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Māshāʿallāh ibn Atharī, passeur de la sagesse astrale

Par Florence Somer
Publié le 12/09/2025 • modifié le 12/09/2025 • Durée de lecture : 6 minutes

Détails d’un astrolabe persan (17ème siècle), Bibliothèque de l’Observatoire de Paris Crédits photo : Florence Somer https://cosmos.obspm.fr/index.php/Detail/objects/30190

Astrologie et légitimation politique

Māshāʿallāhh est surtout connu pour ses contributions à l’astrologie judiciaire, c’est-à-dire l’application de l’astrologie aux événements mondiaux. A l’aide des calculs et tables astronomiques, il prédit, de par la position des astres, le devenir du monde et les dominations politiques. Son interprétation astrale la plus célèbre, rapportée par des historiens postérieurs tels qu’al-Bīrunī (973-1052), fut sa participation, avec Nawbakht al-Farīsī (m.777-778), Muḥammad Ibn Ibrāhīm al-Fazārī (m.796 ou 806), et Omar Ibn al-Farrukhan al-Tabari (v.815) à l’élection astrologique qui détermina le moment propice pour poser les fondations de la nouvelle capitale, Bagdad, le 31 juillet 762 de notre ère. Cet événement souligne le lien étroit qui existait entre les premières sciences traduites en arabe et le pouvoir étatique ; l’astronomie et l’astrologie étaient des outils permettant de légitimer et de guider l’ordre politique.
Bien qu’aucun manuscrit original rédigé de la main même de Māshāʿallāh n’ait survécu jusqu’à nos jours, la prolixité des copies réalisées par des scribes, des traducteurs et des érudits qui lui succédèrent montre l’importance de ses productions scientifiques à travers les siècles et les continents.

Traces des oeuvres originales

D’après les bibliographies médiévales, notamment le Kitab al-Fihrist d’Ibn al-Nadim (v.995), Māshāʿallāh était un auteur prolifique. Ses ouvrages astrologiques ont eu une renommée internationale. Ils sont traduits de l’arabe en persan, en hébreu, en turc, en latin puis dans les langues vernaculaires européennes.

Le Kitāb al-Mawālīd (Le Livre des nativités) repris par Abū Maʿshar est un ouvrage complet sur la généthlialogie, l’art de dresser et d’interpréter les cartes du ciel au moment de la naissance. Il s’agit de son ouvrage le plus influent dans le monde arabo-persan, qui a été traduit en latin puis dans les langues vernaculaires européennes. De Scientia Motus Orbis (Sur la science du mouvement des sphères) est connu en arabe sous le nom de Kitāb fī ’ilm al-aflāk al-arba’īn. Il s’agit d’un ouvrage théorique majeur sur l’astrologie générale, couvrant les mouvements planétaires, les conjonctions et leurs significations. D’autres ouvrages portent sur les interrogations (masā’il) et les élections (ikhityārāt), ce sont des manuels pratiques destinés à répondre à des questions spécifiques (par exemple, « Dois-je entreprendre ce voyage ? ») et à choisir le moment le plus propice pour commencer une entreprise (par exemple, fonder une ville, couronner un roi, se marier).

Le Kitāb al-Qirānāt wa-l-adyān wa-l-milal (Le livre des conjonctions, des religions et des sectes) explore la branche de l’astrologie historique qui reliait les conjonctions planétaires majeures (en particulier celles de Jupiter et de Saturne) à l’ascension et à la chute des dynasties, des empires et des religions. Il est à la source de l’ouvrage d’Abū Maʿshar Kitāb al-milal wa-d duwal (Le livre des religions et des dynasties) [1]. Māshāʿallāh compose également un Kitāb al-Amtā’ wa-l-as’alah (Livre sur les possessions et les questions) pour couvrir tout le champ spectral des prédictions, de la politique aux préoccupations personnelles en passant par les considérations sociales et économiques.

Les ouvrages astronomiques et mathématiques concernent un traité sur l’astrolabe copié sous le titre Compositio et Operatio Astrolabii, une traduction latine par Gérard de Crémone (v. 1114-1187) à partir d’un des premiers ouvrages en arabe sur la construction et l’utilisation de l’astrolabe. Ce texte a eu une influence considérable, servant de manuel aux artisans et aux scientifiques pendant des siècles.

Māshāʿallāh a également compilé des tables astronomiques (zīj) qui ont été recalculées puis remplacées par des tables plus précises établies par des astronomes tels qu’al-Khwārizmī et al-Batānī (850-929).
Le calcul des marées, la longitude des planètes et les tremblements de terre ont également fait partie de ses sujets de prédilection.

