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Les Ikhwān al-Ṣafāʾ : mathématiques et sciences astrales dans l’Orient des Xe–XIe siècles

Par Florence Somer
Publié le 18/12/2025 • modifié le 18/12/2025 • Durée de lecture : 7 minutes

BNF Arabe 6647-6648 • Vue 4 Folio NP Rasaïl ikhwan al-safa, recueil de cinquante et un traités résumant l’ensemble des connaissances humaines, par Abou Solaïman Mohammad ibn Nasr al-Bousti, surnommé al-Mokaddisi, Aboul-Hasan ʿAli ibn Haroun al-Zandjani, Abou Ahmad al-Nahrdjauri, al-ʿAufi, Zaïd ibn Rifaʿa ; cet exemplaire a été collationné à Yazd, en Perse, en l’année 709. (https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/btv1b10030496h/f4.planchecontact)

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Les Ikhwān al-Ṣafāʾ : histoire, anonymat et contexte intellectuel

Les Ikhwān al-Ṣafāʾ apparaissent à Bassora au cours du Xe siècle, dans un contexte politique et intellectuel profondément fragmenté. L’autorité abbasside est affaiblie, les dynasties régionales se multiplient et les débats philosophiques opposant rationalisme, traditions antiques et courants ésotériques structurent la vie savante. Bagdad et Bassora demeurent néanmoins des centres majeurs de traduction, de controverse et de transmission scientifique. L’identité exacte des Ikhwān al-Ṣafāʾ demeure volontairement voilée. L’anonymat collectif constitue un choix intellectuel : la vérité ne doit pas être attachée à un nom propre mais à un effort commun de recherche et de perfectionnement. Certaines sources évoquent des affinités avec des milieux chiites ou ismaéliens, sans que ces liens puissent être établis de manière décisive. Ce qui apparaît avec certitude, en revanche, est leur insertion dans un réseau savant nourri des traductions grecques réalisées entre le IXe et le Xe siècle et de la tradition scientifique déjà solidement constituée dans le monde arabo-persan. Leur projet encyclopédique s’inscrit dans le prolongement de la grande entreprise de traduction et de synthèse amorcée à Bagdad, et dialogue avec les travaux de figures telles qu’al-Kindī, Thābit ibn Qurra ou al-Fārābī. Les Ikhwān al-Ṣafāʾ ne se présentent pas comme des innovateurs isolés, mais comme des ordonnateurs : leur ambition est de réconcilier sciences rationnelles, héritage antique et spéculation philosophique dans une architecture cohérente et universelle.

Structure et finalité des Rasāʾil

Les Rasāʾil se composent de cinquante-deux épîtres, traditionnellement réparties en quatre grands ensembles : les sciences mathématiques (arithmétique, géométrie, musique, astronomie), les sciences naturelles, les sciences psychiques et intellectuelles, et enfin la métaphysique. Cette progression n’est pas arbitraire. Les mathématiques constituent le socle de toute connaissance véritable, car elles habituent l’intellect à l’abstraction, à la mesure et à l’ordre. L’astronomie occupe une position charnière dans cet édifice. Elle prolonge l’étude des nombres et des figures dans le mouvement réel des sphères célestes, tout en ouvrant la voie à l’astrologie, science des influences et des correspondances. Pour les Ikhwān al-Ṣafāʾ, le cosmos est un organisme structuré selon des proportions harmoniques. Comprendre le ciel revient à déchiffrer un langage inscrit dans les mouvements planétaires, langage que l’astrologie permet d’interpréter en relation avec le monde sublunaire.

