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Marius Schattner et Frédérique Schillo, La Guerre du Kippour n’aura pas lieu. Comment Israël s’est fait surprendre

Par Pierre-André Hervé
Publié le 30/09/2013 • modifié le 29/04/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

Ashraf Marwan, l’espion égyptien

La première partie de l’ouvrage se lit comme un roman d’espionnage. Elle raconte l’histoire étonnante d’Ashraf Marwan, le gendre du président égyptien Gamal Abdel Nasser, qui fournit une masse considérable d’informations de première qualité aux services de renseignement israéliens dans la période précédent la guerre du Kippour, au point que ceux-ci le considèrent encore aujourd’hui comme le meilleur agent qu’ils n’aient jamais eu à leur disposition. Proche conseiller d’Anouar el-Sadate, le successeur de Nasser, après la mort de celui-ci, Marwan disposait d’un accès privilégié aux informations stratégiques égyptiennes, qu’il livra à Israël pour des raisons encore non-élucidées en totalité, même s’il se vit remettre de copieuses sommes d’argent en récompense de ses précieux services. Décédé en 2007 dans de mystérieuses circonstances, après avoir été démasqué, Marwan demeure une figure ambigüe. Sa véritable allégeance fait l’objet de spéculations, certains l’accusant d’être un agent double voire triple. Les détracteurs israéliens de Marwan pointent notamment sa mise en garde très tardive d’Israël sur la décision de guerre syro-égyptienne, quelques heures seulement avant le déclenchement de l’offensive. Quoiqu’il en soit, dans les années précédant le conflit, Ashraf Marwan avait fourni aux renseignements israéliens les informations qui auraient du les alerter sur les préparatifs de guerre et l’imminence de l’attaque. Il n’en fut rien. Marius Schattner et Frédérique Schillo en viennent donc aux raisons de ce déni.

Les Israéliens sont avertis grâce à Marwan de la décision prise par la présidence égyptienne dès 1972 de reprendre les hostilités, deux ans après le cessez-le-feu mettant fin à la guerre d’Usure consécutive à la guerre des Six-Jours. Mais ils ne peuvent croire que celle-ci soit mise en application, compte tenu de l’écrasante supériorité de leur armée et de l’insuffisante aide militaire envoyée à l’Egypte par ses alliés soviétiques. De plus, le pouvoir égyptien a donné à plusieurs reprises l’impression de tergiverser, affaiblissant considérablement sa crédibilité aux yeux de l’Etat hébreu. Aman, l’agence de renseignement militaire israélienne, est particulièrement dubitative concernant les velléités guerrières de Sadate, contrairement au Mossad qui leur donne quelque crédit, se fondant sur les informations de son agent Marwan. Confronté à la multiplication des fausses alertes, le gouvernement finit par rejoindre le parti des renseignements militaires.

Pour autant, Sadate, raillé dans un premier temps par ses adversaires politiques égyptiens et par les Israéliens pour ses supposées faibles capacités politiques, s’avère plus ferme que prévu. En dépit des réticences initiales de ses généraux, il est prêt à engager l’armée égyptienne en situation d’infériorité, sans soutien soviétique, pour montrer son intransigeance à l’égard de l’Etat juif et peser sur les futures négociations à propos du Sinaï, pris par Israël à l’Egypte au moment de la guerre des Six-Jours. La préparation de l’armée égyptienne prend toutefois du temps, de même que la coordination avec le partenaire syrien. Finalement, à la fin de l’été 1973, les présidents égyptien et syrien prennent la décision de mener une offensive conjointe le 6 octobre. Pendant ce temps, Marwan prévient le Mossad d’une attaque probable dans les mois à venir et lui fournit même les plans de l’Etat-major égyptien, mais il envoie aussi des signaux contradictoires et n’avertit le service israélien de l’attaque du 6 octobre qu’à la veille de son déclenchement. Finalement convaincu par cette information qui concorde avec des renseignements indiquant que les armées syrienne et égyptienne mènent des préparatifs militaires sans précédent, le gouvernement décrète une mobilisation quasi-générale dans la foulée mais le délai est beaucoup trop court.