Copistes et transmetteurs des œuvres et de la philosophie de Māshāʿallāh

Dans la longue histoire de la transmission des œuvres de Māshāʿallāh, deux branches principales de copistes se distinguent, la branche orientale depuis les originaux perdus et la branche latine initiée au 12ème siècle à Tolède.

Les scribes de l’ère abbasside au 9ème et 10ème siècle à Bagdad ou à Damas ont été les auteurs des premières copies arabes de ses œuvres. Ces manuscrits ont circulé parmi les érudits et ont été conservés dans la Bayt al-Hikma ou d’autres bibliothèques d’institutions prestigieuses. Aucune de ces copies n’a cependant survécu aux affres du temps ou au siège de Bagdad par les Mongols en 1258, du moins, pas à notre connaissance, car la destruction des bibliothèque ne signifie pas que certains manuscrits n’aient été conservées ailleurs. Dans le cas qui nous occupe, l’intérêt pressant des Mongols pour l’astrologie pourrait permettre de penser que certaines versions aient été sauvegardées. Nonobstant cette incertitude, l’essence de la vie et des écrits de Māshāʿallāh ont été préservés par au moins quatre érudits entre le 10ème et le 13ème siècle.

Ibn al-Nadīm (10th) donne une bibliographie et une liste de plus de 18 œuvres de Māshāʿallāh contenues dans son immense bibliothèque dans son Kitāb al-Fihrist (catalogue).
Al-Bīrunī (973-1048) transmet des informations sur sa vie à Bagdad et critique ses productions et conclusions dans sa Chronologie des Nations anciennes (al-Āthār al-Bāqiyah ‘an al-Qurūn al-Khāliyah) et son livre des instructions concernant les éléments de l’art de l’astrologie (Kitāb al-Tafhīm li-Awā’il Ṣinā’at al-Tanjīm).
Ibn al-Qifṭī (1172-1248) inclut Māshāʿallāh dans son Histoire des Sages (Tā’rīkh al-Ḥukamāʿ) et renforce le propos d’Ibn al-Nadīm, au risque d’alimenter des événements légendaires.
Ibn Abi Usaybiʿah (1203-1270) compile un dictionnaire des médecins, son ʿUyūn al-Anbā’ fi Ṭabaqāt al-Aṭibbāʿ (les sources des informations sur les catégories de médecins) qui regroupe à la fois astronomes, astrologues, mathématiciens et médecins, ces quatre sciences pouvant être confondues, à l’époque de Māshāʿallāh, en la même personne.
Un peu avant lui, un juif renommé de Tolède, Abraham Ibn Ezra (v. 1089-1167) adaptera, avant ses collègues latinistes savants d’al-Andalus, l’oeuvre de Māshāʿallāh de l’arabe en hébreu. A trois siècles de distance, les savants se parleront par le biais de la poésie, de la philosophie, de l’interprétation religieuse et de l’astrologie qu’ils maîtrisaient tous deux. Ibn Ezra se concentre sur l’astrologie interrogative et écrit le Sefer ha-Sheʿelot (Le livre des questions). Sur le modèle du Kitāb al-Mawālīd, il écrit le Sefer ha-Moladot (Le livre des nativités). Il voyage entre l’Italie, la France et Angleterre et diffuse les idées de Māshāʿallāh dans les communautés juives. Ces conceptions passent alors au latin et certaines versions attribuées à Māshāʿallāh seront en fait des traductions de la version en hébreu d’Abraham Ibn Ezra.
Plus tard, du 12ème au 15ème siècle, des scribes dans les empires mamelouke (Égypte/Syrie) et ilkhanide, les Mongols de Perses, ont continué à copier ses œuvres, en particulier ses textes astrologiques. Nous disposons de très peu de noms de scribes, mais nous pouvons identifier les érudits, les mécènes et les institutions clés qui ont supporté le processus de copie. Deux scribes nommés, Shams al-Din al-Bukhari dans la Perse ilkhanide et Ahmad Ibn Muhammad al-Muqri’ dans la Syrie mamelouke, copient l’un le traité sur l’astrolabe an 1281 (BNF Arabe 2636) et l’autre un ensemble d’écrits de Thabit Ibn Qurra et Māshāʿallāh en 1365 (BL Or.13069).

Les mécènes Ilkhanides, Hulagu Khan et ses successeurs, passionnés par l’astrologie permettent la production de copies notamment sous la direction du directeur du prestigieux observatoire de Maragheh, Nasīr al-Dīn Ṭūsī (1201-1274). Les Sultans mameloukes du Yémen tels que al-Ashraf Umar II (r.1296-1300) alimentent leurs bibliothèques par des copies personnellement dédiées et on trouve, dans les librairies du Caire, à la mosquée d’al-Azhar, la madrasa Mansuriya ou Mu’ayyadiya, des bibliothécaires qui maintiennent les copies existantes et étendent leurs collections avec de nouvelles.

