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Les routes migratoires des savoirs et des techniques au Moyen-Orient : études pluridisciplinaires. Le pont de la Ǧazirat ibn ʿOmar 

Par Florence Somer
Publié le 23/02/2022 • modifié le 23/02/2022 • Durée de lecture : 8 minutes

Cizre Köprüsü (G. L. Bell, Amurath of Amurath, London 1924, rs. 86)

Un pont historique

Entre ʿAyn Diwār et Cizre (appelé autrefois Ǧazīrat ibn ‘Omar ou Cezire-I Ibn Ömer en turc), soit entre le petit village situé à l’extrême nord-est de la Syrie et la ville frontière au sud de la Turquie, se dressent les restes d’un pont qui reliait les deux rives du Tigre et supportait le passage des marchands, des troupes militaires et des idées.

Son architecture est le reflet de la technicité qui servait à construire ce qui résiste au temps, à l’érosion et aux guerres et mérite, à ce seul titre, une attention particulière. L’arche restante du pont près de ʿAyn dīwār était, selon les mesures de Preusser, de 8,3 mètres de large, 21,6 mètres de portée, et atteignait approximativement 13,40 mètres du sol. Nicolle pense que les piliers des arcs manquants n’étaient guère plus que des masses informes de maçonnerie de moellons, dont il ne reste que peu de surface de basalte, et que la première arche, de la rive du fleuve à l’arche survivante, était de plus petites dimensions, s’étendant sur environ 15,5 mètres. Ce pont représente un témoin important de l’histoire des techniques et de l’art dans la région et est, par essence, ce qui permettait leur transition, transmission et adoption d’une culture à l’autre.

Cette structure surplombant le fleuve, que les archéologues du début du XXème siècle considéraient être romain (ce qu’il avait pu être avant la construction d’un nouveau pont au même endroit) et dont la construction et l’emplacement étaient hautement stratégiques, a ensuite été replacé dans une temporalité plus récente entre les dynasties Artukide (1082-1408) et Zenǧide (1127-1250) [1]. La première option est issue d’une réflexion de thèse, malheureusement non éditée, qui date ce pont de 1164 [2]. La seconde replace la construction de cet ouvrage architectural à l’époque de la dynastie turque qui a régné sur un territoire oriental historique et qui doit son nom à son fondateur éponyme, Imad ed-Dīn Zengi (1087-1146), fils du gouverneur d’Alep sous le sultan Malik Šhah (1055-1092), atabeg de Mossoul et d’Alep en 1127 puis 1128 et qui unifiera ces deux villes sous son règne personnel.

L’histoire de cette dynastie offre une perspective intéressante permettant de comprendre la place cruciale de cette localité dans les conflits qui opposèrent les différents califats entre eux, de même que les Francs ou les Mongols aux califats.

En tant que gouverneur de Bassora, Zengi triomphe du calife abbasside al-Mustazhir (1092-1135) en 1126 pour le compte de l’émir seldjoukide Tutuch (m. 1085), le fils de Alp Arlan et le frère de Malik Šhah. En avril 1127, ce même sultan de Syrie nomme Zengi haut-commissaire du sultan en Irak avant que ne lui échoient les villes de Mossoul et d’Alep. Maître du triangle entre Mossoul et Alep, Zengi est, selon Ibn al-Athir (1160-1233), plébiscité par les habitants de Mossoul qui demandent au sultan seldjoukide Malik Šhah, établi à Ispahan avec pour conseiller le ministre iranien Nizam al-Mulk (1018-1092), de nommer Zengi émir de Mossoul afin de mettre en déroute les Francs. Zengi se rend alors avec ses troupes à Harran où la ville est sous la menace des Francs du comté de Edesse (aujourd’hui Şanliurfa). Fort de son investiture, Zengi les fait capituler, par l’entremise de ses généraux, le mamelouke Khutlig, l’ortoqide Süleyman et le seldjoukide Ibrahim ibn Ridwan, et entre à Alep sous les vivats [3] le 18 juin 1128. Le sultan Mahmud II lui confère alors l’autorité sur la Syrie et le nord de l’Irak, ce qui renforce son désir d’unifier la Syrie musulmane sous son autorité pour combattre les Francs.