De la guerre des Six-Jours à la guerre d’Usure

Le second chapitre du livre est consacré à la période qui mène de la guerre des Six-Jours de juin 1967 à celle du Kippour, marquée par une guerre de basse intensité entre Israël, d’un côté, l’armée égyptienne et le Fatah palestinien de Yasser Arafat de l’autre. Cette période, pendant laquelle le statu quo territorial, favorable à Israël depuis sa victoire de la Guerre des Six-Jours, n’est pas remis en question, voit le complexe de supériorité de l’Etat hébreu se renforcer, en dépit de signes menaçants. D’une part, l’opération de Karameh menée par Tsahal contre un camp du Fatah installé en Jordanie tourne au fiasco. D’autre part, l’armée égyptienne, qui harcèle les troupes israéliennes positionnées sur la rive orientale du canal de Suez, prouve qu’elle a survécu à la défaite de 1967 et qu’elle prépare la reconquête du Sinaï. La réaction militaire d’Israël, qui fait des victimes civiles, non seulement ne dissuade pas l’Egypte de poursuivre le combat mais accentue au contraire l’aide soviétique à l’armée égyptienne et contraint l’allié américain à la réserve. En juillet 1970, un accord de cessez-le-feu est finalement trouvé, qui tient jusqu’à la guerre du Kippour même s’il est utilisé par les deux belligérants pour renforcer leurs capacités militaires. Faisant fi d’une réalité plus nuancée, les Israéliens se félicitent de cet arrêt des hostilités qu’ils assimilent à une nouvelle défaite égyptienne devant la puissance et l’intransigeance israéliennes. Ces illusions coûteront cher en 1973.

La surprise et la difficile victoire

A la veille du 6 octobre 1973, alors que les Israéliens se préparent à la fête, l’Etat-major et les renseignements militaires de l’Etat hébreu, trompés par leur sentiment de supériorité et la vaste campagne d’intoxication menée par l’Egypte et la Syrie, refusent de tirer les conclusions qu’imposent les nombreux renseignements précis sur les manœuvres militaires des deux pays, qu’ils ont pourtant sous les yeux. La chronique des jours précédents le déclenchement de la guerre démontre l’accumulation par Israël d’informations concordantes, en provenance des forces positionnées au front, du Mossad, d’Aman, de la CIA, du pouvoir jordanien aussi, prouvant la mobilisation des forces ennemies aux frontières israéliennes. Pourtant, cela ne convainc pas les autorités israéliennes de l’imminence de l’attaque, comme le prouve l’absence du Premier ministre Golda Meir, qui prolonge son voyage en Europe en dépit des tensions aux frontières. Les renseignements militaires, incapables d’accepter l’idée d’une réelle offensive syro-égyptienne, pratiquent même la rétention d’information. L’opinion publique est, quant à elle, endormie par une presse qui relaye l’optimisme du gouvernement. Si l’évacuation, décidée le 4 octobre, des conseillers soviétiques installés en Syrie et en Egypte et de leurs familles insinue le doute dans l’esprit des responsables militaires et politiques israéliens, il faut attendre les renseignements tardifs de Marwan, sur lesquels les autorités israéliennes se reposent de façon disproportionnée, pour voir ces dernières prendre les mesures qui s’imposent, et encore sans précipitation. L’attaque se produit finalement avec quatre heures d’avance sur l’horaire annoncé par Marwan alors que Golda Meir et ses ministres sont réunis en cabinet. Elle fait, au sens propre et figuré, l’effet d’une bombe pour un gouvernement israélien pris de court, une armée mal préparée et une société brusquement frappée en son cœur, son identité juive manifestée lors du Grand Pardon, à laquelle elle rappelle une fois de trop son histoire tragique.

Tsahal sort certes vainqueur des batailles qu’il livre dans le Golan contre les forces syriennes et près du canal de Suez contre l’Egypte, mais, contrairement à la guerre éclair des Six-Jours, ces victoires mettent du temps à se dessiner et sont acquises à l’arrachée, particulièrement dans le cas du Canal et du Sinaï, où l’armée égyptienne a causé de lourdes pertes parmi les forces israéliennes repoussées, un temps, du Canal. Les défaites initiales de Tsahal révèlent non seulement l’importance de l’effet de surprise mais aussi les carences majeures du commandement israélien, tiraillé par les conflits internes et à la stratégie défaillante, reposant excessivement sur les chars. Signe de la panique des autorités israéliennes s’il s’avère réel, l’emploi d’armes nucléaires a peut-être été envisagé. Quoiqu’il en soit, une fois les armes tues, place fut faite à la diplomatie, celle du secrétaire d’Etat américain Henri Kissinger en particulier, qui fait l’objet de la dernière partie du livre de Marius Schattner et Frédérique Schillo.