Du côté de la Tolède multiculturelle, au 12ème siècle, Gérard de Crémone (vers 1114-1187) fut le traducteur le plus prolifique de textes scientifiques arabes vers le latin. Bien qu’il existe un débat parmi les spécialistes, la version latine de Compositio et Operatio Astrolabii lui est largement attribuée. Il ne se contente pas de copies littérales du texte mais il en a traduit le sens et les concepts en latin, créant ainsi la version du savant qui allait devenir célèbre dans toute l’Europe sous le nom de « Messahala ».
D’autres traducteurs de Tolède, comme Johannes Hispalensis (Jean de Séville (v.1090-1150)) auraient pu participer à une version antérieure de la traduction d’écrits de Māshāʿallāh, d’Abū Maʿshar ou de Thābit Ibn Qurra sans que la réalité puisse s’imposer sur la fiction historique.

Par la suite, les copistes médiévaux européens se sont relayés jusqu’au 15ème siècle, à la fois moines et scribes professionnels, dans les scriptoria monastiques et les premières universités à travers l’Europe (Angleterre, France, Italie, Allemagne) et ont fait de « Messahala » un auteur incontournable des programmes universitaires. A la Renaissance, c’est l’imprimerie qui fera connaître Māshāʿallāh aux astronomes tels que Johannes Kepler (1571-1630). Mais c’est également par l’imprimerie que l’astrologie sera séparée de l’astronomie par la révolution scientifique et la mise à disposition, pour les charlatans, des livres d’une sagesse philosophique et politique destinée aux élites abbassides.

Bibliographie :
 al-Biruni, The Chronology of Ancient Nations. (C. E. Sachau, Trans.).
- Burnett, C. (2001). The Coherence of the Arabic-Latin Translation Program in Toledo in the Twelfth Century. Science in Context.
 Ebn Abi Ṭāher Ṭayfur (1908). Taʾriḵ Baḡdād, ed. and tr. Hans Keller, as Sechster Band des Kitâb Baġdâd von Aḥmad ibn abî Ṭâhir Ṭaifûr, Leipzig.
 Hockey Th. et al. (2007). The Biographical Encyclopedia of Astronomers, Springer Reference. New York : Springer.
 Kennedy E.S., Pingree D. (1971). The Astrological History of Māshā’allāh, Cambridge, Harvard University Press.
 Kennedy, E. S. (1956). A Survey of Islamic Astronomical Tables. Transactions of the American Philosophical Society.
 Pingree D. (Ed.). (1971). Mashallah : On Astrology. The Pierpont Morgan Library.
 Pingree D. (1997). "Māshā’allāh : Greek, Pahlavī, Arabic, and Latin Astrology", in ’"Perspectives arabes et médiévales sur la tradition scientifique et philosophique grecque", Orientalia Lovaniensia Analecta 79, Louvain-Paris.
 Pingree D. (2006). "The Byzantine Translations of Māshā’allāh on Interrogational Astrology", in The Occult Sciences in Byzantium, éd. Paul Magdalino, Maria V. Mavroudi, Genève, p. 231-243. Pingree D. (2001). "From Alexandria to Baghdād to Byzantium : The Transmission of Astrology", International Journal of the Classical Tradition, 3-37.
 Saliba, G. (1994). A History of Arabic Astronomy : Planetary Theories During the Golden Age of Islam. New York University Press.
 Sela, S. (2003). Abraham Ibn Ezra and the Rise of Medieval Hebrew Science. Brill.
 Sela, S. (ed. and trans.). (2011). The Book of the World : A Parallel Hebrew-English Critical Edition of the Two Versions of the Text. Brill.
 Helaine S. (2008). Encyclopaedia of the History of Science, Technology, and Medicine in Non-Western Cultures, Springer Science & Business Media.
 Thorndike L. (1956). "The Latin Translations of Astrological Works by Messahala", Osiris 12, p. 49-72.

Publié le 12/09/2025


Florence Somer est docteure en anthropologie et histoire religieuse, chercheuse à l’Observatoire de Paris et chercheuse associée à l’IFEA (Istanbul). Ses domaines de recherche ont pour cadre les études iraniennes, ottomanes et arabes et portent principalement sur l’Histoire transversale des sciences, de la transmission scientifique, de l’astronomie et de l’astrologie.


 


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