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Les Emirats arabes unis, nouvelle puissance régionale dans la Corne de l’Afrique (1/2)

Par Emile Bouvier
Publié le 14/11/2025 • modifié le 14/11/2025 • Durée de lecture : 5 minutes

L’Arabie saoudite, relativement retardataire en comparaison des autres pays moyen-orientaux dans l’expansion de son influence en Afrique, investit par exemple dans le champ religieux [1] et s’intéresse désormais, de façon croissante, aux opportunités de diversification économique que lui offre le continent africain [2] ; le Qatar avait aussi axé son approche initiale sur la religion [3] mais investit désormais massivement dans divers secteurs, notamment énergétiques [4]. Si le rôle de chacun de ces pays - et des autres puissances notables du Moyen-Orient - en Afrique orientale mériterait un article qui leur serait entièrement consacré, ce sont toutefois les Emirats arabes unis qui surpassent aujourd’hui leurs voisins arabo-persiques, en particulier dans la Corne de l’Afrique (c’est-à-dire l’Erythrée, Djibouti, l’Ethiopie, la Somalie et, dans une moindre mesure, le Kenya et les deux Soudans). Investi militairement au profit de belligérants au Soudan, en Ethiopie ou encore en Somalie, où Abou Dhabi dispose de plusieurs bases militaires - de même que sur plusieurs îles encerclant le Golfe d’Aden (https://www.lesclesdumoyenorient.com/Integration-de-la-Corne-de-l-Afrique-a-l-espace-securitaire-du-Golfe-role.html) -, les Emirats arabes unis concurrencent l’influence turque en Afrique de l’Est, où les partenariats politiques, économiques et sécuritaires avec les pays de la région se développent.

Cet article entend ainsi rappeler tout d’abord l’intérêt stratégique de la Corne de l’Afrique pour les pays du Moyen-Orient et, en l’occurrence, pour les Emirats arabes unis (I). Suivra un exposé de l’expansion politique et économique d’Abou Dhabi dans la région (II) avant d’en venir à son déploiement militaire (III).

I. La Corne de l’Afrique

Région stratégique, la Corne de l’Afrique se trouve à la croisée de la mer Rouge et du golfe d’Aden, et domine le détroit de Bab el-Mandeb, qui relie la mer Rouge à l’océan Indien et par lequel transitait 10 à 12% du trafic maritime international en 2023 [5]. Ce chiffre est aujourd’hui en léger retrait en raison des attaques menées par les Houthis en mer Rouge depuis le début du nouveau conflit israélo-palestinien, mais ne doit pas minorer l’importance de ce détroit dans les échanges entre l’Europe et l’Océan indien - et donc la Chine et l’Inde, entre autre pays. En effet, à proximité immédiate de la péninsule arabique, qu’elle borde sur ses flancs oriental et méridional, cette région d’Afrique commande l’accès par le sud, avec le Yémen, à la mer Rouge et, avec elle, au trafic maritime transitant par le canal de Suez.

Au-delà de son statut de carrefour stratégique, la Corne de l’Afrique est une région au potentiel économique considérable. Les différents pays la composant sont riches de nombreuses ressources naturelles lucratives et/ou stratégiques (or, potasse [6], tantale, cuivre ou encore zinc, mais aussi terres rares, lithium, et même de l’uranium entre autres choses [7]), et disposent de vastes ressources agricoles dont la péninsule arabique se montre une grande importatrice, en particulier les produits carnés [8]. Les opportunités commerciales, par ailleurs, se montrent de plus en plus alléchantes : avec une croissance démographique annuelle prévue de 2,6% jusqu’en 2030 au moins [9] et un taux de croissance économique annuel moyen allant de 5% à 9% à travers la région [10] (à l’exception de la Somalie et du Soudan en guerre), la Corne de l’Afrique représente un marché en pleine expansion : si les Emirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Qatar ont multiplié ces dernières années les investissements au Soudan, au Kenya, en Tanzanie et en Ouganda [11], l’Egypte [12], la Turquie [13], l’Iran [14] ou encore Israël ne sont pas en reste et se sont récemment positionnés dans la région tant sur les plans économiques que sécuritaires [15], à l’instar du pacte signé entre Addis-Abeba et Téhéran en mai 2025 visant, entre autres choses, à accroître la coopération irano-éthiopienne en matière policière et de partage de renseignement [16].

De fait, la Corne de l’Afrique est devenue aujourd’hui une arène géopolitique s’apparentant à une caisse de résonnance des dynamiques sécuritaires, politiques et économiques en cours au Moyen-Orient. En effet, en concurrence les uns avec les autres - y compris des acteurs qui avaient pu, à une époque, être des partenaires proches comme les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite - les pays moyen-orientaux transposent leurs rivalités dans la Corne de l’Afrique ; là où la Turquie soutient le gouvernement de Mogadiscio par exemple, les Emirats arabes unis (comme il sera vu plus en détails infra) soutiennent les régions somaliennes à velléités sécessionistes du Somaliland [17] et autonomistes du Puntland [18] ; au Soudan, tandis qu’Abou Dhabi équipe et finance les Forces de soutien rapide (RSF) du général Abdul Rahim Dagalo dit « Hemedti », la Turquie et l’Egypte se positionnent en faveur de leurs rivales, les forces armées soudanaises du président Abdel Fattah al-Burhan [19] ; à cela s’ajoute la signature de nombreux traités bilatéraux entre les pays du Moyen-Orient et de la Corne de l’Afrique, ces derniers cultivant souvent des relations concomitantes avec plusieurs pays de la région afin de tirer parti de la compétition entre acteurs moyen-orientaux, comme l’Ethiopie qui a accepté ou requis les services de médiateur de la Turquie [20], des Emirats arabes unis [21] ou encore de l’Arabie saoudite [22] dans le cadre du conflit (diplomatique pour l’instant) l’opposant à l’Erythrée et à la Somalie concernant son souhait d’accéder à la mer Rouge [23].

Lire la partie 2

Publié le 14/11/2025


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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