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Les réfugiés syriens au Liban

Par Damien Saverot
Publié le 06/09/2013 • modifié le 01/03/2018 • Durée de lecture : 7 minutes

Auteur DP VL/MHC / AFP

Sur ces deux millions, le Liban accueille 716 000 réfugiés (un million selon le gouvernement libanais). Selon les récents rapports de l’ONU et l’UNICEF, en fin 2013, une personne sur quatre habitant le pays sera un Syrien expatrié fuyant la guerre civile syrienne. En outre, selon Soha Bsat Boustany, responsable de l’UNICEF au Liban, « près de 53 % des réfugiés syriens qui se trouvent dans le pays sont âgés de moins de 18 ans, avec 370 000 mineurs enregistrés ou en voie d’enregistrement jusqu’à présent auprès du HCR. C’est le nombre le plus élevé par rapport aux autres pays ayant accueilli des réfugiés syriens [1] ». Se pose alors deux problématiques : la condition et le sort des réfugiés, qui sont de milieux sociaux et d’origine communautaire très différents ; l’exportation du conflit syrien au Liban.

Les Syriens au Liban, contexte historique et juridique

Les réfugiés syriens ont pourtant toujours été très présents au Liban, pour des causes toutefois plus économiques. Depuis la fin de la guerre civile libanaise et suite aux accords de Taëf en 1989 et aux accords signés entre la Syrie et le Liban, beaucoup de Syriens sont venus au Liban à la recherche d’un travail, la majorité travaillant dans la région de Beyrouth et dans la plaine de la Bekaa. L’image du « Syrien » au Liban renvoyait le plus souvent à l’ouvrier très pauvre, vivant sur son chantier, ne mangeant qu’une fois par jour et envoyant son maigre salaire à sa famille restée de l’autre côté de la frontière. Cette précarité n’est pas sans renvoyer aux conditions de vie très dures des réfugiés palestiniens, présents dans des zones de non droits dans tout le pays, souvent dans des camps sans eau et sans électricité.

Aujourd’hui, la situation des réfugiés au Liban se complique par l’absence de réel cadre juridique pour assister les Syriens : l’Etat ne recense pas officiellement les réfugiés, dont certains rentrent sur le territoire libanais sans aucune autorisation. A l’inverse, le statut des Palestiniens, également très précaire, est bien plus réglementé (le statut de réfugié palestinien, accompagné de papiers spécifiques, est reconnu ; la circulation des personnes est contrôlée, leur droit de travailler l’est également) [2].

Face à la présence des réfugiés syriens, la ligne du gouvernement libanais est claire : il faut financer les ONG locales qui permettent de soutenir les réfugiés et de leur apporter de l’aide, mais une éventuelle assimilation dans la population libanaise n’est pas possible ; leur retour est prévu dés que la situation se calmera. Cette ligne politique est similaire pour les autres réfugiés présents au Liban, notamment pour les Palestiniens : présents depuis parfois 40 ans, leurs enfants ayant vécu toute leur vie sur le sol libanais, ils ne sont pas non plus intégrés au reste de la population, leur statut de réfugiés n’évoluant pas. Le retour des Palestiniens est toujours un but de l’Etat libanais. D’autre part, la décision libanaise de ne pas assimiler les réfugiés syriens s’explique également par leur origine communautaire : les réfugiés sont principalement sunnites (communauté moins fidèle à Bachar al-Assad que les chrétiens et les alaouites), et parfois prêts à prendre les armes au Liban pour renverser le régime syrien (comme c’est régulièrement le cas à Tripoli) [3] ; leur intégration ou leur naturalisation au Liban pourrait détruire l’équilibre déjà précaire qui existe dans le pays des cèdres.

Qui sont ces réfugiés ?

Les origines sociales des Syriens au Liban sont diverses : si effectivement la plupart sont très pauvres, beaucoup d’entre eux, de la classe moyenne, aisée ou très aisée, viennent à Beyrouth pour leur propre sécurité. Cela a pour conséquence la montée en flèche du prix de l’immobilier dans la capitale : ils ont beaucoup d’argent en liquide à investir dans le logement et ne posent jamais de problèmes pour les propriétaires, car leur situation est vouée à être temporaire. Par conséquent, les classes moyennes libanaises désirant vivre à Beyrouth ont vu, depuis deux ans, des loyers bien trop élevés pour leurs revenus. Sur le plan professionnel, ces Syriens aisés trouvent plus facilement du travail et sont mieux intégrés à la société libanaise.

Pour les Syriens plus pauvres, les conditions sont plus difficiles. Beaucoup d’organisations non gouvernementales aident les réfugiés, et pour ce faire reçoivent des aides matérielles et financières de l’Etat libanais et d’organisations internationales comme Médecins sans Frontières ou l’UNICEF. On dénombre également beaucoup de petites associations locales, très souvent officieuses, qui agissent pour accueillir les réfugiés syriens : ce sont très souvent des religieux locaux dans des zones plus rurales. Conscients d’habiter des zones où les ONG ne peuvent pas intervenir, ces associations locales prennent en charge les enfants, les malades, et s’occupent de construire des logements.