La sortie de la guerre sous les auspices américains

Au lendemain de la guerre des Six-Jours, les Etats-Unis ont déployé d’importants efforts diplomatiques pour résoudre le conflit israélo-arabe. Ces efforts sont menés dans un premier temps par le secrétaire d’Etat William Rogers, qui propose en 1969 un plan de paix, auquel il souhaite associer l’URSS, sur la base de la résolution 242 du Conseil de Sécurité de l’ONU, laquelle prévoit le retrait d’Israël de tous les territoires occupés en 1967, ce que l’Etat hébreu n’accepte pas. Soldés par un échec, les efforts de Rogers sont en réalité sapés par son rival du Conseil de sécurité nationale, le professeur Henri Kissinger, juif et apprécié des Israéliens même si l’intérêt national américain prime dans son esprit de théoricien de la realpolitik. Ce dernier préfère renforcer les relations bilatérales avec Israël plutôt qu’exercer une pression à son encontre, qui selon lui profite au grand ennemi soviétique, allié de l’Egypte. Il n’hésite pas, par contre, à user de la stratégie de la fermeté et de l’intimidation à l’égard de l’URSS, qu’il souhaite expulser du Proche-Orient. A ses yeux, seul un Etat hébreu fort dans la région mais dépendant des Etats-Unis serait capable du compromis nécessaire à la solution du conflit israélo-arabe et c’est à Washington, pas à Moscou ou en Europe, que se trouve la clé du règlement.

Devenu secrétaire d’Etat suite à la démission de Rogers en septembre 1973, soit quelques semaines avant la guerre du Kippour, Kissinger s’impose comme la grande figure des négociations de paix au Proche-Orient. Leader de la diplomatie américaine, prenant le pas sur un président Nixon affaibli par l’affaire du Watergate, Kissinger joue habilement sur les rapports de force pendant la guerre afin d’obtenir l’équilibre imparfait entre les belligérants qu’il recherche en vue des négociations à venir, et conforter la position d’arbitre des Etats-Unis. Médiateur d’un conflit qui voit, comme il le souhaitait, Israël maintenir sa position avantageuse d’avant-guerre et l’Egypte éviter l’humiliation, Kissinger est à l’initiative de la conférence de la paix sensée mettre fin à la guerre, qui se tient à Genève en décembre 1973. Si elle ne débouche sur aucune avancée majeure dans la résolution des différends entre Israël et ses voisins, elle apaise les Arabes et les Soviétiques, tout en entérinant l’affaiblissement de ces derniers sur la scène proche-orientale. Le secrétaire d’Etat américain se lance alors, avec un certain succès, dans des négociations bilatérales entre Israël et l’Egypte selon le principe « sécurité d’Israël contre souveraineté égyptienne ». Ce processus se poursuivra jusqu’à la visite historique de Sadate en Israël en 1977 et l’accord de paix israélo-égyptien signé deux ans plus tard, sifflant la fin d’une période tragique de l’histoire du Proche-Orient marquée par de nombreuses occasions de paix manquées.

Marius Schattner et Frédérique Schillo, La Guerre du Kippour n’aura pas lieu. Comment Israël s’est fait surprendre, Paris, André Versaille éditeur, 2013.

Publié le 30/09/2013


Pierre-André Hervé est titulaire d’un master de géographie de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et d’un master de sécurité internationale de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Il s’intéresse aux problématiques sécuritaires du Moyen-Orient et plus particulièrement de la région kurde.
Auteur d’un mémoire sur « Le Kurdistan irakien, un Etat en gestation ? », il a travaillé au ministère de la Défense puis au Lépac, un laboratoire de recherche en géopolitique associé à ARTE, pour lequel il a notamment préparé une émission « Le Dessous des Cartes » consacrée aux Kurdes d’Irak (avril 2013).


 


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