Sources d’inspiration, réseaux savants et traditions astrales

Pour les Ikhwān al-Ṣafāʾ, le cosmos est un organisme structuré par des proportions harmoniques. L’astronomie fournit les données quantitatives, tandis que l’astrologie en propose une lecture qualitative et symbolique. L’astronomie et l’astrologie des Ikhwān al-Ṣafāʾ s’inscrivent pleinement dans la tradition ptolémaïque transmise par l’Almageste (2ème siècle) ainsi que ses commentaires arabes et hébraïques. Les sphères concentriques, la distinction entre mouvements moyens et anomalies planétaires, la division zodiacale de l’écliptique et l’usage des épicycles forment l’ossature technique de leur cosmologie. Cette astronomie géométrique est toutefois constamment réinterprétée à la lumière du néoplatonisme, en particulier des doctrines émanatistes issues de Plotin (m.270) et de Proclus (412-485), où le mouvement céleste devient l’expression visible d’une causalité intelligible. Les Ikhwān partagent avec al-Kindī (790-874) l’idée que les corps célestes agissent comme causes secondes sur le monde sublunaire, et avec Abū Maʿshar et les astrologues iraniens sassanides, la conviction que l’histoire des sociétés humaines est intelligible à partir des grandes conjonctions planétaires, notamment celles de Jupiter et de Saturne. Leur conception du temps est fondamentalement cyclique : les ères, les dynasties et les transformations intellectuelles s’inscrivent dans de vastes périodes gouvernées par des configurations astrales récurrentes.

À ces héritages grecs et arabes s’ajoutent des influences persanes et indiennes perceptibles dans l’usage astrologique des périodes planétaires, dans l’usage des cycles plus ou moins longs et dans la symbolique des nombres. Les Ikhwān citent rarement leurs sources de manière explicite, mais leur œuvre révèle une familiarité profonde avec les traditions astrologiques mésopotamiennes, hellénistiques et orientales, intégrées dans une synthèse originale.

Les Sabéens de Ḥarrān et les Ikhwān al-Ṣafāʾ : convergences et écarts

Parmi les traditions intellectuelles qui nourrissent indirectement la pensée des Ikhwān al-Ṣafāʾ, celle des Sabéens de Ḥarrān occupe une place singulière. Installée en Haute-Mésopotamie, la communauté harranienne constitue, entre l’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge oriental, l’un des principaux foyers de transmission de l’astronomie grecque, de l’hermétisme et de l’astrologie philosophique. Pour les Sabéens, les astres ne sont pas de simples objets physiques : ils sont des entités animées, dotées d’une fonction médiatrice entre le monde intelligible et le monde sensible. Les Sabéens développèrent une cosmologie néoplatonicienne fortement astralisée, où les sphères célestes et les planètes jouent le rôle de causes secondes, transmettant l’ordre du cosmos à la matière sublunaire. Cette conception se retrouve, sous une forme épurée et reformulée, chez les Ikhwān al-Ṣafāʾ. Comme les Harraniens, ces derniers conçoivent le cosmos comme un ensemble hiérarchisé, structuré par des mouvements réguliers et intelligibles, et gouverné par des principes numériques et harmoniques. La comparaison révèle toutefois des différences décisives. Là où les Sabéens assumaient explicitement une piété astrale et des pratiques rituelles centrées sur les planètes, les Ikhwān al-Ṣafāʾ procèdent à une neutralisation philosophique de l’astrologie. Les astres ne sont jamais objets de vénération : ils sont des médiateurs naturels, soumis à un ordre supérieur et dépourvus d’autonomie absolue. Cette reformulation permet d’intégrer un héritage potentiellement controversé dans un cadre théorique universaliste.

Les convergences sont néanmoins manifestes dans le domaine astrologique. L’importance accordée aux grandes conjonctions planétaires, à la périodisation de l’histoire et à la lecture cyclique du temps rapproche clairement les Ikhwān des doctrines développées dans les milieux harraniens et relayées par des figures comme Māshāʾallāh ou Abū Maʿshar. De même, la conception de l’astrologie comme science rationnelle des causes célestes, distincte de toute superstition divinatoire, témoigne d’un socle intellectuel commun.