Après une série de défaites et de conquêtes, Zengi reprend les villes franques au nom du sultan seljoukide Ghiyath ad-Din Mas’ud (1108-1152) et du calife de Baġdād. Le 23 décembre 1144, il prend la ville d’Edesse et asseoit un pouvoir que redoute le grand sultan seldjouke qui impose à Zengi la tutelle du prince Alp Arslan (1029-1072), le futur deuxième sultan de la dynastie seldjoukide, lequel tente de se faire reconnaître comme le nouveau maître de Mossoul. Délaissant ses campagnes militaires, Zengi revient à Mossoul où il fait emprisonner Alp Arslan et déjoue la conspiration des Arméniens qui tentent de rendre la ville à Josselin II (m. 1159). Conscient de la fragilité de son entreprise contre les Francs ou Damas, Zengi consolide son royaume et rétablit les communications entre Alep et Mossoul. Sa vie prend fin sous la main d’un esclave qui l’assassine en 1146 [4]. L’un de ses fils, Nur al-Din, prendra le pouvoir à sa suite et mettra sur le trône Saladin (1138-1193), inaugurant la domination ayyoubide dans la région et la prise de Jérusalem sous l’égide d’une prédiction astrologique énoncée par Muḥyī l-Dīn b. Zakī l-Dīn al-Dimašqī selon laquelle Jérusalem serait conquise le dix-huitième jour de Safar 579 (soit le 11 juin 1183) [5], laquelle prophétie, basée sur une interprétation de la sourate « Al-Rūm » (C.30.1-14) au moyen de la sciences des lettres ou ǧafr, s’est révélée exacte. Cette référence à l’astrologie est loin d’être anodine et traduit à la fois la croyance des dirigeants en son pouvoir et son importance pour la conduite royale comme partie intégrante d’une culture partagée.

De l’importance de la Ǧazīrat ibn ʿUmar [6]

La construction de cette ville est attribuée au roi fondateur de la dynastie sassanide Ardašir Bābakān (r. 224-241) et doit son nom au second calife ‘Umar al-Ḳhattāb al-Taḫlibi (m. env. 865). La ville a été construite dans un coude du Tigre dont les deux extrémités étaient jointes au point le plus étroit par un canal. Le site de la ville est ainsi devenu une île prospère (d’où son nom de Ǧazirat (île)) et un port commercial important pour le transport des marchandises vers Mossoul. Son pont permettait le déplacement terrestre de part et d’autre de cette région au confluent des territoires arabes, kurdes et chrétiens où se dressaient à la fois des mosquées, des tarîqats et des églises.

Fortifiée depuis le 10ème siècle au moins, on imagine que cette ville située sur une ancienne voie romaine devait être une station stratégique et commerciale importante où vivaient des érudits et de riches marchands. Né en ce lieu, ibn al-Aṭīr (1160-1233) était enfant quand la construction du pont a été inaugurée sous le parrainage du wazir de Quṭb al-dīn mawdūd ibn Zangī, qui mourra avant qu’il ne fut achevé.

Ibn al-Aṯīr écrit (Chronique [al-Kāmil fī al-tārīḫ], p. 152) :
« Parmi ses remarquables projets de construction sans équivalent, il y a le pont qu’il a construit sur le Tigre à Ǧazīrat ibn ʿUmar avec des pierres de taille, du fer, du plomb et de la chaux. Il mourut avant son achèvement. A proximité, il construisit un autre pont de la même manière sur le fleuve connu sous le nom de "al-aryār ».

Peu après, il partira à Damas, sans doute en raison d’une meilleure rémunération et la Ǧazirat perdra son chroniqueur. Elle est toutefois mentionnée par Ibn Šhaddād (1217-1285) qui, envoyé par Baybars, fut chargé d’inspecter les recettes fiscales de Harran en 1242 puis fut mandaté comme ambassadeur auprès des nouveaux souverains de la Ǧazirat qui venait d’être conquise par Badr al-Dīn Lu’lu’ après près d’un siècle de pouvoir zengide. Il fut aussi fut mandé pour négocier la paix avec le fils d’Hülagü, Yešmut, en 1259. Suite à l’échec des négociations, il fuira en Egypte en 1261 où il intègrera la cour du sultan Baybars (1223-1277), qui lui commande une topographie de la Syrie et de la Ǧazīra, laquelle prendra pour nom al-Aʿlāḳ al-k̲h̲aṭīra fī Ḏh̲ikr Umarāʾ al-S̲h̲aʾm wa ’l-Ḏj̲azīra. De précieuses informations émaneront des écrits de cet observateur vivant à une époque où la menace venait à la fois de l’Est avec les Mongols et de l’Ouest avec les Croisés.

La mention de la Ǧazirat réapparaît dans les chroniques du 16ème siècle faisant état de la rivalité entre Safavides et Ottomans pour sa conquête et dans les textes chrétiens du 16ème et 17ème siècles sous son ancien nom araméen : Ǧazarta d’Kardū.

Les représentations astrales communes

David Nicolle s’est penché sur une des représentations zodiacales de ce pont, celle de la planète Mars, associée à la guerre et au sang et qui porte ici l’armure des cavaliers artoukides.
Au vu de la situation politique, il est extrêmement difficile de se rendre à Cizre pour admirer ce pont qui est désormais passé en territoire syrien suite au changement du lit de la rivière. Nous pouvons néanmoins constater, grâce aux photos prises en 1978 par Fügen Ilter [7] et à ses observations, que ce pont recouvre des conceptions astrales qui devaient être partagées par les différentes communautés du sud anatolien et qui connaissaient une ampleur telle qu’elles méritaient d’être gravées dans la pierre. Dans le cas analysé par David Nicolle, il s’agit d’une représentation de la planète Mars dans la constellation du Capricorne.

