceptions [22].

Les Guèbres sont environ 20 000 et habitent surtout dans des petits villages des provinces du Yazd et du Kerman, vers le centre de l’Iran [23]. Quelques hameaux implantés à proximité du désert de sable témoignent de leur appartenance au zoroastrisme par un cyprès séculaire qui signale la présence d’un temple [24] Depuis qu’ils ont tissé des relations avec les Parsis, les Guèbres ont repris leurs activités religieuses longtemps délaissées, ont rouvert avec l’aide des « exilés » de nombreux centres scolaires et administratifs, et ont créé des associations [25]. Cependant, certaines pratiques religieuses des zoroastriens, tels que les dépôts des défunts sur les tours du silence, sont interdites par le régime iranien. Dès lors, les tours ont été désaffectées et les Guèbres, pour ne pas aller à l’encontre de leurs croyances en souillant le feu et la terre en incinérant ou en enterrant leurs morts, doivent utiliser des cimetières dans lesquels chaque tombe est cimentée autour du corps du cadavre [26].

Certains Parsis se rendent en Iran afin de renouer avec leurs racines. Dans les derniers villages zoroastriens, pour la plupart encore épargnés par le tourisme de masse, ils constatent la capacité d’adaptation de leurs coreligionnaires guèbres et vénèrent ensemble Ahura Mazda autour du feu sacré [27].

Publié le 12/08/2015


Simon Fauret est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Toulouse (Relations internationales - 2016) et titulaire d’un Master 2 de géopolitique à Paris-I Panthéon Sorbonne et à l’ENS. Il s’intéresse notamment à la cartographie des conflits par procuration et à leurs dimensions religieuses et ethniques.
Désormais consultant en système d’information géographique pour l’Institut national géographique (IGN), il aide des organismes publics et privés à valoriser et exploiter davantage les données spatiales produites dans le cadre de leurs activités (défense, environnement, transport, gestion des risques, etc.)


 


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