Les plus chanceux parmi ces réfugiés pauvres sont embauchés dans les gros chantiers de la capitale en tant qu’ouvriers, dans des conditions très dures. Mais les autres, femmes, enfants (plus de la moitié des réfugiés syriens a moins de 18 ans) et hommes sans travail, sont à la rue. Ils habitent de manière plus solitaire dans la plaine de la Bekaa, et trouvent des logements de fortune dans les montagnes ou au bord des routes.

Les répercussions au Liban

Enfin, au-delà de l’aspect social et humain qui est très alarmant selon les Nations unies, l’afflux des réfugiés syriens au Liban pose un problème pour la souveraineté libanaise et la paix sociale. En effet, l’arrivée des Syriens se déroule en flux continu et ne fait que s’amplifier : selon l’UNICEF, en juillet 2013, 6 000 réfugiés arrivent par jour [4]. Ce chiffre est en augmentation aujourd’hui, suite aux événements récents en Syrie concernant les armes chimiques et devant l’éventuelle intervention occidentale [5].
Chez certains Libanais, le souvenir de la guerre civile libanaise a toutefois mené à une prise en charge des réfugiés, créant un certain dialogue social. L’Etat libanais aide également financièrement les organisations locales, tout en ayant conscience de l’impossibilité pour le Liban d’accueillir décemment la totalité des réfugiés et appelant à plus d’aide internationale. A l’inverse, d’autres Libanais expriment beaucoup de méfiance vis-à-vis des Syriens. Ce phénomène n’est certes pas nouveau, comme on a pu le constater dans les années 2005-2006, des citoyens libanais s’en étant pris directement à des réfugiés syriens, considérés comme responsables des troubles politiques au Liban [6] à la suite de l’assassinat du Premier ministre Rafiq Hariri (certaines sources évoquent en effet l’implication directe des renseignements syriens [7]). Aujourd’hui, les Libanais évoquent surtout la montée de la criminalité et les difficultés liées à la concurrence syrienne dans le domaine de l’emploi [8]. Un sondage réalisé en juillet 2013 par l’AFP met ainsi en évidence que près de 54% des Libanais ne veulent plus de réfugiés syriens au Liban, leur présence étant jugée dangereuse pour la stabilité sociale du pays, tant au niveau de la souveraineté du Liban (importation du conflit syrien dans le territoire) qu’au niveau social (les Syriens sont perçus comme la cause de la baisse des salaires).

L’équilibre inter Libanais d’une part, et entre Libanais et Syriens d’autre part est donc de plus en plus mis à mal à mesure que la guerre en Syrie se poursuit. Les alliances politiques libanaises sont en effet calquées sur les événements en Syrie. La coalition du 14 mars, comprenant le courant du Futur (de la famille Hariri), les phalangistes (de la famille Gemayel) et les forces libanaises libres (de Samir Geagea), souhaite ainsi le renversement du régime de Bachar al-Assad, afin de répondre à son implantation au Liban des années 1990 jusqu’à 2005. La coalition du 8 mars quant à elle, comprenant le Courant patriotique libre (Général Aoun) et le Hezbollah (Hassan Nasrallah), est un grand allié du clan Assad et de l’Iran, le Hezbollah ayant d’ailleurs envoyé des troupes en Syrie afin d’aider le gouvernement dans sa guerre [9].

Dans ce contexte d’alliances politiques étroitement liées avec les forces présentes en Syrie, les violences et les attentats se multiplient au Liban, comme l’ont montré notamment les événements de la place Sassine en octobre 2012 [10]. (les auteurs présumés seraient des pro Assad ayant voulu punir les services secrets libanais de l’arrestation de Michel Samaha, un ministre proche d’Assad accusé de complot), de Dahié Janoubyé au début de juillet 2013 [11] (il s’agirait ici d’une réponse des anti Assad qui auraient frappé le Hezbollah dans son fief pour répondre à son implication dans le conflit syrien), et dans le reste du pays depuis un an. Tous ces événements ont pour conséquence de fragiliser l’aide apportée aux réfugiés syriens : dans la ville de Tripoli, au nord du Liban, où ils sont très nombreux (plus de 42 000 en juin 2013 selon Médecins Sans Frontières) et où les heurts sont quasi quotidiens entre pro et anti Assad, les bénévoles ne peuvent plus circuler aussi facilement pour apporter leur aide aux réfugiés.

A lire dans Les clés du Moyen-Orient :
- Interview with Dana Sleiman : The Syrian crisis and the UNHCR in Lebanon
- Le Liban à l’épreuve de la révolution syrienne

Bibliographie :
- L’Orient - Le Jour
- Radio France Internationale
- UNICEF
- Human Rights Watch
- UNHR : L’Agence des Nations Unies pour les réfugiés
- UNRWA : The United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East
- Médecins sans Frontières
- Rapport de la commission Fitzgerald du 24 mars 2005

Publié le 06/09/2013


Damien Saverot est étudiant à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, en master Affaires Publiques. Il a suivi des cours d’arabe à l’Institut des Sciences Politiques et à l’Institut du Monde Arabe. Il a poursuivi son apprentissage de la langue arabe à Beyrouth, où il a été reporter pour l’Orient-Le Jour.
D’origine syrienne et libanaise, il a effectué des voyages au Moyen-Orient, notamment au Liban, en Egypte, en Iran et en Syrie.


 


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