Selon Ilter, Herzfeld et Hartner, l’ensemble des représentations, qui étaient plus visibles au siècle dernier, sont les suivantes : Saturne-Balance, Jupiter-Cancer, Mars-Capricorne, Soleil-Lion, Venus-Poissons, Mercure-Vierge, Lune-Taureau, Cauzahar [8] -Sagittaire.

Par analogie avec les représentations que nous avons eu l’occasion d’étudier dans les traités d’astrologie et dans les textes sur lesquels nous travaillons, ainsi que les représentations des planètes dans l’Orient médiéval dont Anna Caiozzo a fait une étonnante et magistrale recension [9], ces iconographies sont des « clichés » astrologiques, chaque planète étant représentée dans la constellation dans laquelle elle est en exaltation, soit dans les meilleures dispositions possibles selon la doctrine des maîtrises planétaires qui était largement répandue à l’époque de la construction de ce pont et quelques siècles après. Les motifs de ce pont ont été repris sur différents supports et les princes de la Ǧazirat ont fait figurer le motif de la Lune sur leurs monnaies, lui donnant le caractère d’emblème dynastique. Nous pouvons également penser que l’usage de l’astrologie par les souverains qui se succédèrent sur cette terre a décidé de la date, mythique ou réelle, de l’édification de cette ville (ce qui était d’usage courant), quand les conjonctions planétaires et stellaires étaient le plus enclines à garantir sa prospérité sur le long terme. L’idée de la pérennisation de l’image du ciel sous forme iconographique sur les arches de l’ancien pont principal ne s’avère pas insensée puisque, alors que la ville a disparu, le pont demeure, observateur et témoin de sa splendeur passée.

La présence de ces représentations astrales sur un élément aussi symbolique qu’un pont n’est pas un effet du hasard. Elle démontre l’importance accordée à l’astrologie (et l’astronomie, les deux sciences ne seront dissociées que bien plus tard) et la symbolique attribuée à la position des planètes au mieux de leurs capacités dans les signes zodiacaux qui leurs sont propres, rendant sensibles les vœux de bons présages du devenir au visiteur, qui, quelles que soient ses croyances ou ses origines, en comprenait le message visuel.

Quelques liens :
J. Bellver, Ibn Barraǧān and Ibn ʿArabī on the Prediction of the Capture of Jerusalem in 583/1187 by Saladin, Arabica, T.61, Fasc. 3/4, 2014, pp. 252-286.
C. E. Bosworth, The New Islamic Dynasties, Edinburgh University Press, 1996 (pp.185-188)
A. Caiozzo, Images du ciel d’Orient au Moyen Âge, Presses Universitaires de la Sorbonne, Collection Islam, 2003.
B. Dykes, The Astrology of the World II : Revolutions and History, The Cazimi Press, 2014.
N. Elisséeff, “İbn ʿUmar, D̲j̲azīrat”, EI2 (İng.), III, 960-961.
Ö. Ertugrul, Cizre Köprüsü, TDV İslâm Ansiklopedisi cilt 8, p.40.
P. Huyse, La Perse antique, Les Belles-Lettres, Guide des Civilisations, 2005.
F. Ilter, Osmanlılara Kadar Anadolu Türk Köprüleri, Ankara 1978.
D. Nicolle, The Zangid bridge of Ǧazīrat ibn ʿUmar (ʿAyn Dīwār/Cizre) : a New Look at the carved panel of an armoured horseman, Bulletin d’Etudes orientales, Presses de l’Institut Français du Proche-Orientn, 2014.
M. Tuncel, A. Özaydin, Cizre, TDV İslâm Ansiklopedisi cilt 8, p.37-39.

Publié le 23/02/2022


Diplômée de Master en Sciences des Religions à l’Université Libre de Bruxelles (2015), Florence Somer Gavage a préalablement travaillé pendant 8 ans en tant que journaliste professionnelle dont trois ans pour la chaîne de télévision Kahkeshan TV où elle a produit des documentaires culturels en persan. Cette activité lui a également permis de voyager en Afghanistan ainsi qu’en Iran. Elle a également réalisé des reportages au Moyen-Orient (Irak, Jordanie, Égypte), en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), en Asie et en Amérique du Sud.

Elle est actuellement doctorante à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris). Sa thèse vise à proposer une édition d’un texte inédit, les Ahkām ī Jāmāsp (« Décrets de Jâmâsp ») sur base de manuscrits persans et arabes qui n’ont, à ce jour pas été rassemblés ni systématiquement étudiés.


 


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