Le traité d’astronomie et d’astrologie des Ikhwān al-Ṣafāʾ

Les épîtres consacrées à l’astronomie décrivent la structure du monde selon une hiérarchie rigoureuse : au centre, la Terre immobile ; autour d’elle, les sphères de la Lune, de Mercure, de Vénus, du Soleil, de Mars, de Jupiter et de Saturne ; enfin, la sphère des étoiles fixes et celle du Premier Moteur. Cette architecture cosmique n’est pas seulement descriptive : elle fonde une théorie des influences où chaque planète possède des qualités spécifiques transmises au monde sublunaire par le mouvement régulier des sphères. L’astrologie constitue l’application interprétative de cette cosmologie. Les Ikhwān al-Ṣafāʾ reprennent les fondements de l’astrologie judiciaire héritée de l’Antiquité tardive : signes, maisons, aspects, dignités et cycles planétaires. Les éclipses et les conjonctions majeures sont envisagées comme des indicateurs privilégiés des transformations politiques, sociales et intellectuelles. Toutefois, leur approche se distingue par une hiérarchisation stricte des causes. Les astres inclinent mais ne contraignent pas : ils agissent sur la matière et les tempéraments, tandis que l’intellect humain, par la connaissance et l’exercice de la raison, demeure capable de discernement. L’astronomie fournit ainsi les données quantitatives, tandis que l’astrologie en propose une lecture qualitative et symbolique, intégrée à une vision initiatique du savoir.

Pour les Frères de la Pureté, la connaissance du ciel possède une triple fonction. Sur le plan scientifique, elle révèle l’ordre mathématique du cosmos ; sur le plan intellectuel, elle forme l’esprit à la régularité et à l’abstraction ; sur le plan historique et politique, elle offre un langage permettant de penser le devenir des sociétés humaines à travers les cycles cosmiques. Dans un monde marqué par l’instabilité et les recompositions du pouvoir, l’astrologie fournit un cadre interprétatif apte à concilier changement et ordre. Les grandes conjonctions planétaires, les cycles temporels et les éclipses sont interprétées comme les signes célestes d’événements terrestres majeurs : fondations ou chutes de dynasties, émergence de nouvelles configurations intellectuelles, périodes de prospérité ou de déclin.

Conclusion : une encyclopédie du ciel et de l’intellect

Les Ikhwān al-Ṣafāʾ ne furent ni des observateurs systématiques du ciel ni des calculateurs de tables astronomiques comparables aux grands astronomes de cour. Leur apport réside ailleurs : dans la mise en cohérence des sciences astrales avec une vision globale du monde, où mathématiques, astronomie, astrologie et métaphysique concourent à un même objectif de connaissance.

En intégrant l’astronomie ptolémaïque et l’astrologie hellénistique à une cosmologie néoplatonicienne reformulée, tout en neutralisant les dimensions cultuelles héritées des traditions astrales de Ḥarrān, les Ikhwān al-Ṣafāʾ ont élaboré un modèle intellectuel original. Leur œuvre témoigne d’une époque où la contemplation du ciel ne se réduisait ni à la mesure géométrique ni à la prédiction divinatoire, mais participait d’une réflexion globale sur l’ordre du monde et la place de l’intellect humain dans le cosmos. Le silence des Ikhwān al-Ṣafāʾ sur leurs filiations précises peut être interprété comme une stratégie consciente. En dissolvant les appartenances confessionnelles et culturelles au profit d’une sagesse universelle, ils transforment un héritage potentiellement suspect en un savoir philosophique légitime, orienté vers la connaissance de l’ordre cosmique et la formation de l’intellect.

À travers les Rasāʾil, l’astronomie et l’astrologie apparaissent ainsi comme des sciences de médiation entre l’intelligible et le sensible, entre la permanence des sphères et le temps historique, entre la nécessité cosmique et la liberté de jugement. En ce sens, les Ikhwān al-Ṣafāʾ occupent une position charnière dans l’histoire des sciences et des idées, rappelant que le langage des étoiles fut longtemps indissociable d’une réflexion rigoureuse sur la nature, le temps et la transmission des connaissances.

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Publié le 18/12/2025


Florence Somer est docteure en anthropologie et histoire religieuse, chercheuse à l’Observatoire de Paris et chercheuse associée à l’IFEA (Istanbul). Ses domaines de recherche ont pour cadre les études iraniennes, ottomanes et arabes et portent principalement sur l’Histoire transversale des sciences, de la transmission scientifique, de l’astronomie et de l’astrologie.


 


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